Le cardinal Marc Ouellet. Source: Radio-Canada / Getty Images / Christopher Furlong
Le cardinal Marc Ouellet. Source: Radio-Canada / Getty Images / Christopher Furlong
Le nom de l’homme fort du Vatican, pressenti pour succéder un jour au pape François, apparaît dans une liste rendue publique dans le cadre d’une action collective visant l’ensemble des agressions sexuelles qui auraient été commises par des personnes sous l’autorité du diocèse de Québec depuis 1940.

C’est la première fois que le nom de Marc Ouellet apparaît dans ces procédures.

Près de 80 membres du clergé sont ciblés par la requête, des prêtres pour la plupart, pour des gestes qui remonteraient généralement aux années 1950 et 1960 et qui toucheraient plus d’une centaine de victimes, dont la plupart étaient des personnes mineures au moment des faits.

Le cardinal Ouellet est de loin la personne la plus connue et dont les fonctions sont les plus élevées sur cette liste. Il ne fait face à aucune accusation criminelle.

Dans son cas, la requérante, dont l’identité se résume à la lettre F dans les documents, faisait un stage comme agente de pastorale, entre 2008 et 2010, au moment où les faits se seraient produits, lors d’événements publics.

Elle avait confié sa version des faits à une équipe de l’émission Enquête au printemps dernier, bien avant de s’inscrire au recours. C’est la même version qu’on retrouve dans la procédure.

« Il m'a agrippée, et là… les mains dans le dos, elles sont descendues quand même assez bas (...) assez envahissant pour, disons, pour quelqu'un qui est mon supérieur, qui est l'archevêque de Québec », relate la plaignante.

Comme c’est la deuxième fois qu’ils se voient cette semaine-là, le cardinal lui dit qu’il peut bien l’embrasser à nouveau, car il n’y a pas de mal à se gâter un peu. « Ça m’a mise quand même très mal à l’aise, puis encore plus le mot « gâter ». Comme si j’étais sa gâterie ».

Me Alain Arsenault, Me Justin Wee, Me Virginie Dufresne-Lemire et Me Antoine Duranleau-Hendrickx. Sources: Site web du cabinet Arsenault Dufresne Wee Avocats et LinkedIn
Me Alain Arsenault, Me Justin Wee, Me Virginie Dufresne-Lemire et Me Antoine Duranleau-Hendrickx. Sources: Site web du cabinet Arsenault Dufresne Wee Avocats et LinkedIn
À différentes occasions, le cardinal Ouellet l’aurait serrée contre lui, aurait massé ses épaules ou lui aurait caressé vigoureusement le dos « jusqu’à l’endroit où se mélangent les fesses », provoquant chaque fois un profond malaise chez la jeune stagiaire.

« Je me sentais pourchassée. C'était de plus en plus envahissant, de plus en plus intense, au point où je me suis mise à arrêter à aller aux événements, à essayer d'éviter le plus possible d'être en sa présence. »

Le document dans lequel apparaît le nom de Marc Ouellet est une demande introductive d’instance déposée par Me Alain Arsenault, Me Justin Wee, Me Virginie Dufresne-Lemire et Me Antoine Duranleau-Hendrickx, du cabinet Arsenault Dufresne Wee Avocats, devant la Cour supérieure du Québec, qui avait autorisé une action collective contre le diocèse de Québec en mai dernier.

L’avocat Alain Arsenault rappelle que le cardinal Ouellet était l’archevêque et grand patron du diocèse, et qu’il avait ultimement le dernier mot sur l’embauche des agents de pastorale.

« Vous avez à ce moment-là une jeune femme dans la mi-vingtaine versus un homme puissant en autorité, connu mondialement à l’époque, qui avait peut-être 60 ans. (...) Comme la majorité des victimes, elle a figé », souligne Me Alain Arsenault.

Lorsque F ose parler de son malaise dans son entourage, elle se fait répondre que le cardinal est chaleureux et qu’elle n’est pas la seule femme à avoir ce genre de « problème avec lui », peut-on lire dans la requête.

« Disons que ça circulait », confirme un prêtre actif au diocèse à l’époque, qui a requis l’anonymat. « On l’a crue », dit-il, lorsque la jeune stagiaire lui avait relaté la conduite du cardinal à son endroit.

« On n’en revenait pas, il arrivait comme un shérif qui venait mettre de l’ordre dans le diocèse de Québec, c’était un envoyé de Rome. Qu’il ait des comportements inappropriés avec les femmes, on trouvait ça très étrange de sa part », raconte-t-il.

Bien que les gestes qui lui sont reprochés semblent moins graves physiquement que dans d’autres cas cités par la requête, leur impact et les séquelles qu’ils entraînent sont tout aussi importants, selon Me Arsenault. « Il est difficile d’imaginer qu’une personne de son intelligence, dans un positionnement dans lequel il est, pouvait ignorer ce qu’il faisait et les conséquences que ça pouvait avoir. »

Marc Ouellet a été rappelé à Rome et promu préfet de la Congrégation pour les évêques, un des dicastères de la Curie romaine, en 2010.

F soutient que les choses ont changé à l’arrivée de Mgr Cyprien Lacroix, son successeur. « Il était beaucoup plus ajusté. S’il y avait un contact physique, c’était une poignée de main très simple. »

Au moment de publier, l'avocate qui représente le diocèse et les personnes visées par l'action collective n'avait pas encore émis de commentaires.

Une plainte au Vatican

Toujours selon la requête, c’est dix ans plus tard, après une expérience éprouvante auprès d’un autre prêtre du diocèse, que F a décidé de relater les faits au comité-conseil sur les abus sexuels du diocèse de Québec, sans toutefois identifier les prêtres.

« J'ai abordé le comité un peu en leur disant : « Mais je ne sais pas si j'ai été victime, mais voici mon histoire », relate la plaignante. J'avais senti le besoin de relater tout ce que j'avais vécu d’inapproprié depuis mes débuts comme agente de pastorale. Donc, en partant de Marc Ouellet. »

Les membres du comité lui auraient indiqué que, dans les deux cas, il s’agissait d’inconduite sexuelle, en l'invitant à porter plainte. C’est seulement à ce moment que le comité a appris qu’il s’agissait entre autres du cardinal Ouellet.

La plainte le concernant a été transmise directement au Vatican en janvier 2021, où elle a été confiée au père Jacques Servais, un théologien mandaté pour tirer l’affaire au clair.

Une rencontre par visioconférence a eu lieu avec l’émissaire du Vatican. Un an et demi plus tard, elle n'a pas encore été informée de ses conclusions.

« Ça contribue à victimiser encore plus la personne », se désole l’avocat Alain Arsenault. C’est ce qui a finalement motivé la jeune femme à s'inscrire à son tour à l’action collective.