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Les émotions avant les faits, lorsque vient le moment de sanctionner des criminels

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Radio -canada

2022-02-16 14:07:00

Le parti pris intuitif envers les personnes criminalisées est mesuré pour la première fois par des chercheurs canadiens…

Deux étudiantes testent l’électromyographie faciale (fEMG) qui permet de mesurer, en microvolts, l’activation des muscles responsables du froncement des sourcils. Source: Site web de l’Université d’Ottawa
Deux étudiantes testent l’électromyographie faciale (fEMG) qui permet de mesurer, en microvolts, l’activation des muscles responsables du froncement des sourcils. Source: Site web de l’Université d’Ottawa
Une personne trouvée coupable d'un crime mérite-t-elle ou non la prison? La réponse du public à cette question est grandement influencée par la colère intuitive, montrent les travaux de chercheurs québécois et ontariens associés à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), à l’Université McGill et à l’Université d’Ottawa.

La colère est partout. Elle est fréquemment observée dans l’espace public, des discours politiques aux chroniques d’humeur dans les médias. C’est aussi une émotion qui est prise en compte dans l’interprétation de l’opinion publique, particulièrement à la suite de sondages menés par les décideurs sur la criminalité.

La Pre Carolyn Côté-Lussier de l’INRS et ses collègues ont voulu comprendre le rôle joué par la colère intuitive, une réponse émotionnelle négative rapide, au moment de sanctionner des criminels.

Les résultats de leurs travaux montrent pour la première fois « quand et comment l’émotion émerge lors de la prise de décision concernant l’incarcération ou non d’un criminel ».

« Les préférences punitives sont basées sur des intuitions qui sont des réactions assez automatiques sans effort, et qui ne sont pas forcément liées à un contexte », explique Carolyn Côté-Lussier, professeure d’études urbaines à l’INRS et professeure adjointe au Département de criminologie de l’Université d’Ottawa.

L’émotion en microvolts

L’équipe du Pre Côté-Lussier a eu recours à l’électromyographie faciale (fEMG) pour mesurer les réactions émotionnelles de 87 participants qui devaient décider, en se fondant sur les photos d’une cinquantaine de criminels, si ces derniers devaient être condamnés à une peine de prison ou non. « Les crimes n’étaient pas graves, c’étaient des crimes contre les biens ou des agressions mineures, rien de très sérieux », explique la professeure.

La décision devait être prise le plus rapidement possible en fonction de leur réaction instinctive.

Qu’est-ce que l’électromyographie faciale?

  • C’est une technique qui mesure en microvolts, à l’aide d’électrodes, l’activation des muscles responsables du froncement des sourcils.

  • Elle détecte et amplifie les impulsions électriques générées par les fibres musculaires lorsqu'elles se contractent.

  • Elle permet de distinguer et de suivre les réactions émotionnelles positives et négatives à un stimulus (comme une image, une vidéo ou de la musique) au moment où elles se produisent.

  • Elle ne dépend pas de la parole et ne nécessite pas d'effort cognitif ni de mémoire.



« Grâce à l’fEMG, on a mesuré des microexpressions qui se produisent à un niveau très subtil, parfois invisibles à l’œil nu, mais qu’on est capable de détecter. Ce ne sont pas des mouvements grossiers », affirme la Pre Côté-Lussier.

Le froncement des sourcils est habituellement associé à la colère, mais il peut aussi être lié à d’autres émotions négatives, comme le dégoût ou le malaise.

Les résultats

En moyenne, les participants ont pris 1,3 seconde pour rendre une décision punitive, mais la colère s’est manifestée beaucoup plus rapidement.

« En une demi-seconde, l’émotion de la colère a émergé. On voit que cette émotion-là suit vraiment les stéréotypes qu’on a face aux individus criminalisés », une citation de Carolyn Côté-Lussier, chercheuse à l'INRS.

Fait intéressant, les chercheurs n’ont pas constaté d’association entre la réaction de colère et l’imposition d’une peine plus sévère.

Selon la Pre Côté-Lussier, la rapidité de la réaction émotive montre clairement qu’elle est automatique. La chercheuse estime que la colère est ressentie avant même qu’un individu puisse se faire une opinion sur le crime commis ou sur une réalité sociale associée, par exemple le taux de criminalité.

En outre, la réaction de colère des participants a été plus importante devant la photo d’un individu correspondant à l’image qu’on se fait d’un  « criminel stéréotypé », c’est-à-dire une personne perçue comme moins chaleureuse, insensible, moins éduquée et ayant un statut social inférieur.

L’émotion avant tout

« Nous ne pouvons pas nous débarrasser de nos émotions, elles sont omniprésentes », soutient la Pre Côté-Lussier.

« Les décideurs devraient garder cela en tête, particulièrement lorsqu’ils réalisent des sondages d’opinion. C’est important de sonder le public et de l’écouter, mais c’est erroné de dire que les préférences politiques s’ajustent en fonction d’un contexte », affirme Carolyn Côté-Lussier.

« Lorsque les gens disent qu’on devrait punir plus sévèrement le crime, ils se fient à des réactions émotionnelles intuitives et non à des faits concrets sur la criminalité », une citation de La Pre Carolyn Côté-Lussier.

La chercheuse veut maintenant approfondir ses travaux sur le lien entre la colère intuitive et les attitudes plus larges à l'égard de la politique de justice pénale.

La Pre Côté-Lussier cite l’exemple du taux de criminalité au Canada qui est généralement en baisse depuis les années 1990. « Toutefois, en règle générale, cela ne se reflète pas dans l’opinion publique. C’est important de garder cela en tête, parce que c’est très coûteux socialement et économiquement d’avoir des peines sévères », estime la chercheuse dont le détail des travaux est publié dans la revue ''Psychology, Crime & Law''.
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1 commentaire

  1. Anonyme
    Anonyme
    il y a 2 ans
    Plus d'émotion partout, et moins de réflexion.
    Même à la salle de nouvelles de Radio-Canada, dont un slogan promet des explications permettant de "comprendre la nouvelle", alors qu'une pub du téléjournal promet de vous en beurrer épais en émotions.

    400 ans après Descartes, un diplômé en philosophie dirait aujourd'hui "Je m'émeus donc je suis" (en fait, il drait plutôt "je m'émotionne", puisqu'il il ne maîtrise même pas sa langue).

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