Suzanne Baril est présidente du conseil d’administration de l’Association professionnelle des sténographes officiels du Québec.
Suzanne Baril est présidente du conseil d’administration de l’Association professionnelle des sténographes officiels du Québec.
Cet article s’inscrit dans une série d’articles que Droit-inc consacre aux différents métiers du droit. Zoom sur les sténographes judiciaires.

Mme Suzanne Baril est présidente du conseil d’administration de l’Association professionnelle des sténographes officiels du Québec, vice-présidente du Comité sur la sténographie du Barreau du Québec et sténographe judiciaire depuis 42 ans. Droit-inc l’a rejointe à Hawaii, où elle passait ses vacances, afin qu’elle se confie sur sa pratique et son parcours…

Droit-inc : Parlez-moi de votre métier. Que faites-vous, concrètement?

Suzanne Baril : Un sténographe judiciaire est un officier de la Cour supérieure. C’est donc lui qui est en charge de l’interrogatoire! Il est même admis à faire cesser un interrogatoire s’il considère que le témoin n’est pas à l’aise et que l’intervention d’un juge serait nécessaire.

Évidemment, le sténographe est appelé par un avocat lorsque celui-ci veut procéder à un interrogatoire préalable. Dans ces cas, la coutume veut que le sténographe remette ses notes dans un délai de deux semaines. Mais on requiert aussi ses services lors de certains procès importants. À ce moment, c’est en quelque sorte lui qui est en charge de l’audience! Il a pour rôle d’arrêter les intervenants, si besoin est, lorsqu’il n’a pas compris un terme. Par ailleurs, on fait également appel à nous pour produire des notes sténographiques à partir d’un enregistrement, nécessaires lorsqu’une cause est portée en appel.

Enfin, il y a certains cas particuliers. Le Sénat canadien nécessite souvent nos services lorsqu’il est débordé et certains sténographes sont appelés à aller à La Haye, aux Pays-Bas. L’École de sténographie québécoise a une très bonne réputation à l’international.

Pouvez-vous revenir sur votre carrière?

Quand j’ai commencé à travailler, les sténographes dans la plupart des procès n’avaient pas encore été remplacés par des enregistrements. J’ai donc fait onze ans en matière criminelle. Pendant ces années, j’ai notamment fait la Cour itinérante; je suis donc allée à Sept-Îles, à Gaspé, et même dans le Grand Nord québécois, dans des affaires impliquant des Inuits. Dans ces cas, le juge, les membres de la Cour et le sténographe se déplaçaient ensemble en avion. Quand quelqu’un était condamné à une peine d’emprisonnement, il arrivait qu’il fasse le voyage de retour avec nous!

J’ai ensuite fait deux ans au Tribunal de la jeunesse, puis j’ai été remplacée par des enregistrements. Je suis alors brièvement devenue secrétaire de juge, mais ce n’était pas fait pour moi. J’étais tellement habituée à la sténographie que quand on lisait mes procès-verbaux, on n’avait plus besoin de lire les notes sténographiques! J’ai donc démissionné et depuis, je suis à mon compte.

Quelles sont les plus grandes difficultés dans votre emploi?

Il y a la question des accents. Au Québec, il y a beaucoup de monde de toutes provenances alors leur accent, lorsqu’ils parlent français, est parfois difficile à comprendre! Par exemple, je me souviens du cas d’un expert en balistique avec un fort accent haïtien qui venait témoigner…ce n’était pas toujours simple à saisir, en particulier avec les termes techniques!

Parfois, on est deux ou même trois phrases en retard parce qu’on a mal compris un terme, alors il faut se souvenir ce qu’on n’a pas encore tapé. Par ailleurs, les causes avec beaucoup d’avocats sont plus difficiles car il faut se rappeler rapidement de leurs noms! Les procès lourds en émotions, particulièrement en matières familiale et criminelle, sont aussi un défi.

Selon vous, qu’est-ce qui fait un bon sténographe judiciaire?

C’est une prémisse essentielle d’être curieux! Un sténographe doit avoir une bonne connaissance générale et suivre l’actualité, parce qu’il faut souvent se familiariser avec des termes employés par les avocats et leurs clients! Par exemple, ce qui revient souvent présentement, ce sont les élections américaines.

Sinon, il faut souvent avoir un don en la matière. Je parlais avec des collègues récemment et on s’est rendu compte qu’on avait tous joué du piano avant de devenir sténographes! C’est donc une bonne manière de développer l’habileté de nos doigts.

Combien y a-t-il de sténographes officiels au Québec présentement?

Nous sommes environ 170. Ça semble peu, mais sur les quelque 25 000 avocats du Québec, environ 4 000 seulement sont en litige et même parmi ceux-ci, ce n’est pas tout le monde qui requiert les services des sténographes.

Faut-il craindre pour l’avenir du métier de sténographe?

Non, au contraire! On se rend souvent compte qu’on a besoin des sténographes. Je me souviens, à l’époque, nous étions 34 sténographes officiels à Montréal. On nous avait finalement remplacés par des secrétaires judiciaires pour faire la transcription des notes. À 100 secrétaires, ils ont accumulé 35 000 pages de retard après un an, et on a donc dû refaire appel à nous!

De manière générale, les enregistrements ne sont pas infaillibles. Il est souvent difficile de déterminer avec certitude qui parle, et les divers bruits couvrent parfois les paroles. Les sténographes seront toujours nécessaires, à un certain degré.

Pouvez-vous revenir sur la formation académique à suivre?

Il est essentiel de passer par l’École de sténographie judiciaire. La formation est difficile : il arrive parfois que seuls deux ou trois étudiants sur 30 passent! Cette année, les signes sont encourageants : sur une cohorte de neuf étudiants, cinq ont passé.

L’examen du Barreau pour les sténographes officiels comprend trois parties : la première évalue la grammaire, la deuxième est une épreuve de connaissance des grands principes du système de justice et la troisième est une dictée sténographique. C’est cette dernière qui est la plus difficile! Il faut savoir taper environ 200 mots à la minute, ce qui équivaut à un débit de voix normal. Ensuite, il faut suivre un stage d’une durée de six semaines auprès d’un sténographe officiel.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre métier?

J’aime beaucoup rencontrer des gens, mais le mieux, c’est quand des clients me remercient pour les bons services rendus. J’aime mon métier; quand les gens me demandent si je songe à la retraite, je demande « la quoi? »!