Un « Chok » de 6 millions de dollars

Un « Chok » de 6 millions de dollars
Élisabeth Fleury

Élisabeth Fleury

2026-03-23 15:00:40

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Un homme d'affaires, un faux emprunteur, un avocat et un notaire se retrouvent au cœur d’une saga aux ramifications tentaculaires. Une enquête de Droit-inc…

C’est un dossier qui se lit comme un scénario de film, où la réalité dépasse la fiction. L’affaire du Groupe Financier Chok, qui s’est soldée par un règlement hors cour à l’été 2025, a laissé derrière elle des documents judiciaires explosifs qui permettent de retracer la mécanique d’une fraude alléguée d’une audace inouïe.

Entre usurpation d’identité, comptes en fidéicommis et transferts vers la cryptomonnaie, Droit-inc lève le voile sur une saga judiciaire jusque-là restée dans l'ombre.

À noter que les faits relatés dans cet article sont tirés de procédures judiciaires et de décisions de la Cour supérieure. Les allégations de fraude et de négligence professionnelle n'ont pas fait l'objet d'un jugement sur le fond en raison du règlement hors cour.

Le vol d’identité

Claudia Chokron - source : LinkedIn


Tout commence à l'automne 2020. Un homme d'affaires, Nicholas Hryckowian, et un plombier, Deniz Hadjiev, approchent un prêteur privé, le Groupe Financier Chok, présidé par Claudia Chokron. Ils lui soumettent un projet de prêt de 6 millions de dollars.

Nicholas Hryckowian n’est pas un inconnu pour le prêteur : il a déjà agi comme apporteur d’affaires pour le Groupe Chok par le passé.

Le scénario présenté est simple : l'oncle de Hadjiev, un certain Huseyin Bakirci, souhaite contracter ce prêt en offrant en garantie hypothécaire un terrain de stationnement stratégique situé sur le boulevard Saint-Laurent, au centre-ville de Montréal.

Pour incarner cette demande, ils présentent au prêteur un individu identifié dans les procédures judiciaires comme « Monsieur X ». Ce dernier usurpe l'identité du véritable Huseyin Bakirci. Ses copies de pièces d'identité semblent authentiques.

Pour endormir toute vigilance et expliquer l'allure physique chétive ainsi que les signatures parfois imprécises ou hésitantes de l'emprunteur, une explication « humanitaire » est mise de l'avant : l'oncle Bakirci serait affaibli par de lourds traitements contre un cancer.

Le Groupe Chok consent le prêt hypothécaire, lequel est protégé par une police d’assurance-titres émise le 15 octobre 2020 par la compagnie Stewart Title.

Le stratagème culmine le 4 novembre 2020. Devant le notaire Philippe Robret, l’homme se présentant comme M. Bakirci, notre fameux « Monsieur X », signe l'acte d'hypothèque. Il présente passeport, permis de conduire et carte d'assurance-maladie.

Pour rassurer le notaire et sceller la crédibilité de la transaction, l'imposteur est accompagné de son avocat, Me Michel Lebeuf Jr, alors associé chez Dunton Rainville. Me Lebeuf et deux de ses consoeurs ont rejoint le mois dernier le cabinet Therrien Couture Jolicoeur.

La supercherie ne sera découverte qu'à l'été 2022, lorsque le vrai Huseyin Bakirci reçoit un préavis d'exercice d'un droit hypothécaire. C'est le choc : l'homme d'affaires découvre qu'une hypothèque de 6 M $ grève son titre de propriété sans qu’il n’ait jamais consenti à un tel emprunt.

En comparant les photos des pièces d'identité utilisées pour la transaction avec le véritable M. Bakirci, l'évidence frappe : ce n'est pas la même personne.

Michel Lebeuf Jr - source : TCJ

Cette découverte déclenche une première bataille juridique : Huseyin Bakirci dépose une demande en inscription de faux pour faire annuler l'hypothèque.

C'est dans le cadre de ce litige initial, ainsi que dans la demande en garantie modifiée déposée le 22 novembre 2023 par les avocats du Groupe Chok, Mes François D.Gagnon et Éloise Duplessis (Borden Ladner Gervais), que les différentes parties ont exposé leurs versions des faits.

Il faut savoir que bien qu'elle ait initialement assuré la transaction, Stewart Title a fait volte-face en décembre 2022, niant la couverture. L'assureur prétendait notamment que le produit du prêt avait été versé à des tiers plutôt qu'à l'emprunteur désigné, violant ainsi les conditions de la police.

Cette décision a forcé Chok à multiplier les recours en garantie contre les professionnels impliqués, incluant Me Michel Lebeuf Jr, son ex-associé Me Jean Barbar (poursuivi notamment pour son rôle dans la supervision du compte en fidéicommis), le cabinet Dunton Rainville et le notaire Philippe Robret.

Jean Barbar - source : Dunton Rainville

La procédure déposée en novembre 2023 vise également les Fonds d’assurance responsabilité professionnelle de la Chambre des notaires et du Barreau, en plus de la compagnie d’assurance-titres Stewart, de Nicholas Hryckowian et de « Monsieur X », dont l’identité réelle demeure encore aujourd’hui un mystère.

Un labyrinthe financier

Dans une décision de la Cour supérieure rendue le 24 décembre 2024 portant sur des objections soulevées lors d’un interrogatoire préalable, on apprend que l'assureur Stewart Title a dépêché la firme d’investigation privée Sirco pour tenter de percer le mur de silence numérique et remonter la piste des fonds.

Le parcours de ces fonds est sinueux. Au lieu d’aboutir entre les mains du propriétaire légitime du terrain, la quasi-totalité de la somme a été aspirée par un circuit complexe dont le premier arrêt a été le compte en fidéicommis du cabinet Dunton Rainville.

C’est à partir de ce compte qu’une somme de 4,686 M $ a été transférée vers 9421-8732 Québec inc., une société à portefeuille contrôlée par Deniz Hadjiev, le plombier.

Selon les allégations contenues dans les procédures judiciaires, ces fonds n'auraient pas stagné longtemps dans ce compte bancaire puisqu'ils auraient été immédiatement convertis en cryptomonnaie via la plateforme ALT 5 Sigma.

Cette étape vers l’univers virtuel de la crypto est ponctuée de coïncidences que le Groupe Chok a scrutées avec une attention chirurgicale. Véronique Laberge, l’épouse de Me Michel Lebeuf Jr, agissait en effet comme directrice financière par intérim pour ALT 5 Sigma au moment même de ces transactions nébuleuses, en plus d'assurer la comptabilité pour les entreprises de Nicholas Hryckowian, relève le prêteur.

Parallèlement à ce mouvement principal, un montant de 100 000 $ a rapidement été bifurqué vers les Laboratoires Evogenics. Me Lebeuf Jr, qui comptait cette entreprise de biotechnologie parmi ses clients, aurait facilité ce « prêt » interne à partir des fonds de la transaction.

Le solde des fonds, représentant plusieurs centaines de milliers de dollars, a été réparti selon les instructions de clôture usuelles : 1, 080 M $ et 120 000 $ ont été distribués à Chok pour les frais d’ouverture du dossier et le paiement anticipé des intérêts, 3 270 $ ont été versés à Stewart Title, 4 695$, à Dunton Rainville, et 6 000$, au notaire Robret.

Ce dépeçage du prêt a laissé le Groupe Chok devant un terrain de stationnement grevé d'une hypothèque contestée et une série de virements pointant vers des portefeuilles numériques anonymes.

Le rôle de Me Michel Lebeuf Jr

Récapitulons. Pour cette seule transaction, Me Lebeuf Jr se serait, selon les allégations de la poursuite, retrouvé dans une situation de mandats multiples.

Le Groupe Chok souligne que l'avocat agissait non seulement pour l’emprunteur, mais qu'il était également le conseiller juridique de Deniz Hadjiev, des Laboratoires Evogenics (destinataires d’un versement de 100 000 $) et de la plateforme Alt 5 Sigma, où le produit du prêt a finalement été converti en cryptomonnaie.

À ce réseau de clients s'ajoute une relation ambiguë avec le prêteur lui-même : bien qu'il ne représentait pas officiellement le Groupe Chok, Me Lebeuf Jr lui aurait facturé huit heures de travail pour la clôture du dossier.

Pour Chok, ce cumul de rôles a neutralisé les mécanismes de vigilance, le prêteur croyant à tort que ses intérêts étaient protégés par l'implication active de l'avocat.

Cette confusion des genres ne serait pas uniquement professionnelle. L'avocat, allègue-t-on encore, entretenait une relation d'amitié préexistante avec l'un des pivots de l'affaire, Nicholas Hryckowian — une proximité qui aurait pu, selon les demandeurs, expliquer son omniprésence à tous les paliers de l'opération.

La collaboratrice de l’ombre

Au cœur des allégations du Groupe Chok gravite également le nom de Kim Jarvis. Le prêteur la dépeint comme une « collaboratrice personnelle » de Me Lebeuf Jr qui aurait agi comme une courroie de transmission non officielle entre l'avocat et les initiateurs du prêt, Nicholas Hryckowian et Deniz Hadjiev.

Selon la poursuite, la présence de Mme Jarvis — qui ne figurait sur aucun registre du cabinet Dunton Rainville — constituerait un indice du caractère occulte de la gestion du dossier. Le profil de cette intervenante, décrit dans les procédures, détonne d'ailleurs avec le milieu feutré des grands cabinets : la poursuite souligne que, selon son propre témoignage, elle a été par le passé la conjointe d’un membre en règle des Hells Angels du chapitre de Sherbrooke.

Un calendrier sous la loupe

Les actions de l'avocat dans les jours entourant la fraude alléguée ont également été examinées. Le 4 novembre 2020, soit le jour même où « Monsieur X » signait l'acte d'hypothèque devant le notaire, Me Lebeuf Jr remettait sa démission du cabinet Dunton Rainville, selon les faits relatés dans la poursuite.

Lors de ses interrogatoires préalables sous serment, Me Lebeuf Jr se serait dit incapable de fournir ses échanges de textos ou ses courriels avec Hryckowian et Hadjiev, note-t-on également.

Pour justifier cette absence de traces numériques, l’avocat aurait invoqué la vente de son téléphone personnel et une panne de serveur informatique — une version que les procureurs du Groupe Chok qualifient de « providentielle » dans leur procédure.

Le prêteur voit par ailleurs dans le calendrier des mouvements d'actifs personnels de Me Lebeuf Jr une possible stratégie de protection de son patrimoine. Selon la poursuite, l'avocat aurait cédé sa part de la résidence familiale à son épouse à peine deux semaines après sa première rencontre avec Hadjiev et Hryckowian, survenue à l'automne 2020.

Le Groupe Chok avance que ce transfert visait à mettre ses biens à l'abri en prévision des risques juridiques liés au prêt de 6 M $.


La défense de Me Michel Lebeuf Jr

Dans ses moyens de défense produits à l’été 2023, Me Michel Lebeuf Jr rejette catégoriquement les allégations de complicité ou de faute professionnelle.

L’avocat va jusqu'à qualifier la poursuite du Groupe Chok de « téméraire », soutenant que celle-ci « multiplie les allégations qui n’ont pas de lien avec la fraude » afin de tenter de l’y associer.

Me Lebeuf Jr soutient avoir été, au même titre que les autres intervenants, la victime d'une « fraude sophistiquée » qui l'aurait totalement mystifié.

L’avocat reconnaît avoir côtoyé Nicholas Hryckowian socialement et l’avoir représenté dans des transactions antérieures sans jamais rencontrer de problème. Il n'avait donc, selon ses dires, aucune raison de soupçonner la mauvaise foi de son client ou la validité du projet de financement.

Quant à « Monsieur X », Me Lebeuf Jr affirme que l’individu paraissait sincère et que son apparence chétive, attribuée à des traitements de chimiothérapie, ne laissait place à aucun doute sur son identité.

Concernant la redirection des fonds vers la société de Deniz Hadjiev (9421-8732 Québec inc.), Me Lebeuf Jr précise que ce mouvement a été effectué à la demande expresse de son client, qui présentait cette entité comme son véhicule d'investissement.

Idem pour le versement de 100 000 $ aux Laboratoires Evogenics : l’avocat affirme avoir agi comme simple exécutant d'une instruction formelle de Nicholas Hryckowian. Pour Me Lebeuf Jr, ce paiement n'avait rien d'occulte et s'inscrivait dans la distribution convenue du produit du prêt.

L'avocat souligne surtout que le Groupe Chok était informé de cette structure et qu'il y aurait consenti par écrit, via un courriel du notaire confirmant que la présidente du prêteur ne voyait « pas d’objections » à cette cession.

L’avocat apporte également des réponses aux points soulevés par la poursuite concernant sa vie personnelle et professionnelle :

  • Démission de Dunton Rainville : Me Lebeuf Jr soutient que son départ, survenu le jour de la signature de l'acte, n’a absolument aucun lien avec ce dossier. Il affirme qu'il était en discussion depuis le mois de mai 2020 avec Me Carl Ravinsky pour quitter le cabinet et fonder leur propre bureau.
  • Cession de sa résidence : Ce transfert à son épouse ne constituerait pas une mesure de protection d'actifs, mais une condition nécessaire à l'obtention d'un nouveau financement hypothécaire. Me Lebeuf soutient que cette structure était imposée par le fait qu'il était toujours sous le coup d'une proposition concordataire découlant de la dissolution de son ancien cabinet, BBM Avocats, ce qui l'empêchait d'être lui-même emprunteur.
  • Kim Jarvis et Alt 5 Sigma : Me Lebeuf Jr rejette toute théorie de complicité impliquant son entourage. Il soutient que son adjointe, Kim Jarvis — bien qu'embauchée personnellement pour préparer le lancement de son futur cabinet — n'a eu aucune intervention dans le dossier du Groupe Chok. Quant à son épouse, l'avocat précise qu'elle n'a agi que comme directrice financière externe (« fractional CFO ») pour l’entité américaine d’Alt 5 Sigma. Il insiste sur le fait qu'elle ne disposait d’aucun accès aux comptes bancaires de la société, ni de pouvoir de gestion sur la plateforme de cryptomonnaie où les fonds ont été convertis.
  • Absence de traces numériques : Me Lebeuf Jr affirme avoir pleinement collaboré à la communication de documents ordonnée par la Cour et réitère qu'il ne conserve pas ses messages textes sur de longues périodes. Il précise avoir effectué toutes les démarches nécessaires auprès de son fournisseur Vidéotron ainsi que de Whatsapp, en spécifiant les numéros des interlocuteurs visés, pour tenter de récupérer les échanges. Quant à la fermeture de son adresse Gmail personnelle en 2021, il soutient qu’elle était due à un volume excessif de courriels indésirables, et non à une volonté de dissimulation.
  • Sur les huit heures facturées : Me Lebeuf Jr considère ces honoraires comme des « frais professionnels usuels » pour le travail de clôture.

En fin de compte, Me Lebeuf Jr décline toute responsabilité et pointe plutôt du doigt le notaire Philippe Robret, à qui incombait l'obligation légale de vérifier l'identité des signataires et de conseiller le prêteur sur la couverture d'assurance-titres.

Il soutient également que le Groupe Chok a contribué à son propre dommage par son « insouciance » et son manque de vérifications diligentes sur l'emprunteur avant d'octroyer le prêt de 6 millions de dollars.

La défense de Me Jean Barbar et de Dunton Rainville

En réponse aux procédures intentées dans ce dossier, Me Barbar et le cabinet plaident qu'ils ont été, eux aussi, les victimes d'une fraude particulièrement audacieuse. Leur défense s'articule autour de trois points clés :

  • Une fraude indécelable : Le stratagème aurait été si sophistiqué que même les représentants du Groupe Chok — dont certains possèdent une formation juridique — ainsi que les courtiers et le notaire, ont été mystifiés par des documents falsifiés d'une grande précision.
  • La diligence de Me Barbar : Présenté comme un garde-fou, Me Barbar soutient avoir agi avec prudence. Il avait expressément interdit à Me Lebeuf de verser les fonds à une tierce société sans l'accord écrit du prêteur. Ce n'est qu'après avoir reçu l'assurance (via le notaire Robret) que la présidente du Groupe Chok ne voyait « pas d’objection » à ce virement que Me Barbar a autorisé le transfert des 4,7 millions de dollars.
  • La faute au notaire et au prêteur : À l’instar de Me Lebeuf, le cabinet rejette la faute sur le notaire Philippe Robret. Selon eux, c'est au notaire qu'incombait l'obligation légale de vérifier l'identité réelle des signataires. Ils ajoutent que le Groupe Chok a contribué à sa propre perte par « insouciance », en omettant des vérifications élémentaires sur l'identité de l'emprunteur avant d'engager des sommes aussi importantes.
La défense du notaire Philippe Robret et du Fonds d’assurance responsabilité professionnelle de la Chambre des notaires

Philippe Robret - source : LinkedIn


Me Robret soutient de son côté avoir agi avec une « prudence exemplaire ». Son argumentaire s'articule autour de trois axes :

  • Une identification rigoureuse : Le notaire ne s’est pas contenté de consulter trois pièces d’identité (dont un passeport) ; il a aussi vérifié la validité du permis de conduire sur le portail de la SAAQ. Il martèle que la physionomie de l’individu correspondait à la photographie et que son état de santé justifiait ses hésitations. Il invoque d'ailleurs, à l'appui de sa diligence, une décision du syndic de la Chambre des notaires qui, après enquête sur ces mêmes faits, n'a retenu aucune infraction déontologique à son égard.
  • L'absence de lien de causalité avec le refus d'assurance : Face au refus de Stewart Title de couvrir le sinistre, Me Robret plaide que la cause du litige n'est pas l'acte notarié, mais la destination des fonds. Il affirme avoir rempli ses obligations professionnelles en versant l'intégralité du produit du prêt dans le compte en fidéicommis du cabinet Dunton Rainville. Selon lui, l’exclusion de couverture invoquée par l’assureur découle exclusivement des mouvements de capitaux subséquents — orchestrés par Me Lebeuf Jr vers des entités tierces comme 9421-8732 Québec inc. et Evogenics — sur lesquels il n'avait aucun contrôle.
  • Le virement « à son insu » : Le notaire soulève un argument chronologique pour se dissocier des actions de son confrère. Me Robret affirme que Me Lebeuf Jr a procédé au transfert d'une première tranche de 100 000 $ à Evogenics dès le 12 novembre 2020, le plaçant ainsi devant le fait accompli. Ce mouvement de fonds aurait été orchestré sans qu'il en soit informé et sans qu'il puisse valider la légitimité d'une telle transaction. Me Robret soutient qu’il lui était matériellement impossible d'empêcher un virement déjà complété par l'avocat à partir d'un compte en fidéicommis qu'il ne contrôlait pas.

La crédibilité de Huseyin Bakirci mise en doute

L'affaire prend une tournure encore plus nébuleuse lorsque le prêteur commence à douter de la version de celui qui se dit victime d'un vol d'identité...

En réponse à la demande en inscription de faux déposée par Huseyin Bakirci, le Groupe Chok a déposé, le 18 août 2023, des moyens de défense remettant radicalement en question la sincérité du propriétaire du terrain.

Pour le prêteur, la version de M. Bakirci ne tient pas la route. Ses liens avec Deniz Hadjiev sont au cœur des soupçons : alors qu'il a juré sous serment en 2022 ne pas connaître Hadjiev — sauf comme simple client de son stationnement —, le Groupe Chok affirme détenir des relevés T4 et des listes d'employés prouvant que ce dernier travaillait pour lui dès 2018.

Des enregistrements vidéo de juin 2023 montreraient également Hadjiev agissant comme un employé régulier au stationnement de Bakirci, guidant les clients bien après la découverte de la fraude, note encore Chok dans ses moyens de défense.

Et Hrychowian?

De son côté, Nicholas Hryckowian n’a pas produit de moyens de défense. L’homme d’affaires avait retenu les services de Me Philippe Larochelle au début des procédures avant de se représenter seul. Nos tentatives pour le joindre sont demeurées vaines.

Une condamnation de 7,5 M$ pour le « plombier » introuvable

Le 4 juillet 2024, la Cour supérieure a condamné Deniz Hadjiev et sa société à numéro à verser solidairement 7 536 655 $ au Groupe Chok. Ce montant inclut le capital initial du prêt de 6 M $, assorti d’intérêts accumulés au taux de 12 % depuis avril 2022 et des frais de justice.

Ce jugement, rendu par défaut en l’absence de contestation du « plombier » de Montréal — aujourd'hui introuvable —, entérine officiellement la version du prêteur quant au détournement des fonds.

Cette décision revêt une importance stratégique qui dépasse le simple montant accordé. En déclarant que la condamnation résulte de la fraude, le greffier spécial Ihcene Saadi verrouille la créance : en vertu de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité, cette dette suivra Hadjiev de façon permanente, sans possibilité de s'en libérer par une faillite personnelle.

Une marque indélébile, même si l'homme demeure, pour l'instant, hors de portée.

Cette condamnation occulte toutefois une toute autre version des faits, couchée sur papier deux ans plus tôt. Dans une déclaration assermentée faite à Montréal le 14 octobre 2022, Deniz Hadjiev rejetait toute la responsabilité sur Me Michel Lebeuf Jr, affirmant que ce dernier avait « contrôlé tout le processus » et les formalités du prêt.

Dans ce document signé devant Me Frédérique Simon, Hadjiev soutient n'avoir été qu'un simple intermédiaire : selon lui, c’est à la demande de Me Lebeuf Jr que les fonds ont transité par sa société avant d’être immédiatement redirigés vers la plateforme de cryptomonnaie Alt 5 Sigma.

Le document va plus loin : Hadjiev affirme sous serment que ce compte chez Alt 5 Sigma appartenait « en toute apparence » à Me Lebeuf Jr et qu'il n'y avait lui-même aucun accès.

Règlement hors cour et enquête policière qui piétine

Quoi qu’il en soit, l’hypothèque qui grevait le terrain de stationnement de Huseyin Bakirci a été rayée, et l'affaire s’est conclue à l’été 2025 par un règlement hors cour, nous ont confirmé trois sources proches du dossier.

Ce règlement confidentiel aurait permis au Groupe Chok de récupérer une partie de sa mise, a appris Droit-inc.

Bien qu'une plainte ait été logée au SPVM il y a plus de trois ans, aucune accusation n’a (encore?) été portée, laissant les documents de la Cour supérieure comme les seuls témoins publics de cette nébuleuse affaire.

Le service de police a refusé de nous dire quoi que ce soit, refusant même de confirmer ou d’infirmer qu’une enquête a été ouverte et qu’elle est toujours en cours.

Contacté par Droit-inc, Me Lebeuf Jr a insisté sur le fait qu’il y avait eu « désistement » dans cette affaire, et non règlement hors cour.

Au plumitif de la cause, on voit effectivement seulement la mention « désistement ». À ce sujet, un avocat a expliqué à Droit-inc que « quand on veut garder un règlement confidentiel, on prévoit dans celui-ci qu’un désistement sera déposé au dossier de la Cour - et non une déclaration de règlement hors cour ».

Me Lebeuf Jr a par ailleurs dit trouver « pour le moins étonnant et troublant » que notre « intérêt » pour ce dossier ait fait surface quelques semaines après l’annonce de la fusion de son cabinet avec TCJ sur le site internet de Droit-inc.

« Ce dossier a débuté en juillet 2022 et a fait l’objet d’un désistement en 2025. Bien entendu, il est clair que votre ‘’lanceur d’alertes’’ avait un objectif qui dépasse le journalisme traditionnel », nous a-t-il écrit après nous avoir brièvement parlé au téléphone.

Sans commenter le dossier, Me Lebeuf Jr a confié à Droit-inc que toute cette affaire avait été particulièrement troublante pour lui et sa famille. Il a également tenu à souligner que s’il avait eu « une quelconque responsabilité », il ne serait « pas avocat aujourd’hui ».

« Je n’ai jamais eu une plainte au Barreau contre moi, ni aucun dossier au Barreau. [...] Et pensez-vous vraiment que si j’avais eu une quelconque responsabilité dans ce dossier-là, il y aurait eu désistement? » a fait valoir Me Lebeuf Jr, réitérant qu’il avait été « une victime ».

Il n’a pas été possible d’obtenir les commentaires de Dunton Rainville, de Me Jean Barbar,, de Stewart, de Huseyin Bakirci, du notaire Philippe Robret et de leurs procureurs.

Qui sont les avocats?

Plusieurs avocats de grands cabinets ont été mis à contribution dans cette affaire :

- Mes François D. Gagnon et Eloïse Duplessis, de Borden Ladner Gervais, et Me Éric de Louya, de Louya Markakis, pour le Groupe Chok

- Me Laurent Debrun, de Spiegel Ryan, pour les demandeurs 9121-6788 Québec inc. et Huseyin Bakirci

- Me Marika Douville, de Robinson Sheppard Shapiro, pour Me Philippe Robert et le Fonds d’assurance responsabilité professionnelle de la Chambre des notaires

- Me Bernard Amyot, de LCM, pour Me Jean Barbar, le cabinet Dunton Rainville et le Fonds d’assurance responsabilité professionnelle du Barreau

- Me Jean-François Carpentier, de Kugler Kandestin, pour Me Michel Lebeuf Jr

- Mes Vincent F. Tremblay et Brigitte Savignac, de Clyde & Co, pour la compagnie d’assurance-titres Stewart

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