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Un futur avocat malvoyant chez BCF

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Delphine Jung

2019-11-22 15:00:00

« Attends-toi à ce que ce soit difficile », « Tu vas avoir du mal à trouver un stage »... voici ce que certains ont pu dire à cet étudiant en droit malvoyant. Et pourtant…

 Yanick Gagnon-Carbonneau mérite sa place chez BCF. Photo : Courtoisie
Yanick Gagnon-Carbonneau mérite sa place chez BCF. Photo : Courtoisie
Yanick Gagnon-Carbonneau mérite sa place chez BCF. Il s'est battu pour l'avoir et ce, malgré tous les discours plutôt décourageants qu'il a pu avoir.

« À l'Université de Sherbrooke, il y a trois phases de placement pour les stages du programme COOP dans lequel j'effectue mon bac en droit. Dès le début, on m'a dit que j'allais sûrement passer seulement lors de la troisième phase, on m'a dit que je devais m'attendre à ce que ce soit difficile pour moi, on m'a suggéré d'avoir des contacts dans le milieu... », se souvient-il. Au lieu de l'encourager, on lui a plutôt rappelé que dû à son handicap, il allait « avoir de la misère ».

Ce genre de discours, l'étudiant de 22 ans se le tenait à lui-même lorsqu'à 18 ans, il a perdu la vue en trois semaines seulement, atteint d'une maladie qui attaque son nerf optique : la neuropathie optique héréditaire de Leber. Depuis, le centre de sa vision se résume à un brouillard épais, même si sa vision périphérique est plutôt bonne.

Rêve brisé

Lui qui voulait faire du droit, revoit donc ses plans : « Le droit était une porte qui se fermait, c'est un milieu très conservateur », dit-il. Tellement qu'il ne pense pas qu'on pourrait l'y accepter.

Toute sa vie se trouve chamboulée par ailleurs. « On ne peut plus conduire par exemple... J'avais peur de dépendre des gens, qu'ils me collent en permanence l'étiquette "handicapé". C'est un mot qui fait peur », raconte le jeune homme originaire de Québec.

Changement de cap, c'est donc en psychoéducation, à l'Université Laval qu'il commence son bac. « J'ai toujours eu une soif de relation d'aide, je veux être proche des gens », explique-t-il pour justifier son choix. Sauf que les cours qui l'intéressent le plus demeurent ceux qui abordent le droit.

Comme pour se prouver que oui, il est capable, Yanick lâche le bac en psychoéducation et pose sa candidature pour le bac en droit. L'Université Laval et de Sherbrooke l'acceptent. C'est la capitale de l'Estrie qu'il choisit. « Je voulais me prouver que j'étais autonome en changeant de ville », dit-il.

Le droit va lui permettre de continuer à aider les gens, croit-il. « Je ne suis pas en droit parce que ça paraît bien ou parce que c'est payant. J'ai beaucoup réfléchi à la question », affirme le jeune homme.

S'il a réussi à s'adapter à sa nouvelle condition, grâce à sa « force de caractère », dit-il, parce que « de toute façon » il n'avait « pas le choix », l'Université de Sherbrooke doit à son tour s'y adapter.

Pourtant, Yanick estime que les aménagements qu'il demande ne sont pas insurmontables. « Il me fallait une télévisionneuse pour agrandir les textes, et un logiciel audio avec un système de synthèse vocale », détaille-t-il.

Déçu par les gros cabinets

Ça marche pour lui à l'Université. Mais il faut donc maintenant trouver un stage. Malgré le peu d'encouragements qu'il a reçus, Yanick envoie des lettres et des CV. Il constate que les préjugés ont la vie dure. « Dans certaines de mes lettres, j'avais écrit que j'avais une déficience visuelle. Je n'ai jamais eu de nouvelles de ces cabinets-là », raconte-t-il.

Il se sent déçu et surtout, la situation lui confirme ce qu'il redoutait : le milieu du droit veut véhiculer « beaucoup de valeurs fortes, mais derrière, il n'y a pas grand-chose ». « L'idée que je m'étais faite des gros cabinets s'est un peu confirmée », ajoute-t-il.

Son handicap semble donc avoir pu jouer contre lui. Il n'est pas le seul. Il y a quelques mois, Droit-inc avait rencontré Juba Sahrane, un étudiant qui lui aussi cherchait un cabinet pour y faire son stage du Barreau.

« Lorsque j'arrive chez eux (en cabinet privé), je sens tout de suite un froid. Je peux même le sentir à la poignée de main. Puis, 95 % du temps, les questions portent sur mon handicap. Lors d'une dernière entrevue, on m'a demandé par exemple, "qu'est-ce qu'un étudiant non-voyant peut m'offrir?" », racontait-il.

Dans d'autres lettres, Yanick avait alors décidé de ne pas mentionner son handicap. Comme dans celle qu'il a envoyée à BCF. « Je ne voulais pas que l'opinion des gens soit biaisée. Chez BCF par exemple, je ne l'ai mentionné que lors de l'entrevue », explique l'étudiant qui n'a par ailleurs ni canne ni chien guide.

Beaucoup d'entrevues le déçoivent, notamment parce que les recruteurs le questionnent plus sur son handicap que sur son parcours, ses capacités, sa motivation. « Mais chez BCF, je me suis senti comme un étudiant normal. Évidemment on m'a demandé les accommodements qui m'étaient nécessaires, mais on a plus parlé de travail que de mon handicap », raconte Yanick.

Inspirer les autres

Si Yanick a voulu raconter son expérience positive au sein de BCF, c'est pour aller à contre-courant de ce qui se dit la plupart du temps. Lecteur de Droit-inc, il a lu l'article sur Juba par exemple, mais aussi sur le parcours de Marie-Douce Fugère. « Les commentaires nous tirent généralement vers le bas, même si certains sont positifs », dit-il, en se disant déçu, lui qui a pourtant beaucoup d'estime pour ses confrères.

« Je veux que lorsqu'un étudiant aveugle tape sur Google, comme j'ai pu le faire « étudiant, droit, non-voyant », il ne tombe pas que sur des articles négatifs. Yanick veut à tout prix que les autres étudiants qui souffrent d'un handicap ne se laissent pas décourager par les mauvaises langues.

Et même s'ils souligne les bonnes intentions, il estime qu'une forme de discrimination systémique existe encore.

Aujourd'hui, il ne doit sa réussite qu'à lui-même et à son acharnement.
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