Incendie meurtrier de la place D’Youville : l’avocat Émile Benamor, est accusé
Radio Canada
2026-03-20 11:15:33

Arrêté mercredi matin, l'avocat Émile Benamor, propriétaire de l'immeuble du Vieux-Montréal ciblé par un incendie criminel le 16 mars 2023, où sept personnes avaient péri dans les flammes et neuf autres avaient été blessées, a été formellement accusé en après-midi lors d'une comparution au palais de justice de Montréal.
Au total, 15 chefs d'accusation préautorisés par le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) pèsent contre Me Benamor, soit sept pour homicides involontaires et huit pour négligence criminelle entraînant des lésions. Trois ans après le drame, il s’agit du premier accusé à faire face à la justice, après que Radio-Canada eut révélé en octobre 2024 que le DPCP avait reçu un dossier d’enquête complet du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) sur cet incendie dans l'édifice William-Watson-Ogilvie, situé place D’Youville, le plus meurtrier des 50 dernières années à Montréal.
Bien que M. Benamor n’ait jamais été soupçonné par la police d’être impliqué dans l’incendie criminel, de nombreuses lacunes en sécurité incendie relevant de ses responsabilités de propriétaire avaient été mises en lumière dans les semaines suivant la tragédie.
En conférence de presse, mercredi matin, l'inspecteur-chef du SPVM, David Shane, a expliqué que les enquêteurs du module des incendies criminels et le DPCP ont conclu, notamment à partir de témoignages, qu’il y avait eu négligence criminelle. On comprend que c’est à un niveau tel que la personne est accusée d’homicides involontaires et non de négligence criminelle entraînant la mort, a-t-il détaillé.
Le niveau élevé de gravité des accusations qui sont portées contre Émile Benamor explique, en partie, le long délai entre les événements et les premières accusations. Plus l'accusation est grave, plus le seuil pour le niveau de preuve est élevé et les enquêtes sont plus complexes, a précisé l'enquêteur. Il a tout de même reconnu que les proches des sept victimes, les neuf blessés et les six autres personnes qui occupaient le bâtiment au moment de l'incendie sont en attente de réponses depuis très longtemps.

Émile Benamor doit être libéré avec des conditions à respecter. Il pourra sortir du pays, s'il le souhaite, en présentant un avis préalable et en se soumettant à un contrôle de la police.
« M. Benamor bénéficie de la présomption d’innocence », a expliqué le porte-parole du DPCP, Me Lucas Bastien, au palais de justice de Montréal. Ses conditions permettront de « s’assurer que la gestion de ses immeubles sera faite de manière à assurer la sécurité physique des gens », a-t-il précisé. Elles lui enjoignent aussi de se plier à toutes les réglementations en matière de sécurité incendie, et le fait de contrevenir à ces lois-là pourrait constituer un acte criminel.
L'avocat de l'accusé, Me Alexandre Bergevin, a pour sa part indiqué qu'il n'y avait « pas d’enjeu particulier dans la négociation des conditions » et qu'il s'agissait de « conditions standards ». M. Benamor a toujours collaboré aux enquêtes, a-t-il assuré, avouant aussi qu'après trois ans, l'arrestation a été « une surprise ».
« Elle ne sera pas décédée en vain »
« Il ne se passe pas une journée où je n'ai pas une pensée pour ma fille. Si ça peut faire changer des choses, et la façon dont les propriétaires et la Ville de Montréal vont prendre au sérieux l'entretien de leur bâtisse, on se dit, au moins, elle ne sera pas décédée en vain », nous a confié avec émotion Louis-Philippe Lacroix, le père de Charlie Lacroix, l'une des sept victimes de l'incendie de la place D'Youville.

M. Lacroix se dit reconnaissant envers le DPCP d'avoir gardé contact avec lui. « Ce n'était pas dans leur mandat. Ils n'étaient pas obligés de me tenir au courant des étapes, du travail effectué et de la raison des délais (de trois ans) ».
Retrouvée morte dans le brasier, Charlie Lacroix avait tenté désespérément d’appeler à l’aide au 911 parce qu’elle disait être coincée par les flammes dans une chambre sans fenêtre. « Ce n'est pas réparateur. Ça ne réparera jamais ce qui s'est produit comme tel. Mais ça amène un sentiment de justice à travers tout ça. Du fait que ce qui est arrivé (l'incendie meurtrier), ce n'était pas juste un accident banal », a ajouté M. Lacroix.
Des documents obtenus par Radio-Canada en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics avaient révélé que le bâtiment de la place D'Youville détruit par les flammes avait fait l’objet de nombreux avis d'infraction pour des non-conformités depuis 2009.
Une deuxième enquête toujours en cours
Depuis mars 2023, la Section des crimes majeurs du SPVM mène deux enquêtes en parallèle dans ce dossier. L'une porte sur la responsabilité civile pour l’entretien et le respect des règlements municipaux en matière de sécurité incendie; l’autre vise à appréhender la personne qui aurait incendié intentionnellement l'immeuble. Cette deuxième enquête est menée par la section des crimes majeurs, a précisé l'inspecteur Shane. Ce dossier restera ouvert tant et aussi longtemps qu’il ne sera pas solutionné, a-t-il assuré.
Rappelons qu’un an et demi après le drame de la place D’Youville, un second incendie meurtrier, dans un autre immeuble appartenant à Émile Benamor, situé rue Notre-Dame dans le Vieux-Montréal, a fait deux morts, une touriste française de 43 ans et sa fille de 7 ans. Deux hommes ont été arrêtés et accusés d'incendie criminel et de meurtres au deuxième degré dans cette affaire. Au sujet de cet incendie, le SPVM a écarté la thèse de la négligence criminelle, a précisé M. Shane, et il n'y a pas d’autres accusations à attendre dans ce dossier-là.
Peu de temps après le deuxième incendie, Me Benamor a lui-même été la cible de deux attaques. Son bureau du Vieux-Montréal a été criblé de balles, puis sa voiture a été incendiée devant sa résidence de Dorval.
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