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Plus de 800 démissions dans les palais de justice!

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Marie-ève Buisson

2023-04-18 15:00:00

Des centaines d'employés ont démissionné de leur poste dans l’un des 46 palais de justice au Québec. Que faire?

Source: Shutterstock
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854 employés ont démissionné des palais de justice du Québec, en trois ans…

C’est toutefois à Montréal qu’il y en a le plus avec 309 départs volontaires. Les autres palais de justice ayant le plus haut taux de démissions sont ceux de Gatineau, Longueuil, Québec et St-Jérôme.

Ces informations proviennent d’une compilation de dossiers réalisée par le ministère de la Justice, suite à une demande d’accès à l’information. Droit-Inc a pu obtenir copie de ce document.

Dans celui-ci, il y est inscrit le nombre de départs des employés (greffière-audiencière, technicienne en droit, agente de bureau et adjointe à la magistrature) par palais de justice et par an, du 28 novembre 2019 au 18 novembre 2022.

Gatineau: 64 départs (mutation 7, retraite 2, démission 55)

Longueuil: 77 départs (mutation 17, retraite 4, démission 56)

Montréal: 404 départs (mutation 52, retraite 43, démission 309)

Québec: 130 départs (mutation 28, retraite 16, démission 86)

St-Jérôme: 58 départs (mutation (10), retraite (4) et démission (44)

Le vice-président du Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ), Patrick Audy, se dit surpris de voir autant de démissions dans les palais de justice.

« Au syndicat, nous représentons environ 2500 personnes dans cette catégorie d’emploi-là. Avec ces données, nous constatons qu’il y a pratiquement 35% des gens qui ont démissionné en trois ans. C’est du jamais vu. Je ne pensais pas que l’ampleur du problème était aussi grande », dit-il choqué.

Selon le vice-président, cette vague de démissions pourrait s’expliquer par de mauvaises conditions de travail et le manque de personnel.

« L’effet est double. Tout d’abord, les conditions de travail du secteur public ne suivent plus le marché du travail depuis au moins 20 ans. Aussi, il y a de plus en plus de postes vacants dans les palais de justice, ce qui fait en sorte que les employés doivent faire le travail pour deux ou même trois personnes », ajoute-t-il.

Conditions de travail

Plusieurs employés du secteur public choisissent de quitter les palais de justice pour les cabinets d’avocats, les entreprises privées, le municipal ou même le ministère de la Justice du Canada, où les conditions de travail sont plus intéressantes.

Dans un article de La Presse publié en décembre 2022, on apprenait qu’une technicienne de 2e niveau (sur 3 niveaux) « peut gagner 41,27 $ de l’heure, avantages et vacances compris, soit 27% de moins qu’au privé et 44% de moins qu’au municipal ».

Toutes ces démissions causent de la surcharge de travail chez le peu d’employés restant. Il n’est pas rare de voir des greffiers ou des adjoints à la magistrature faire des heures supplémentaires et travailler dans des délais serrés pour compenser pour le manque de personnel, ce qui provoque de la fatigue supplémentaire.

C’était le cas de Marie Blazy qui était adjointe à la magistrature au palais de justice de Montréal. Elle a démissionné de ses fonctions en janvier dernier, après environ 10 ans d’expérience.

Marie Blazy travaillait pour deux juges à temps plein et 17 juges à la retraite. Elle s’est fait offrir une promotion pour devenir technicienne en droit. Qui dit promotion dit augmentation de salaire pour l’ancienne agente à la magistrature.

« En discutant avec mes collègues, j’ai découvert que j’allais gagner 4000$ de moins par an avec ce nouveau poste. Ce n’était pas une promotion, c’était une fausse promotion », explique-t-elle.

En voyant ses collègues quitter chaque semaine le palais de justice pour travailler au fédéral, au municipal ou dans des entreprises privées, Marie Blazy commençait à trouver l’ambiance de travail lourde.

« Je voyais plusieurs de mes collègues quitter pour des raisons de maladie, puisqu’elles tombaient en dépression à cause de la surcharge de travail », ajoute-t-elle.

Le peu de possibilité d’avancement de carrière au palais de justice a aussi peu à peu fatigué l’ancienne adjointe à la magistrature. « J’avais l’impression d’être coincée dans du sable mouvant. Plus j’essayais de m'en sortir, plus je m'enfonçais », mentionne-t-elle.

Aujourd’hui Marie Blazy travaille comme cheffe du service administratif de Vues et Voix. « Là où je suis, il y a de la reconnaissance pour notre travail. Pas comme au palais de justice », conclut-elle.

Manque de main-d'œuvre

À Montréal, en janvier 2023, 18 juges se retrouvaient sans adjointes et 35 autres juges se retrouvaient avec une couverture non conforme au protocole. Cela représente environ 37 % des juges de la division de Montréal. Ces chiffres augmentent de mois en mois.

Dans la division de Québec, trois juges demeuraient sans adjointes. S'ajoutent à cela un poste de technicienne en administration au bureau de la juge en chef associée non pourvu depuis plusieurs mois.

Dans une lettre rédigée le 3 avril dernier par les juges de la Cour supérieure et dont Droit-Inc a pu obtenir copie, on dénonce le manque de main-d’œuvre dans les palais de justice au Québec.

« Avec autant de postes non comblés, les adjointes qui demeurent en poste doivent toujours en faire plus et plusieurs nous verbalisent leur découragement. Cela n’est sans doute pas étranger à l’exode dont témoigne le haut taux de roulement recensé dans les palais de justice », dénoncent les juges.

En plus des postes vacants qui manquent à tous les niveaux, les juges constatent un roulement de personnel important et une perte d’expertise dans des postes clés, dont celui de maître des rôles.

« La stabilité de nos jugements, une assise pourtant fondamentale d’un État de droit, s’avère même fortement menacée. En effet, il n’est pas rare que l’avis de jugement soit envoyé aux parties des semaines après la signature des jugements rendus; ce qui prolonge d’autant le délai d’appel prévu dans la loi, retarde l’exécution du jugement parfois tant attendu et crée des incertitudes pour les citoyens », peut-on lire dans la lettre.

Dans la lettre, les juges mentionnent qu’ils perdent beaucoup de temps à effectuer des tâches qui reviennent normalement à leurs adjointes, notamment, la tenue et la recherche de dossiers, la recherche de procédures et de pièces, les communications avec le greffe, les avocats et les parties non représentées, la révision de jugement et la gestion proprement dite de leur bureau.

« Il s’agit d’une très mauvaise utilisation du temps des juges. Cela réduit le temps consacré à procéder à des audiences, à des conférences de gestion ou à des conférences de règlement à l’amiable, allonge le temps de rédaction des jugements et diminue la qualité matérielle des jugements publiés », dénoncent-ils.

Ils ajoutent: « Tout cela a assurément un impact sur la qualité de la justice, de même que sur les délais à être entendus et à obtenir jugement. Les citoyens sont les plus grands perdants ».

Selon Patrick Audy, les juges dans cette lettre avertissent le ministère de la Justice qu’il va bientôt y avoir un point de rupture dans les palais de justice.

« Quand ça vient de la magistrature qui s’inquiète sur les prestations des palais de justice et de la justice en général, c’est assez préoccupant. Ça fait du bien de voir que nous ne sommes pas les seuls à dénoncer cette situation », conclut-il.
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9 commentaires

  1. YB
    lol
    "Selon le vice-président, cette vague de démissions pourrait s’expliquer par de mauvaises conditions de travail et le manque de personnel."

    Ouin, ça aura été utile, le syndicat !

    J'espère pour ces gens sous-payés et pillés par leurs syndicats qu'ils ont pu se trouver de beaux, vrais emplois au privé.

    • Anonyme
      Anonyme
      il y a un an
      "Ouin, ça aura été utile, le syndicat !"
      Les syndicats ne font rien.

      Un des palais apparaissant dans la liste figurant dans cet articles est considéré comme la poubelle du palais de Montréal. C'est là qu'on envoit les indésirables qu'il faut recaser quelque part. Inutile de vous dire qu'à cet endroit le syndicat est encore plus nul que dans les autres palais.

  2. JS
    Salaire réel bien en deçà de ce qui est énoncé dans l'article
    Je ne comprends pas à quoi vous vous référez pour le salaire énoncé dans votre article.

    Le salaire d'une technicenne en droit est "topé" à 55 191$/année, et ce, même si elle a 20 ans d'expérience. Cela équivaut à environ 30,32$/heure au maximum de l'échelle.

    Pour ce qui est du salaire d'une adjointe à la magistrature, le maxium possible est d'à peine 51 483$ au maximum de l'échelle. Ce qui équivaut à environ 28,29$/heure.

    Je ne vous parle ici que des montants maximaux. Beaucoup d'employés gagnent évidemment bien moins que cela.

  3. LM
    On se demande réellement pourquoi tant de démissions?!...
    Le gouvernement est capable d'accorder aux "pauvres" juges des hausses salariales de 22 % à 50 %, mais conserve à des taux ridicules le salaire de leur personnel de soutien, que l'on veut par ailleurs loyal et dévoué... Ensuite on se demande pourquoi ses personnes sont écoeurées et s'en vont?!!

  4. Anonyme
    Anonyme
    il y a un an
    Pas que le syndicat, la société aussi
    Il est intéressant de comparer la fougue transparente des syndicats d'aujourd'hui versus ceux des années ou pas seule la cotisation comptait. Remarque, le fédéral vient de déclencher une grève qui risque de paralyser le système juste assez pour créer une grogne populaire, intensité à définir selon la durée.

    Ce sont les jeunes qui donnent une bonne leçon à la fonction publique (gouvernement-l'employeur). À force de refuser les demandes syndicales, donc de provoquer des écarts salariaux, il a créé son propre malheur. S'applaudir de surplus en temps d'élection, communiquer des déficits en temps de négociation. Pas payant politiquement.

    Le technicien en droit (39-56K collégial) gagne moins cher à l'entrée que la l'adjointe à la magistrature (40-52k secondaire), et autant que l'étudiant (19$/h+paiement de certains avantages sociaux). Les jeunes visent d'autres employeurs, comment les blâmer de rechercher un peu plus de reconnaissance, d'autant qu'ils ont le pouvoir du petit nombre.

    Maintenant est-ce que le payeur de taxes et d'impôts reconnaît l'importance de mieux payer ses fonctionnaires, au moins à la hauteur du marché et ses comparables, pour obtenir des services publics de qualité? Car ce sont -ses- fonctionnaires: pas de service au citoyen, pas besoin de fonctionnaire.

    • YB
      bof
      On parle d'une société où les citoyens paient le plus d'impôts en Amérique du Nord. Vous ne me ferez pas pleurer pour le sort de fonctionnaires dont l'existence professionnelle ne tient qu'à une décision politique ; c'est même pathétique comme existence, fondamentalement.

      Justement, il est temps de revoir nos priorités.

  5. adjoint de juge
    adjoint de juge
    il y a un an
    ce n'est pas vrai qu'ils viennent de l'apprendre!!
    Nous dénonçons les conditions d'emploi depuis nombre d'années et disons haut et fort que c'est la raison principale du manque de personnel et de la qualité questionnable du service à la population et à la magistrature, mais personne nous écoute. La rupture de service, qui est devenue incontournable selon moi, c'est une leçon qu'ils doivent apprendre. Nous sommes 35 % en dessous du marché juridique du travail, ça s'est empiré au fil du temps et il est presque trop tard pour régler la situation, avec toute la compétence qui est partie entre temps. Est-ce que notre gouvernement va réagir avant que Madame Monsieur tout le monde prennent le coup? Si personne aime les tribunaux, voyons à quel point ils vont aimer ne pas en avoir!

  6. Anonyme
    Anonyme
    il y a un an
    Salaires?
    "Dans un article de La Presse publié en décembre 2022, on apprenait qu’une technicienne de 2e niveau (sur 3 niveaux) « peut gagner 41,27 $ de l’heure, avantages et vacances compris, soit 27% de moins qu’au privé et 44% de moins qu’au municipal ».

    À quelle grille salariale fait exactement référence cette affirmation car je reçois les offres du MJQ et je n'ai jamais vu 41,27/h pour un poste de technicienne. En général, les salaires sont tellement bas dans la fonction publique québécoise que tu te demandes comment les personnes vivant seules arrivent à joindre les 2 bouts.

  7. Kay
    Problème avec le recrutement, aussi!
    Une connaissance m'a fait part de son processus d'embauche comme greffière/huissière pour trois palais de justice.

    Cette connaissance a envoyé son CV + formulaire de 11 pages à remplir pour postuler + envoyer multiples courriel + parler directement avec un conseiller en acquisition de talents qui a fait plusieurs suivis.

    Un palais ne l'a jamais recontacté.
    Un autre l'a contacté, et lui a dit que sa candidature était parfaite, mais qu'il fallait que ça soit accepté par le direction à l'étape finale, et elle n'a jamais eu de retour.
    Et le dernier palais ne l'a jamais contacté.

    Ça a duré 3 mois, et elle n'a eu aucun retour positif.

    Notez qu'elle a les aptitudes scolaires et professionnelles pour faire l'emploi.

    Finalement, en passant par des connaissances à l'interne, il lui a été possible de remettre directement son CV a des gens qui pouvaient "faire bouger" les choses.
    En 2-5 jours, elle était embauchée.

    Comprenez-vous l'absurdité de la situation?

    Si les RH en embauche ne considèrent pas les candidatures, et les mettent de côté, comment est-ce que ceux sur le plancher peuvent espérer avoir une relève?
    Ça bloque à l'embauche, et ça fuie en démissionnant.
    Problème problème...

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