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Une énième carrière pour l’honorable Robert Pidgeon

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Camille Laurin-desjardins

2021-02-08 15:00:00

Après plus de 30 ans à la magistrature, Robert Pidgeon n’est pas tout à fait prêt pour la retraite…

Robert Pidgeon n’est pas tout à fait prêt pour la retraite... Photo : Les Coulisses du Palais
Robert Pidgeon n’est pas tout à fait prêt pour la retraite... Photo : Les Coulisses du Palais
En juin dernier, le juge en chef associé de la Cour supérieure du Québec Robert Pidgeon a dû tirer sa révérence de la magistrature, puisqu’il a fêté ses 75 ans.

Mais disons que se bercer n’a jamais été dans les cartons pour cet homme très actif, qui a porté de nombreux chapeaux au cours de sa carrière florissante : avocat, arbitre, coroner, maire de Gaspé, préfet de la MRC de La Côte-de-Gaspé, juge à la Cour supérieure à Rimouski, juge à la Cour d’appel, puis finalement juge en chef associé de la Cour supérieure. Aujourd’hui, il revient en quelque sorte à ses premières amours, en redevenant avocat.

L’ex-juge a été embauché comme associé-conseil au sein de Cain Lamarre. Droit-inc a discuté avec lui de cette « nouvelle » carrière qui s’amorce, et en a profité pour revenir sur toutes les autres qui l’ont occupé.

Droit-inc : Vous avez pris votre retraite comme juge en juin dernier… Avez-vous trouvé cela difficile?

Ah oui, j'ai trouvé ça difficile, j’adorais le métier de juge... Après 31 ans, ce n'est pas facile de mettre de côté toutes nos habitudes de travail, de laisser là des gens avec qui on avait noué des liens d’amitié… il y a plusieurs juges avec qui j'étais bien ami, et j'avais du bon personnel.
Et je suis parti comme un voleur, dans le fond!

À cause de la pandémie?

Oui... J'allais chercher, à 5h le matin, mes livres et mes affaires dans mon bureau, je mettais ça dans mon auto. Et quand 6h15 arrivait, je quittais, tout d'un coup que des collègues ou des gens arrivent. Je ne prenais pas de chance! J'ai fait ça trois ou quatre matins de suite. Ça m’a fendu le coeur!

Il y avait aussi tout le personnel du palais de justice, les journalistes, les constables spéciaux… C'est des gens avec qui je discutais presque quotidiennement. On était une grande famille!

En plus, vous n’avez pas pu entendre votre dernière cause au palais de justice de Rimouski, comme prévu…

Non... La dernière que j'ai faite, c'est une conférence de règlement à l’amiable, dans un important dossier. Et je l’ai réglée – au moins, j'ai eu cette satisfaction-là!

Mais en vertu d'un programme provincial, les juges retraités peuvent tenir des conférences de règlement, de façon à diminuer le volume de travail pour la Cour supérieure. Donc j'ai tenu des conférences de règlement à l'automne. Ça m'a tenu occupé, parce que j’étais comme un lion en cage! Ç'a bien été.

Et ensuite, les bureaux d’avocats ont commencé à me téléphoner, pour savoir si j'étais intéressé... Je trouvais que j'avais 75 ans, je me disais : personne ne va m'appeler... Mais non!
J'ai encore eu un téléphone ce matin pour faire de l’arbitrage!

Honnêtement, je me sens comme si j’avais 55 ans, pas 75! Je suis en forme, je fais de l'exercice, je prends de l'air, je travaille... Il faut que je me tienne occupé, sinon, je vais être malheureux!

J’ai commencé à travailler très jeune, durant l’été, comme bellboy à 12 ans! J'ai été débardeur, guide touristique, j'ai travaillé dans un hôtel dans ma Gaspésie natale, à Percé…

Après, j'ai commencé à travailler comme avocat à Gaspé, et je me suis fait élire maire à 29 ans, c'était une des premières fusions forcées au Québec, douze anciennes municipalités. Là, j’ai appris à la dure. Ce n'était pas facile.

Vous étiez jeune, aussi...

Oui... Mais j’avais déjà été coroner, j'avais fait toutes sortes de choses… Après ça, j'ai roulé ma bosse. J'ai présidé la conférence socio-économique de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine, j'ai été préfet...

En 1989, j'ai été nommé juge. Il a fallu que je déménage de Gaspé à Rimouski, où j'ai été coordonnateur pendant 9 ans. En 1997, j'ai été nommé à la Cour d’appel, où je suis resté pendant quatre ans et demi. Après, en 2001, je suis devenu juge en chef associé. Et là, j'ai roulé ma bosse pendant 19 ans.

Et votre carrière s'est arrêtée tout d'un coup, en pleine pandémie, alors que vous ne pouvez pas voir vos amis ou votre famille, ou pratiquer beaucoup de hobbies...

C'est ça! Et ça, j'ai trouvé ça difficile! Mais je suis combatif. Je ne me laisse pas abattre facilement. J'ai dit : « il faut que je me prenne en main! »

Qu'est-ce que vous avez fait?

J'ai fait beaucoup d'exercices! J’ai fait des conférences de règlement à l’amiable. Le cabinet d’avocats Bouchard, à Québec, m’a confié un dossier intéressant, que j’ai mené à terme.

Finalement, des bureaux d’avocats m’ont fait des offres. Je discutais... Cain Lamarre est arrivé et m’a proposé de devenir associé-conseil à leurs bureaux. Ils m'ont fait une proposition qui m'a intéressé... J'en avais une autre qui m'intéressait aussi, mais celle-là m'intéressait davantage.

Pourquoi?

Cain Lamarre est dans 8 régions du Québec, il y a 16 bureaux. Et je connaissais déjà beaucoup de bureaux, parce que comme juge en chef associé, en me promenant sur le territoire, je rencontrais des avocats de ces bureaux.

Deuxièmement, je pouvais fixer mon calendrier de travail, alors j'ai fixé un calendrier de trois jours semaine.

Et principalement, ce que je voulais – si j’avais eu des enfants qui avaient décidé de devenir avocat ou avocate, ça aurait peut-être été différent – c’est de transmettre mon expérience et mes connaissances aux jeunes! Ça, ça me préoccupait, je voulais le faire.

Quand j’étais juge, je donnais souvent des conférences à l'université ou ailleurs. Je rencontrais souvent des jeunes, au Jeune Barreau, notamment…

Je leur disais (en privé) : hop, faites attention à ça! Les procédures avec des 200 paragraphes, oubliez ça, c'est fini, ça! Allez directement au but. Toutes sortes de conseils comme ça que je leur donnais…

Vous avez donc commencé là-bas à la mi-janvier … Qu’est-ce que vous allez y faire, exactement?

J'ai l'occasion de participer à des sessions de formations. Par exemple, sur les nouveaux outils de gestion. Il y a quelqu'un qui m'a appelé hier, de Sherbrooke, et on va préparer des conférences-midi, qu'on appelle, sur des outils de gestion, au printemps. Ben ça, ça m’intéresse!

Et les jeunes stagiaires et nouveaux avocats qui vont arriver, ils ont une session de formation d'une semaine : je vais participer à ça!

On me donne aussi l'opportunité de promouvoir les méthodes de résolution des conflits – autre chose qui m'intéressait. Et je vais agir comme conseiller stratégique dans des dossiers importants, en matière commerciale ou autres.

J'ai acquis au fil des ans une certaine connaissance en matière d'éthique et de déontologie, au Conseil canadien de la magistrature. Quand j'ai quitté comme juge en chef, j'étais président du comité sur la conduite judiciaire du Conseil, en matière éthique et déontologie. D'ailleurs, on avait commencé à préparer des nouveaux principes de déontologie judiciaire pour tous les juges de nomination fédérale.

Déjà, depuis que je suis arrivé, j'ai été consulté à trois reprises par des collègues, des plus âgés et des moins âgés, sur des questions déontologiques.

En d'autres mots, je suis là pour leur donner des conseils stratégiques, soit dans des dossiers, ou dans la gouvernance, s'il y a un problème délicat, ils vont me consulter.

Moi, ma théorie est la suivante : il n’y a pas de gros ou de petits dossiers. Il y a des dossiers qui concernent nos concitoyens, et qu'il faut essayer de régler le plus vite possible. Et j'ai l'occasion de prôner l'utilisation des nouvelles méthodes de résolution des conflits, qui dans certaines situations, sont plus efficaces, et favorisent une plus grande accessibilité à la justice.

Donc c'est pour ça qu'ici, à Québec, mais je vais en faire la promotion à travers la province, je vais encourager les avocats à davantage se tourner vers les nouvelles méthodes de résolution des conflits : les CRA, les conciliations-gestions…

On avait débuté à la Cour supérieure la mise en place d'un projet-pilote, quand les parties consentent : le matin, on fait de la conciliation, et si la conciliation achoppe, l'après-midi, les justiciables déposent des pièces, on a des plaidoiries, et à la fin de la journée, le juge prend ça en délibéré, et il est obligé de rendre son jugement dans les sept jours.

C'était un projet-pilote qu’on mettait en place à Québec (inspiré de ce qui se fait dans l’Ouest du pays). On en a fait quelques-uns, mais on les a tous réglés le matin, en conciliation!

On m’a aussi donné l’autorisation de faire des dossiers d’arbitrage... ça m'intéresse aussi.

J’ai aussi débuté un travail à titre d'administrateur pour le Groupe TAQ (Travail adapté Québec), une entreprise socialement responsable qui opère ici à Québec, il y en a plusieurs à travers la province... On a de beaux projets, et ils m'ont demandé de collaborer avec eux.

Et c'est quoi, exactement?

Travail adapté Québec, c'est les gens qui ont des handicaps physiques ou mentaux, qui ont l’occasion de travailler, et de mieux s’intégrer à la société. C'est une belle opportunité... Ils ont un travail constant, régulier, il y a des gens qui les supervisent, et ils font du bon travail! Ces gens-là, s'ils ne faisaient pas ça, ils seraient chez eux à se morfondre ou encore sur les trottoirs...

Et il y a une belle équipe. Là, on a un projet de serre… Au moment où on parle de s’occuper beaucoup plus des gens qui ont des problèmes de santé mentale, et qu'on demande d'avoir des produits locaux, québécois... TAQ a décidé d'aller de l'avant avec un projet comme ça. C’est intéressant!

Je vais faire des efforts là-dedans, parce que je crois beaucoup à ça. J’ai un fils qui a des problèmes de santé mentale, dont on s’occupe, ma femme et moi, et il travaille là. On a vu que pour lui, c'était une belle occasion de pouvoir apprivoiser la vie en société et les gens autour de lui, de faire un travail, de se sentir utile…

Parce que comme moi, à la retraite, ou quelqu'un qui n'a pas de travail, il n'y a rien de pire dans la vie que de se sentir inutile. Et moi, comme j'ai dit au cabinet d'avocats, tant que je vais être utile pour vous, je vais demeurer ici… Mais la journée où j'aurai le sentiment que je ne suis pas utile, je ne resterai pas là!

Tant que je vais avoir la santé, l’endurance et la passion – la passion, c'est la première chose! –, je vais continuer, tant que la santé me le permettra.

De quoi êtes-vous le plus fier, parmi tout ce que vous avez fait comme juge pendant plus de 30 ans?

C'est d’avoir amené ma petite contribution à améliorer l'accessibilité à la justice, et à réduire les délais avant qu'une cause soit en mesure d'être entendue. Ça... j'ai travaillé fort.

À Rimouski, quand j'ai travaillé là comme juge coordonnateur, les délais étaient de quatre ou cinq ans. Quand je suis parti, on était sur rendez-vous. Si vous introduisiez une demande, on pouvait vous entendre dans la même année.

J’ai une certaine fierté à ça! Parce que quand je pratiquais en région, et que je voyais parfois du pauvre monde qui avait toutes sortes de problèmes… Ils attendaient, et ça pesait lourd sur leurs épaules. Je me disais : « Robert, si tu es capable de faire passer ce dossier-là le plus rapidement possible, tu vas leur enlever un fardeau de sur les épaules. »

Eh bien, nous vous souhaitons bonne chance dans vos nouvelles fonctions!

Merci beaucoup! Je dis que dans la vie, j'ai eu quatre carrières : d’abord comme jeune avocat, après comme juge coordonnateur dans un district à la Cour supérieure, après comme juge à la Cour d'appel, et après je suis devenu juge en chef associé de la Cour supérieure... Et là, pour ma cinquième, je reviens au départ!
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