Heenan Blaikie comptait 500 avocats et on peut estimer que le bureau embauchait près du double en employés de soutien. Autant de personnes qui doivent également affronter la dissolution du cabinet canadien et la perte de leur emploi.

Annie et Catherine (les prénoms ont été changés) sont employées chez Heenan Blaikie depuis plusieurs années. Si on leur avait dit lors de leur embauche que le sort du cabinet serait scellé quelques années plus tard, elles auraient ri, incrédules. «Heenan Blaikie, c'était pas rien, c'est un géant du droit au Canada», indique Annie.

Pourtant, le vendredi précédent l'annonce de la dissolution, elles se doutaient bien qu'il se passait quelque chose d'anormal. Certains bruits de couloir circulaient depuis la rencontre entre les avocats sociétaires et la direction qui s’était tenue la vieille, et elles avaient entendu dire que «la dissolution était sur la table».

«Mais on n'y croyait pas, on pensait plutôt à une restructuration et à une réorganisation interne», explique Catherine. Depuis plusieurs semaines, l'associé pour lequel elle travaille examinait des documents de gestion interne, mais rien dans son attitude ne laissait présager une telle issue.

Cet été, le cabinet avait déjà opté pour des changements dans son organisation. D'une adjointe par avocat, le ratio avait été ramené à une pour deux. S'en sont suivis de nombreux départs.

«On redoutait le vendredi: les concernés étaient appelés à 11 heures, et à midi, ils étaient escortés jusqu'à un taxi», se souvient Catherine.

Si le climat était tendu, les choses s’étaient apaisées en septembre et le cabinet recrutait de nouveau.

À demi-mot

Sous le couvert de l'anonymat, 2 membres du personnel de chez Heenan Blaikie ont parlé à Droit-inc.
Sous le couvert de l'anonymat, 2 membres du personnel de chez Heenan Blaikie ont parlé à Droit-inc.
À leur arrivée sur leur poste de travail le lundi 3 février, on leur annonçait l'arrêt des services d'hôtesses et de messagers, sans explication supplémentaire. Plus tard dans l'après midi, le personnel fut convoqué par courriel à une réunion de 15 minutes, écourtée par le départ de l'avocat responsable du comité de transitions. «Il nous a dit que nous avions les locaux jusqu'aux 28 février, et que le but était de replacer tout le monde», poursuit Catherine.

C'est parce que certains employés n'avaient pas été prévenus la veille qu'une autre brève rencontre s'est tenue le mardi. «Beaucoup d'entre nous ont assisté aux deux rencontres dans le but d'avoir plus d'informations.»

Pour la première fois, on leur parlait de licenciement collectif et la dissolution était clairement évoquée, mais aucun détail sur une quelconque compensation n’a été abordé.

L’avocat responsable les a assurés que le cabinet respecterait ses obligations à leur égard, mais aucun éclaircissement ne leur a été apporté sur le sort de leurs indemnités, REER et vacances. «Malgré nos courriels, c'est silence total depuis cette réunion», souligne Annie.

Peu de considération

Exaspérées par ce manque de communication, les deux femmes sont outrées par le peu de considération de leur employeur qui ne leur a toujours pas remis l’avis de cessation d'emploi et l’avis de licenciement collectif. C'est dans ces documents qu'est précisé le préavis ou l’indemnité auquel le personnel à droit dans le cadre d’une procédure de licenciement collectif.

«Il y a une véritable pression pour qu'on trouve un autre emploi et qu'on démissionne», explique Catherine dont la boîte courriels est inondée d'offres envoyées par les ressources humaines. On nous interroge aussi constamment pour savoir si tel ou tel collègue a déjà trouvé un emploi.»

Certaines adjointes ont la possibilité de suivre l'avocat pour lequel elle travaille dans son nouveau bureau - allant jusqu'à accepter une baisse de salaire de plus de 7000$ - mais beaucoup d'entre elles restent dans l'incertitude la plus totale quant à leur avenir.

Les journées sont très occupées: entre les boîtes et la recherche d'emploi, les adjointes sont «tirées de tous les côtés», alors que le temps supplémentaire est désormais interdit.

Manque total de communication

Il y a un manque total de communication.
Il y a un manque total de communication.
Sans communication, ni information de la direction, l'ambiance est à la suspicion et les rumeurs vont bon train. «On entend dire qu'on aura pas notre paie ou que le cabinet va faire faillite», explique Annie. Selon elle, ses bruits de couloir ne vont pas à l'encontre de l'intérêt des associés. «Ils incitent plutôt les salariés à prendre leurs jambes à leur cou.»

Le climat est tel que le personnel ne peut sortir d’effets personnels du bureau sans avoir obtenu une autorisation au préalable et avoir envoyé une photographie de l'objet à reprendre. «Si on quitte après 17 heures, on nous demande d'ouvrir notre sac à la sortie», explique Catherine.

Malgré tout, les deux adjointes continuent de prendre leur poste à l'heure. Selon Annie, tout le monde n'est pas à mettre dans le même panier et certains valent la peine qu'elle rentre chaque matin. «C'est un peu comme dans Titanic, certains vous bloquent et d'autres vous aident à sortir.»

En attendant, les nuits sont difficiles et le stress omniprésent. «Je ne sais pas comment je vais payer mon hypothèque», s'inquiète Catherine. Les deux jeunes femmes espèrent pouvoir compter sur leurs indemnités de préavis pour avoir le temps de trouver un emploi qui leur correspond. Mais une chose est sûre: ce ne sera plus dans le milieu juridique.

Vendredi dernier, les employés ont reçu le paiement de leur salaire, a appris Droit-inc. Nous avons tenté de recueillir les commentaires d’Heenan Blaikie, mais personne n’a souhaité commenter la situation.