Il troque son casque pour une robe d’avocat!
En quittant l’ingénierie pour le Barreau, cet avocat récemment assermenté a fait un pari audacieux. Qui est-il, et qu’est-ce qui l’a motivé à choisir la robe?
Le Barreau du Québec compte depuis peu un nouveau membre au parcours pour le moins atypique. Après une carrière en ingénierie chez des géants comme Norda Stelo ou SimWell, Me Aron Hayoun a choisi de troquer ses calculs pour le Code civil.

Assermenté en septembre dernier, Me Hayoun a intégré l’équipe de Schneider Avocats en litige civil et commercial, marquant ainsi l’aboutissement d’une transition amorcée en pleine pandémie.
Ce virage à 180 degrés, né d’un « coup de tête » à l'aube de la trentaine, s’est transformé en une véritable vocation. Ce qui n’était au départ qu’une curiosité est devenu une passion dévorante pour la doctrine et la jurisprudence, poussant cet ex-ingénieur chevronné à retourner sur les bancs d'école pendant plusieurs années.
Un défi de taille qu'il a relevé avec le soutien de son épouse, Me Julia Nakache, qui a compensé auprès de leurs enfants ses absences pendant les dimanches d’hiver où il devait étudier. Droit-inc s’est entretenu avec lui.
Vous avez mentionné sur Linkedin qu’il y a six ans, vous n’auriez jamais imaginé porter la robe. Quel a été l’élément déclencheur précis qui vous a décidé à devenir avocat?
Quand moi je commençais à travailler [comme ingénieur], mon épouse passait le Barreau. Je l’ai encouragée dans ses études en droit, et parfois je l’aidais à réviser ou à interpréter certains textes de lois. C’est là que je me suis dit: ça me plait, mais sans me dire que j’allais un jour être avocat. [...]
À l’issue de mon congé parental pour notre premier enfant, la COVID est arrivée. J’ai [fait l’objet] d’une mise à pied temporaire parce que tout le milieu du génie-conseil souffrait avec des projets mis sur la glace. J’ai ensuite postulé dans une très grande firme de conseil stratégique mondiale. [...] Je suis arrivé au dernier round du long processus, mais à la fin, je n’ai pas été pris. Ça a été un peu le déclencheur. Sachant que j’avais toujours de l’intérêt pour le droit et que je n’avais rien d’autre à ce moment-là, j’ai décidé de m'inscrire en droit.
Vous parlez d’une passion dévorante pour le droit, au point de lire de la doctrine pour le plaisir. Qu’est-ce que le droit possède, selon vous, que le monde de l’ingénierie n’arrivait plus à combler?
Le droit se rattache toujours à de la jurisprudence, à quelque chose qui existe mais qui évolue, à de la matière vivante [...]. Il y a aussi dans le droit un savoir énorme qui est accessible à tout le monde. Il suffit d‘aller lire des jugements et de la doctrine sur les sites d’information juridique. Ce n’est pas compliqué à comprendre, c’est souvent logique, soutenu par des articles de lois, de la jurisprudence. Et il y a tout l’aspect qui touche à l’humain. J’ai un réel plaisir à lire des jugements. Chaque semaine, je vais sur CanLII, je clique au hasard sur un jugement et je lis. Ça me donne des idées dans mes dossiers à moi, dans mes réflexions.
Vous pratiquez maintenant en litige civil et commercial chez Schneider. Comment votre cerveau d’ingénieur influence-t-il votre manière de monter un dossier ou d’interroger un témoin expert?
C’est sûr que ça aide dans certains dossiers comme des dossiers d’assurances ou des dossiers de construction. J’ai déjà eu à faire un interrogatoire où ça m’a donné une chance, où j'étais plus prêt, moins surpris par les réponses que j’avais. Ça aide aussi à comprendre des rapports d’expertise, à argumenter sur des questions techniques. Puis, de façon générale, l’ingénieur est habitué à trouver des solutions, à explorer différentes pistes, à faire différents tests, ce qui m’aide également comme avocat.
Il y a aussi un aspect gestion de projet et efficacité financière que j’essaie de considérer dans mes dossiers. Ça m’est déjà arrivé de faire un calcul statistique d'espérance de gain pour le client pour lui expliquer ses chances de gain selon différents scénarios possibles. J’ai toujours en tête l’efficacité financière de la démarche, l’espérance de gain pour le client.
Comment avez-vous navigué, en tant que couple, en tant que famille, à travers le retour aux études et les exigences du Barreau avec de jeunes enfants?
Le contrat avec mon épouse, c’est que s’il y avait des moments difficiles, je lui disais : si tu veux, j’arrête. J’avais déjà un job, les études en droit c’était quelque chose que je faisais pour mon épanouissement personnel, mais ça ne devait pas se faire au détriment du projet familial ou de son ressenti à elle. [...] Je n’ai pas imposé ça à ma famille, c’était important pour moi que ce ne soit pas un projet égoïste. Et en tant qu’avocate, mon épouse, même avant que je prenne la décision de me lancer dans les études en droit, me disait : c’est fait pour toi. Elle savait que je m'épanouirais bien plus en droit qu’en ingénierie.
Recommencer à zéro à 30 ans demande une certaine humilité. Qu’est-ce qui a été le plus difficile : réapprendre à étudier ou accepter de redevenir junior sur le marché du travail?
Redevenir junior, c’est sûr que ce n’est pas facile. Mais je suis arrivé avec le fait que j’avais été ingénieur, donc ça rendait plus simple ce rapport-là avec l’ancienneté. Quand j’étais stagiaire, par exemple, j’ai plaidé un procès au mérite pendant deux heures. Les personnes autour de moi ont su réaliser que j’avais ce bagage-là pour me laisser beaucoup d’autonomie.
Le droit est un terrain de savoir sans limite, dites-vous sur Linkedin. Y a-t-il un domaine juridique particulier, peut-être à la jonction de la technologie et de la loi, que vous rêvez de défricher?
Dans un de mes job précédents, je programmais beaucoup et j'étais parfois amené à utiliser l’intelligence artificielle. Souvent, on me dit que c’est un domaine porteur et que c'est là que je devrais jouer mon expertise. Mais pour l’instant, j’aime tellement le droit que je n’arrive pas à m’enfermer dans une case. Je ne veux pas juste faire de la technologie, je ne veux pas juste faire de la propriété intellectuelle; j’aime les problèmes d’héritage, les problèmes de vices cachés, les problèmes de construction, les problèmes d’assurances… Je suis vraiment au début de ce parcours-là et je n’ai pas envie de choisir une spécialisation, j’ai envie de rester général dans le litige civil.
Je pense par ailleurs qu’il y a beaucoup de choses à apporter dans la façon de gérer la procédure, de gérer les dossiers en termes d’efficacité. Pour l’instant, donc, j’ai plus envie d’apporter à la méthode qu’à un domaine de droit.
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