Francois Roy, l’auteur de cet article. Source: Radio-Canada
Francois Roy, l’auteur de cet article. Source: Radio-Canada
Lettre adressée au premier ministre François Legault,

À la suite des élections municipales, où l’enjeu du logement s’est largement imposé comme une priorité, et alors que la pression monte de toutes parts pour exiger un réinvestissement majeur en logement social et communautaire, dans le mini-budget présenté le 25 novembre dernier, le ministre des Finances, Eric Girard, et la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, ont confirmé nos craintes et ont complètement fait fi des demandes du milieu municipal et communautaire en abandonnant entièrement le programme AccèsLogis. Un programme en logement communautaire qui a fait ses preuves et qui garantissait à lui seul une pérennité permanente du logement véritablement accessible financièrement aux ménages moins bien nantis.

Ce faisant, ils ont mis tous les œufs dans le panier du secteur privé ; un secteur qui voit l’habitation comme un business à faire des profits sans égard au respect du droit au logement de plusieurs milliers de citoyens et citoyennes mal-logés et au bas de l’échelle sociale.

Avec ce nouveau programme, votre gouvernement va dorénavant axer la totalité de son intervention en faveur du marché. À l’instar de l’approche Logement d’abord du gouvernement fédéral, il s’agit là d’un changement de paradigme complet et d’un abandon des fonctions régaliennes de l’État au profit du secteur privé. Cela, sans même avoir pris le temps de consulter les organismes du milieu du logement social et communautaire qui ont été depuis 25 ans les fidèles partenaires du gouvernement du Québec dans la mise en œuvre du programme Accès Logis.

Dans le secteur du logement, le libre marché n’a jamais fonctionné pour assurer le respect du droit au logement des mal-logés. S’il y a des crises du logement qui, jadis, ont pu être résolues, c’est grâce à des interventions publiques qui avaient pour objectif d’encadrer l’activité du marché et de contrebalancer ses lacunes. Dans son dernier rapport, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU a déploré la pénurie de logements sociaux au Québec et au Canada. Les entités internationales mandatées pour surveiller les États dans la mise en œuvre de leurs engagements internationaux tapent sur les doigts de nos gouvernements, mais on a l’impression que ceux-ci s’en fichent éperdument. Les nouvelles orientations du mini-budget confirment cette impression du comité de l’ONU et des organismes de défense collective des droits des mal-logés comme Logemen’occupe.

Besoins criants

Alors que les besoins sont criants et qu’on évalue à au moins 5000 annuellement le nombre de nouveaux logements sociaux et communautaires qui seraient nécessaires pour répondre à la présente crise du logement, le nouveau programme dit de logement « abordable » prévoit la construction partout au Québec d’uniquement 2200 logements privés lucratifs sur 5 ans. La crise du logement ne se réglera pas à coups de gouttes d’eau dans l’océan !

En 1994, sous le gouvernement conservateur de Brian Mulroney, il y a eu une rupture claire dans la façon de concevoir les politiques de soutien au logement, une rupture assimilée à un virage néolibéral. Une rupture qui a privé le Québec d’environ 80 000 logements sociaux et qui a grandement accentué la présente crise du logement.

Notoirement sous-financé depuis 10 ans, le programme AccèsLogis a, dans une certaine mesure, tout de même permis de minimiser les impacts du désengagement fédéral en favorisant la réalisation d’un peu plus de 35 000 logements sociaux et communautaires par des organismes qui n’ont aucune finalité de profit. Des logements qui vont demeurer abordables de façon pérenne et qui vont rester à l’abri du marché spéculatif et des phénomènes choquants qui sont de plus en plus courants dans le marché privé, comme les rénovictions.

Avec cette annonce, votre gouvernement met malencontreusement fin, et de façon complètement irresponsable, à cet épisode d’intervention publique progressiste et innovante. Avec cette nouvelle rupture, du même acabit des politiques néolibérales du gouvernement Mulroney, votre gouvernement refuse de prioriser la seule formule qui garantisse des logements véritablement accessibles financièrement pour les ménages qui subissent la crise du logement de plein fouet et de façon pérenne. Pour des motifs idéologiques, vous abandonnez sciemment des projets sans but lucratif soutenus largement par la communauté, qui appartiennent aux communautés et non pas à des intérêts privés qui alimentent et perpétuent la logique spéculative.

Lors de l’assermentation des membres de votre Conseil des ministres, en octobre 2018, vous avez demandé à vos nouveaux ministres de diriger le Québec « dans un esprit de proximité, d’humanité et d’ouverture ». Lors de cette cérémonie, en citant René Lévesque, un homme qui vous a inspiré toute votre vie selon vos propos, vous avez également demandé à vos ministres de gouverner en obtenant l’adhésion du plus grand nombre tout en invitant ceux-ci à sortir de leurs bureaux pour être « proche du monde ».

Avec ce coup de force révoltant et complètement inadmissible, il est clair que ces deux ministres ont complètement ignoré vos consignes. Dans ces circonstances et compte tenu des lacunes inadmissibles que cette nouvelle orientation gouvernementale va engendrer auprès des mal-logés du Québec, nous vous demandons d’intervenir rapidement auprès de Mme Laforest et de M. Girard afin que le programme AccèsLogis soit maintenu en place et largement bonifié par des investissements supplémentaires immédiats et importants, comme l’ont demandé plusieurs grandes villes du Québec et l’ensemble du milieu communautaire en habitation ; un milieu qui œuvre véritablement proche du monde comme vous le souhaitez.

À propos de l’auteur

François Roy, Coordonnateur Logemen’occupe, Gatineau.