Vincent Denault, l’auteur de cet article. Source: Courtoisie
Vincent Denault, l’auteur de cet article. Source: Courtoisie
Les juges doivent être formés. Voilà un enjeu souligné lors des discussions entourant la mise en place d’un tribunal spécialisé en matière de violence sexuelle ou conjugale. L’actualité des derniers jours a ramené la question à l’avant-plan. À en croire certains politiciens et juristes qui sont intervenus dans les médias, la formation continue serait la solution pour opérer un « changement de culture » dans le système de justice. Toutefois, ce point de vue relève de la pensée magique.

Depuis près de 10 ans, plusieurs de mes travaux portent sur des croyances erronées, des stéréotypes et des préjugés pouvant fausser l’issue de procès. Prenez l’exemple du détournement du regard. Plusieurs croient qu’il s’agit d’un signe de mensonge. Cette croyance existe dans des dizaines de pays. Pourtant, elle est erronée. Tant un individu honnête que malhonnête peut regarder ailleurs lorsqu’il vous parle. La recherche scientifique montre qu’il n’y a pas de comportement similaire au nez de Pinocchio. La culture d’un individu, par exemple, peut influencer son regard. Mais lors d’un procès, lorsqu’un juge croit, à tort, que le détournement du regard est un signe de mensonge, la crédibilité d’un témoin honnête qui détourne le regard peut être reconsidérée, que le témoin soit le plaignant ou l’accusé. L’issue du procès peut ainsi être faussée.

Selon la Cour suprême du Canada, « la crédibilité est une question omniprésente dans la plupart des procès, qui, dans sa portée la plus étendue, peut équivaloir à une décision sur la culpabilité ou l’innocence ». L’enjeu n’est donc pas anodin. D’autant plus que le détournement du regard n’est qu’une des croyances erronées pouvant jouer sur la crédibilité. L’hésitation et la nervosité, par exemple, sont associées à la malhonnêteté et la spontanéité, à l’honnêteté. Pourtant, les témoins honnêtes peuvent être hésitants et nerveux, et les témoins malhonnêtes peuvent être spontanés.

À cela s’ajoutent des stéréotypes et préjugés pouvant, eux aussi, influer sur la crédibilité des témoins, par exemple quant à leur choix de mots, même si celui-ci est tributaire de leur éducation. Les professionnels de la justice, tant les avocats que les juges, ne sont pas à l’abri de ces stéréotypes et préjugés. Le problème n’est pas propre au Québec. Je tiens à le préciser.

Parmi les procès où ces croyances erronées, ces stéréotypes et ces préjugés peuvent être particulièrement dommageables, pensez à ceux où la preuve se limite à la parole de l’un contre la parole de l’autre, sans aucune preuve matérielle ou testimoniale additionnelle. De très nombreux procès en matière de violence sexuelle ou conjugale sont de cette nature. Leur issue dépend alors de la crédibilité des témoins.

La formation continue permet, évidemment, de sensibiliser les professionnels de la justice à cette question, ce qui, bien entendu, n’est pas à négliger. Toutefois, une formation de quelques heures ou de quelques jours ne peut anéantir des croyances erronées, des stéréotypes et des préjugés acquis depuis des années, tant au quotidien que dans la pratique du droit, des croyances erronées, des stéréotypes et des préjugés qui influencent les professionnels de la justice, parfois sans même que ces derniers s’en rendent compte.

Je l’ai déjà dit, je l’ai déjà écrit : il est urgent que les programmes de premier cycle en droit incluent au moins un cours obligatoire sur les croyances erronées, les stéréotypes et les préjugés qui entachent le système de justice afin que des données probantes issues de la recherche scientifique fassent partie intégrante de la fondation des connaissances juridiques des étudiants. Parce qu’à l’heure actuelle, les programmes priorisent l’étude approfondie du droit.

En ce qui a trait aux croyances erronées, aux stéréotypes et aux préjugés, les étudiants sont laissés à eux-mêmes, et sur le marché du travail, pire encore, des formations continues en font parfois la promotion. Encore aujourd’hui, en 2022, une formation en ligne du Barreau du Québec affirme, par exemple, qu’« être attentif au langage non verbal renseigne sur la véracité des propos de son client », et cela, même si la recherche scientifique montre qu’une telle affirmation sur la détection du mensonge est digne du Moyen Âge.

Devant de tels constats, les politiciens et les juristes doivent cesser de faire confiance aveuglément à la formation continue. Pour espérer un véritable « changement de culture » en matière de violence sexuelle ou conjugale, les croyances erronées, les stéréotypes et les préjugés qui entachent le système de justice doivent être abordés de façon exhaustive, sans retenue, dès le début du parcours universitaire des étudiants en droit. Pour favoriser une meilleure administration de la justice, et la confiance du public à l’endroit du système, il faut en finir avec la pensée magique de la formation continue.

À propos de l’auteur

Vincent Denault est chercheur postdoctoral au Département de psychopédagogie et de psychologie du counseling de l’Université McGill. Il est titulaire d’un doctorat en communication (Université de Montréal, 2020) et d'une maîtrise en droit (Université du Québec à Montréal, 2015). Ses recherches portent sur les questions liées aux témoignages, à l'évaluation de la crédibilité, à la détection de la tromperie et aux comportements non verbaux lors de procès.

Ce texte est d’abord paru au Le Devoir.