Julien C. Brosseau,avocat général de AppDirect à Montréal.
Julien C. Brosseau,avocat général de AppDirect à Montréal.
L’annonce paraît anodine au premier abord, mais illustre l’un des grands défis de la profession.

Le 25 juin dernier, le bureau montréalais de Davies annonçait sur sa page Facebook un service de garde à la carte pour ses avocats.

La société Kiid, une plateforme où l’on peut réserver un service de gardiennage de dernière minute, y annonçait son association avec Davies « pour offrir à son bureau de Montréal un accès à des services de garde d’enfants fiables ».

Une application permet ainsi de requérir les services d’une « gardienne disponible », avec confirmation instantanée. On promet des « gardiennes hautement qualifiées aux références vérifiées ».

La critique

Une annonce qui a fait vivement réagir l’actuel avocat général de AppDirect à Montréal, Julien C. Brosseau.

Le Barreau 2012 a débuté sa pratique chez Davies, de 2012 à 2015. Se décrivant comme le « père d’une famille en croissance », Me Brosseau exhorte son ex-employeur à ne pas utiliser un tel service comme un bâton pour retenir les parents plus tard au bureau.

« Je crois bien humblement qu’un tel avantage est malavisé », ou misguided perk, écrit-il en anglais sur la page Facebook de Davies, où l’on annonce l’initiative d’un tel “perk”.

S’exprimant à titre d’ex-avocat de Davies, il affirme que « rien n’est plus démoralisant pour un parent que de sacrifier le peu de temps consacré à la famille », d’autant que la technologie permet davantage de flexibilité dans les horaires, affirme Me Brosseau.

Il poursuit sa critique en faisant valoir que les avantages concurrentiels comme la disponibilité et la célérité avec laquelle un cabinet peut répondre aux besoins d’un client sont surfaits. « Ce qui est vraiment impressionnant, c’est la profondeur, la cohésion et l’ampleur au sein d’une équipe », poursuit-il, en anglais.

Davies répond au commentaire en accueillant la critique et en invitant Julien C. Brosseau à en discuter plus avant.

Service de garde à la carte: Oui ou non?
Service de garde à la carte: Oui ou non?
Refus de répondre

Joint au téléphone, Me Brosseau refuse catégoriquement de commenter davantage la critique publiée sur la page Facebook de Davies. « J’ai parlé avec Davies, je n’ai rien à ajouter », dit-il, avant de raccrocher.

Du côté de Davies, on a opposé une fin de non-recevoir aux questions de Droit-Inc. « On offre un service de garde, c’est tout. On n’a pas besoin d’en parler », répond Louise Ferland, cheffe des communications et du marketing à Montréal.

Quand on lui demande quelques détails sur l’offre—la mesure du besoin auquel on veut répondre, les indicateurs utilisés pour en mesurer l’efficacité, etc—, la porte-parole se borne à expliquer qu’elle n’est pas responsable du dossier.

Enfin, quant à savoir ce qui est ressorti des discussions tenues avec leur critique Me Brosseau, « on n’a rien fait avec ça », conclut Louise Ferland.

Avantage concurrentiel

La présidente et fondatrice de Kiid Marie-Pier Hébert.
La présidente et fondatrice de Kiid Marie-Pier Hébert.
Du côté de Kiid, la présidente et fondatrice Marie-Pier Hébert est plus loquace. Selon elle, les horaires atypiques et les délais serrés rendent son service attrayant pour les avocats.

Elle explique que « les cabinets offrent une banque d'heures mensuelles que les employés peuvent utiliser à leur guise. Lorsqu'un bureau devient notre partenaire corporatif, nos services sont garantis. C'est-à-dire qu'à chaque fois qu'un avocat a besoin d'une gardienne, nous lui garantissons quelqu'un, et ce, même dans un court délai », nous écrit-elle.

Elle soutient que son offre fait partie des avantages concurrentiels que peuvent offrir les cabinets.

Et peuvent faire la différence dans la pratique, par exemple lorsqu’une avocate allaite, mais souhaite assister à une réunion. « Elle réserve une gardienne Kiid qui va venir la rejoindre au bureau, s'occuper du petit bébé durant la réunion dans une salle de conférence vide, où la maman peut venir allaiter son enfant ou le visiter tout en assistant à sa réunion quelques portes plus loin », explique-t-elle.

La difficile conciliation

La professeure Diane-Gabrielle Tremblay.
La professeure Diane-Gabrielle Tremblay.
Dans une étude publiée en 2014 pour le compte du ministère du Travail, la professeure Diane-Gabrielle Tremblay, de l’Université du Québec, posait un constat lapidaire de la situation dans le milieu des cabinets juridiques.

« La conciliation entre les mondes du travail et de la famille ne va pas de soi chez les avocats, et encore moins chez les avocates », écrit-elle.

Les mesures de conciliation disponibles sont rarement demandées, « en raison de son effet possiblement négatif sur l’évolution professionnelle ».

« Cumuler de longues heures de travail et de donner rapidement réponse au client, éventuellement en prenant les appels en soirée, ont une incidence sur les difficultés de conciliation », poursuit la chercheure.

Par ailleurs, l’éthique de travail requise des juristes complique les choses.

« La question est d’autant plus importante que 60 % des étudiants en droit sont des femmes, et que 60 % des membres du Barreau ayant moins de 10 ans de pratique sont aussi des femmes », conclut Diane-Gabrielle Tremblay.