Me Marc-André Fabien, associé chez Fasken, a fait de l’acceptation de la différence son cheval de bataille
Me Marc-André Fabien, associé chez Fasken, a fait de l’acceptation de la différence son cheval de bataille
Les derniers mois ont été en dents de scie pour Me Marc-André Fabien, associé chez Fasken. L’homme de 58 ans a connu la joie de voir les athlètes handicapés canadiens triompher aux JO de PyeongChang, lui qui est président du Conseil paralympique canadien.

En mai, il a reçu pour son implication dans ce mouvement le Prix de la diversité Paul-Gérin-Lajoie, en même temps que la sénatrice et championne paralympique, Chantal Petitclerc, à qui il voue une grande admiration.

Mais le plaideur aguerri, Fellow du American College of Trial Lawyers, spécialisé dans les litiges commerciaux, a aussi été frappé par un syndrome rare et débilitant.

Et cet été, il a perdu son meilleur ami, Me François Dell’Aniello.

En rémission d’une leucémie, l’avocat et philanthrope est décédé des suites d’une infection pulmonaire, à l’âge de 59 ans.

« J’ai eu plusieurs honneurs importants en 2018, mais ça a été très difficile au plan personnel », confie à Droit-inc Me Fabien. « François était mon meilleur ami. C’était comme mon frère. »

Les deux hommes se parlaient aux deux jours. Avec un petit groupe, dont le conjoint de François, Me J. Serge Sasseville (avocat chez Québecor ), ils mangeaient ensemble au moins une fois par semaine. « On était une petite famille. C’est une immense perte dans notre groupe. Il était un feu d’artifice. Il s’imposait par son humour, son caractère caustique. Il me manque énormément. C’est une grosse épreuve. On comprend qu’il ne reviendra pas. »

Lors de la cérémonie funèbre, Me Fabien a rendu, au nom des amis, un hommage. « Notre amitié vit le jour il y a plus de trente ans lors de l’organisation du Congrès de l’Union internationale des avocats. François, pour moi, tu as été un modèle, tu m’as ouvert les yeux, tu m’as fait prendre conscience de qui j’étais. Tu m’as fait découvrir qui j’étais. C’est le plus beau cadeau que tu me laisses. »

Paralysé

Une épreuve qui survient après une autre : la paralysie partielle –et heureusement temporaire- d’un côté de son visage, appelée paralysie de Bell.

Il s’agit d’une inflammation du nerf facial, due la plupart du temps à un virus. Le nerf se coince en quelque sorte dans les os crâniens. « Ça peut durer de 8 à 9 mois, et ça peut ne jamais revenir. »

Le Barreau 1982 était en plein milieu d’une présentation, en avril, devant le CA de Ski alpin Canada lorsqu’il s’est senti mal. Il devait par la suite plaider une action collective. « Je suis rentré chez moi. Tout à coup, je n’étais plus capable de mâcher des aliments. Puis j’ai vu mon visage… »

Il fouille sur internet ( «mauvaise idée que de s’autodiagnostiquer », dit-il) où ses symptômes s’apparentent à ceux d’un AVC… ou à la paralysie de Bell. Optimiste de nature, il opte pour la seconde option. Confirmée par son médecin le lendemain. « J’avais du mal à parler… J’ai dit à mon médecin : je suis plaideur, je gagne ma vie avec la parole !»

Quatre jours après le diagnostic, il était de retour au bureau. Au grand dam de son médecin. « Je travaillais, mais au ralenti. »

La paralysie n’a duré, par chance, qu’un mois, où Me Fabien s’est tenu loin des palais de justice. « Je me suis alors dit: “pense aux paralympiens… toi on te dit que ça va être temporaire. Eux leur handicap, c’est permanent”. »

De marginaux à héros nationaux

Marc-André Fabien est tombé en admiration devant les athlètes handicapés à la fin des années 1990, alors qu’il participe au financement d’un tournoi de volley-ball paralympique qui se déroule à Montréal. Il s’implique depuis dans ce mouvement, grimpant les échelons du Comité canadien, en devenant vice-président, puis président.

« Le message du mouvement paralympique en est un d’inclusion : les gens qui ont un handicap physique peuvent intégrer la société et contribuer à son avancement. Ce n’est pas parce qu’il vous manque une jambe que vous devez travailler dans un atelier à tisser des paniers. »

À PyeongChang, il se lie d’amitié avec un athlète vietnamien. Ce dernier lui annonce que sa sœur va se marier. Mais dans les photos qu’il envoie subséquemment à l’avocat, l’athlète est complètement absent.
-Tu n’as pas assisté au mariage ?
-Oui… mais je ne peux pas être dans les photos. Je suis porteur du mauvais sort.

« Ça m’a rappelé des histoires que j’ai entendues dans nos familles », dit le natif d’Outremont, qui a fait ses classes au collège Stanislas. « On cachait les enfants qui avaient des déficiences intellectuelles. On les mélangeait à ceux qui avaient des handicaps physiques. »

La société canadienne a bien changé à cet égard, dit-il. Et selon lui, le mouvement paralympique a un rôle à jouer dans le monde pour changer les mentalités. « La Chine avait tendance à dissimuler ses handicapés. Lors des JO de 2008, à Beijing, ils ont dû aussi organiser le volet paralympique. Eh bien, la Chine avait la plus grande délégation d’athlètes, et ils ont remporté les JO. Dans le métro, on voyait les athlètes chinois handicapés en action, sur écran géant… Des gens marginaux se sont transformés en héros nationaux. »

Y a-t-il de la diversité dans les cabinets ?

Les jeux paralympiques, c’est un peu la métaphore de toutes les différences. Mais justement, y en-a-t-il de la diversité dans les grands cabinets d’avocats, comme Fasken ? Récemment, la publication de la liste des nouveaux stagiaires sur Droit-inc a suscité chez les lecteurs une série de commentaires allant de « sont tous pareils », « y’a pas une grosse à lunettes » à « où sont les minorités? »

Mais Me Fabien est catégorique : « descendez quelques étages, et vous verrez que ce sont les Nations unies ici. Il y a une grande diversité, et ça a toujours été le cas ». Fasken, dit-il, a embauché, au début du 20e siècle, le premier avocat aveugle.

D’accord. Mais sont-ils tous jeunes et beaux ? Et … minces?

Nenni. « Ils sont juste bons, dit Me Fabien. Les meilleurs. Je dis à ceux qui se plaignent: soyez bons. Ayez de bonnes notes. Les gens se trouvent des excuses qui ne les remettent pas en question. J’ai été responsable du recrutement pendant 10 ans. On cherche des gens qui partagent nos valeurs. Qui ont la flamme pour le droit. » Et qui ont de bons scores à la faculté.

Il y a beaucoup de démagogie dans le discours actuel, croit-il. « Mais c’est un discours minoritaire. Je ne suis pas inquiet. »

La société est de plus en plus inclusive et tolérante, croit-il. Il y a moins de ghettos. « Les gens ont tendance à se rassembler entre eux quand ils ne se sentent pas à l’aise dans le grand ensemble. »

Lui-même s’est-il déjà senti différent, à part? Oh que oui! Il raconte les années à la faculté de droit de l’Université de Montréal, à la fin des années 1970. En plein bouillonnement souverainiste, l’étudiant était… fédéraliste. « J’ai toujours été à contre-courant. En 1980, on avait fait un référendum sur le campus, et 90 % des étudiants étaient pour le OUI. Tous mes amis étaient souverainistes. »

Mais il y avait un respect mutuel. Et il se sentait parfaitement inclus dans le groupe. « J’ai même été élu président de l’Association étudiante! »

Ses amitiés étudiantes sont demeurées. « Je reçois tous les étés le groupe avec qui j’étudiais. Ça fait 40 ans cet automne. »

« J’ai choisi la bonne maison »

D’une manière générale, Marc-André Fabien est un homme fidèle et loyal. Il pratique chez Fasken depuis novembre 1982, soit 36 ans. Et plus encore si on compte son stage. Une longévité de plus en plus rare. « J’ai choisi la bonne maison dès le départ, dit-il. C’est instinctif. J’ai été absolument séduit par le bureau, par la gentillesse, la simplicité des gens, leur accessibilité, et par leurs parcours impressionnants.»

Il a tout de suite accepté l’offre qu’on lui a faite. « On m’a dit que la firme serait ravie d’avoir le président de l’Association étudiante parmi eux! »

C’est Me Lambert Toupin qui était responsable du recrutement. Il a aujourd’hui 84 ans et il est toujours avocat-conseil!

Marc-André Fabien aussi se voit aussi très longtemps en action. « Je suis très attaché au cabinet .»

Il demeurera président du Comité paralympique canadien pour un autre mandat si c’est la volonté de ses membres. « Je pense que je peux encore avoir un apport. »

Surtout qu’il y a à l’horizon les JO de Paris, en 2024. Me Fabien en parle avec des étincelles dans les yeux : les épreuves d’équitation dans les jardins de Versailles, du volley-ball de plage au pied de la tour Eiffel, l’arrivée de l’épreuve de cyclisme et du marathon sur les Champs-Élysées, natation sur les quais de la Seine…

« Ce seront des jeux exceptionnels…» Tant pour les athlètes dit « normaux » que pour les siens, ces merveilleux paralympiens…