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Le nonagénaire du droit

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Stéphane Tremblay

2022-10-11 15:00:00

Un professeur qui est demeuré à l’université jusqu’à l’âge de 85 ans analyse le droit avec sa vision de sociologue émérite. Qui est cet homme de grande prestance?

Guy Rocher. Source: Radio-Canada
Guy Rocher. Source: Radio-Canada
Guy Rocher a célébré cette année ses 98 printemps, bien sonnés. Toujours actif et allumé, il est doté d’une mémoire phénoménale. Celui qui est né en avril 1924, à Berthierville, s’est souvenu des dates, des noms et des déclarations récentes ou anciennes lors de l’entrevue accordée récemment à Droit-inc. Impressionnant!

Invité d’emblée à prodiguer un premier conseil aux jeunes avocats, M. Rocher répond sans hésitation : « Apprenez bien votre droit et informez-vous sur les différents contextes dans lesquels agit le droit. Le droit, c’est beaucoup plus que des articles de loi. Le phénomène social influence le droit et le droit est influencé par le phénomène social, comme l’opinion publique ».

Reconnu à maintes reprises durant sa longue carrière, Guy Rocher a toujours abordé le droit autrement, prenant ses distances avec les juristes. Une approche qui lui a valu de nombreux prix et distinctions.

« Le droit ne s’invente pas tout seul. Il n’agit pas seul non plus. Contrairement aux avocats qui prétendent que le droit agit par lui-même, c’est vrai, mais le droit interagit avec d’autres ordres et normes » mentionne celui qui avait une voie toute tracée vers le droit, son grand-père ayant été avocat et son arrière-grand-père notaire.

Chercheur au Centre de recherche en droit public (CRDP) pendant trois décennies, Guy Rocher a grandement contribué à populariser l’idée du pluralisme juridique. Une connaissance élargie du droit avec une préoccupation sociale sur le droit. Pas surprenant que le thème du CRDP est : du droit dans la société et la société dans le droit.

« Si l’on se préoccupe, avec raison, de l’accès au droit, de l’accès à la justice, c’est parce que le CRDP a beaucoup contribué, pas seul mais en grande partie, à une conscientisation du rôle que le droit joue et doit jouer dans la société. L’accès au droit est loin d’être démocratisé comme il devrait l’être, c’est un grand problème. »

D’ailleurs, l’homme qui sera centenaire dans deux ans, s’inquiète du portrait actuel des États-Unis, « Pour moi qui a vécu deux ans à l’Université Harvard de 1950 à 1952 pour mon doctorat auprès du sociologue Talcott Parsons et une année en Californie de 1968-1969 en plus de nombreux séjours en sol américain, je me désole de voir un pays aussi polarisé mettant en danger la démocratie de ce grand pays ».

Le droit, non merci

Si Guy Rocher parle du droit sous un angle différent d’un juriste, c’est qu’il a exploré la profession de droit. Un an, en 1944. « Un simple stage dans un bureau d’avocats pour vite me rendre compte que j’aimais le droit, mais pas la pratique du droit. Je ne voulais pas tant pratiquer le droit, mais davantage connaître la société à travers le droit ».

« Au milieu des années 1940, le droit public n’existait pas ou presque. L’éducation, la santé et la religion étaient sous la gouverne du clergé. On ne parlait que de droit civil et criminel », de dire celui qui a été membre de la Commission Parent sur l’enseignement, qui recommandait d’établir un ministère de l’Éducation, mettant ainsi fin à la suprématie de l’Église catholique dans le domaine de l’éducation.

L’année suivante, fin de la Deuxième Guerre Mondiale. « J’étais assis sur un banc d’école à l’université avec le professeur Beaulieu quand le protocole de paix a été signé. Comment oublier ce moment historique », se souvient-il.

Malgré que le directeur des études de la Faculté de droit, Maximilien Caron lui ait dit qu’il trouvait ça dommage qu’il quitte ajoutant qu’il avait « l’esprit juridique », Guy Rocher abandonne les études, démotivé. Il devient un militant dans le mouvement d’Action catholique. Il s’implique grandement devenant le président de la Jeunesse étudiante catholique. Il voyagera dans l’Europe de l’après-guerre, « une expérience enrichissante », lance celui qui fera son sacerdoce.

De retour au Québec, fin des années 1940, Guy Rocher rencontre celui qui va changer sa vie professionnelle : le père Georges-Henri Lévesque, un dominicain, fondateur de la Faculté des sciences sociales, politiques et économiques de l’Université Laval.

Il étudie et devient enseignant à l’Université Laval, pour ensuite rejoindre le corps professoral de la Faculté de droit et au Département de sociologie de l’Université de Montréal. En 1976, il devient chercheur au Centre de recherche en droit public, pendant 30 ans. Avec une petite escapade de 1981 à 1983, au poste de secrétaire général associé au Développement social.

L’un des plus grands faits d’armes de celui qui se décrit comme « un vieux criminel au gros passé positif » est certes la co-rédaction, à la demande du ministre du Développement culturel, Camille Laurin, de la Charte de la langue française, communément appelée la loi 101, adoptée à l’Assemblée nationale en août 1977 dans le premier mandat du Parti Québécois dirigé par René Lévesque.

Les réseaux sociaux changent la donne

Guy Rocher a vu évoluer le droit avec les années, parfois de façon positive et d’autres moments plus négatifs. « Mon temps et celui d’aujourd’hui sont deux mondes complètement différents en droit », affirme ce dernier qui compte plus d’une centaine de publications en plus d’avoir été conférencier de nombreuses fois dans le passé.

Pour encore mieux illustrer ses propos, cet éminent sociologue québécois fait un lien avec le droit des années de guerre et le droit actuel avec les réseaux sociaux.

« À l’époque, il n’y avait pas de bibliothèque. Ensuite, chaque cabinet d’avocats avait une bibliothèque et tous les avocats passaient du temps dans les bibliothèques, le seul endroit pour trouver de la jurisprudence. Aujourd’hui, tous les jugements sont publiés sur le Web », souligne celui qui dit avoir passé des heures et des heures dans la plus impressionnante bibliothèque juridique qu’il ait eu la chance de connaître, celle de Harvard.

Aujourd’hui, Guy Rocher essais de prendre une retraite bien méritée et consacre son temps à lire, mais il demeure toujours disponible pour une entrevue, son épouse trouve qu’il devrait s’arrêter, tout comme ses 4 filles et ses quatre petites-filles, heureuses d’avoir un grand-père aimant et aimé.

1971 — Compagnon de l'Ordre du Canada
1973 — Foreign Honorary Member of the American Academy of Arts and Sciences
1974 — Membre de la Société royale du Canada, section Académie des Lettres et des Sciences humaines
1980 — Prix Brascan pour les Arts 1980, de la Fondation nationale des prix du Magazine canadien, pour l'article «Un demi-siècle d'évolution culturelle au Québec», publié dans University of Toronto Quarterly, vol. 50, 1980
1989 — Prix Marcel-Vincent pour les sciences sociales, décerné par l'Acfas.
1989 — Prix pour contributions exceptionnelles de la Société canadienne de sociologie et d'anthropologie
1990 — Prix de la Fédération canadienne des sciences sociales pour «A General Introduction to Sociology : A Theoretical Perspectives» retenu parmi les vingt meilleurs ouvrages de sciences sociales en langue anglaise publiés au Canada depuis cinquante ans et subventionnés par la Fédération
1990 — Prix des livres de la Fédération canadienne des sciences sociales pour « L'introduction générale à la sociologie »
1991 — Chevalier de l'Ordre national du Québec5
1991 — Médaille Pierre-Chauveau de la Société royale du Canada
1993 — « Laurier d'or » pour mérite exceptionnel, de l'Association des Anciens du Collège de l'Assomption
1995 — Prix Léon-Gérin (Prix du Québec pour les sciences humaines)6
1996 — Doctorat honorifique en droit de l'Université Laval
1997 — Doctorat honorifique en sociologie de l'Université de Moncton
1997 — Prix Molson pour les sciences sociales et humaines
1998 — Prix Esdras-Minville, de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal pour les sciences sociales et humaines
1999 — Prix William Dawson, de la Société royale du Canada, pour une œuvre interdisciplinaire
2002 — Doctorat honoris causa en sciences humaines, UQAM
2009 — Prix Condorcet-Dessaules
2011 — Prix Jacques Parizeau IPSO
2022 - Fonds Guy Rocher pour souligner le 60e anniversaire du CRDP

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2 commentaires

  1. Pierre-Paul Routhier
    Pierre-Paul Routhier
    il y a un an
    Avocat
    Il est formidable. Merci à Droit-Inc d'avoir publié cet article.

  2. Anonyme
    Anonyme
    il y a un an
    Guy Rocher
    Un grand homme aux multiples enseignements.

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