Jacques Delisle regrette de ne pas avoir témoigné
Jacques Delisle regrette de ne pas avoir témoigné
C’est un Jacques Delisle amaigri et vieillissant qui s’est présenté dans un petit local du pénitencier de Sainte-Anne-des-Plaines pour rencontrer à deux reprises Kathryne Lamontagne, journaliste au Journal de Québec et auteure du livre intitulé : Le dernier procès.

« Si c’était à refaire, il n’y a aucun doute, je témoignerais. Ah, oui, ça, il n’y a aucun doute », affirme celui qui a eu près de deux ans pour réfléchir à ce qu’il aurait pu faire autrement.

Un suicide

Après tout, fait-il valoir, il est le seul à savoir ce qui s’est réellement passé ce fameux matin du 12 novembre 2009, lorsque Nicole Rainville a été retrouvée morte, une balle dans la tête.

Lors des entretiens avec la journaliste, l’ex-juge n’hésite pas à parler du « suicide » de Nicole, qui a partagé sa vie pendant 49 ans.

Il revient notamment sur l’attitude qu’il a eu le jour du drame, lorsqu’il a refusé de rencontrer les policiers au poste, ce qui lui a par la suite été reproché.

« C’est quand même un choc, ce n’est pas tous les jours que votre conjointe se suicide. Ça peut ne pas paraître, comme je disais, peut-être que j’aurais dû pleurer, ils se seraient dit: “Ah, ben, M. Delisle, il n’est pas coupable, il pleure!” Mais, bon, je ne suis pas comme ça », lance celui qui est toujours frustré par le verdict rendu par les 12 jurés.

« Il est plus important pour la Cour suprême de décider s’il faut faire une prière avant un conseil municipal plutôt que de se pencher sur la question de savoir si un innocent croupit peut-être en prison », rage-t-il.

Nouvelle vie

Jacques Delisle affirme toujours qu'il n'est pas coupable
Jacques Delisle affirme toujours qu'il n'est pas coupable
À 79 ans, Jacques Delisle, qui a eu une grande carrière dans la pratique du droit, ce qui l’a même mené à siéger comme juge à la Cour d’appel, apprivoise maintenant sa nouvelle vie.

Fini les grands restaurants, les voyages et la vie mondaine, il est maintenant responsable de l’entretien ménager dans l’aile de la prison qu’il occupe.

Quand il ne travaille pas, l’ex-magistrat passe de longues heures à lire, surtout des romans légers, et à regarder la télé dans sa cellule.

Plus que tout, c’est la chaleur humaine et la proximité qui semblent lui manquer le plus. « Mes enfants viennent, ils me serrent dans leurs bras, mais ce n’est pas pareil », laisse-t-il tomber.

Découvrir l’humain derrière l’ex-juge Jacques Delisle

À deux reprises, Kathryne Lamontagne a pu s’entretenir avec Jacques Delisle au pénitencier de Sainte-Anne-des-Plaines. Entrevue avec l’auteure.

Pourquoi faire un livre sur l’affaire Jacques Delisle?

Il y avait plein de choses qu’on ne savait toujours pas à l’issue du procès. Le juge lui-même n’avait pas parlé. On ne connaissait pas non plus l’ampleur de l’enquête policière qui avait mené à son arrestation ni les détails du travail des procureurs. Je voulais en savoir plus, surtout que c’était aussi une première qu’un juge soit accusé de meurtre au Canada. Encore aujourd’hui, Jacques Delisle affirme qu’il n’est pas coupable, et son avocat, Jacques Larochelle, qui est l’un des meilleurs plaideurs du Québec, est convaincu à 100 % de l’innocence de son client.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au cours de vos entretiens avec Jacques Delisle?

Me Jacques Larochelle, avocat de Jacques Delisle
Me Jacques Larochelle, avocat de Jacques Delisle
Au cours du procès, Jacques Delisle dégageait l’image d’un être froid, hautain et austère, quelqu’un de difficile d’approche, alors que les gens qui le connaissaient le décrivaient comme étant très chaleureux dans l’intimité, rigolo, un homme qui fait des blagues. Les lecteurs vont découvrir l’humain derrière Jacques Delisle.

Pourquoi a-t-il accepté de parler maintenant, alors qu’il ne l’a pas fait au procès?

En défense, ils étaient convaincus que la preuve présentée par la Couronne ne tenait pas la route du «hors de tout doute raisonnable». Jacques Delisle et Jacques Larochelle, avec leur vaste connaissance du droit, étaient convaincus d’obtenir un verdict de non-culpabilité sans avoir à faire témoigner l’accusé. Maintenant qu’il n’y a plus beaucoup d’espoir, Jacques Delisle ne perd plus rien à parler publiquement et à faire connaître son côté plus humain.


Quelques extraits tirés du livre Le dernier procès

« Si les premiers mois de détention avaient déjà fait leurs ravages en décembre 2012, cette fois l’homme a les traits d’un vieillard. Pâle, hésitant, il s’approche et tend une main osseuse qui a perdu de sa vigueur. Il est poli, mais réservé. “Comment allez-vous?” La question lui est posée. Du tac au tac, toujours aussi lucide, il répond: “Vous savez, on ne demande jamais à un détenu comment il va. Ça ne peut pas bien aller.” Il ne sourit pas. Il n’entend pas à rire. Et il évite les familiarités. Habituellement, il ne reçoit pas les journalistes. Une deuxième visite, c’est une deuxième exception.»

« Je suis un gars humilié, détruit. J’ai travaillé 50 ans à me bâtir une bonne réputation, je crois que j’avais une bonne réputation, mais elle est détruite. Il y a un aspect que je tolère difficilement, c’est le fardeau que mes enfants ont à supporter. Ça ne doit pas être facile pour eux de se promener et de voir dans le regard des autres que leur père est un meurtrier.»

« “Si c’était à refaire, il n’y a aucun doute, je témoignerais. Ah, oui, ça, il n’y a aucun doute.” La phrase, lancée entre les quatre murs d’une toute petite salle de visite du pénitencier de Sainte-Anne-des-Plaines, n’a rien de banal. Elle est réfléchie. C’est la phrase d’un homme qui a passé de longs mois à l’ombre, à penser à ce qu’il aurait pu faire autrement. Jacques Delisle a beaucoup vieilli. Il semble que son corps ait encaissé bien plus que les 15 mois, jour pour jour, qui se sont écoulés depuis la première rencontre. Amaigri. Fatigué. Frustré.»

« Il parle de sa vie d’avant, à Québec, qui lui manque. Les restaurants. L’ex-juge raconte qu’il gardait en tout temps sur lui un petit carnet, où il notait ses tables préférées dans les établissements qu’il fréquentait. Toujours la même table. Les habitudes ont la vie dure. Le souvenir du bon vin à savourer un verre à la fois. Sa cave. À un certain moment, il jure avoir possédé environ 1000 bouteilles. Les sorties. La vie sociale. Entre les murs étanches de la prison de Sainte-Anne-des-Plaines, les mois sont longs. (...) “C’est évident que beaucoup de choses me manquent, avoue-t-il, d’un sourire empreint de tristesse. Je suis un gars sociable, alors ça me manque…” Il hésite à poursuivre.»


L’affaire Delisle
Jacques Delisle a été reconnu coupable du meurtre prémédité de sa femme, Nicole Rainville.

Depuis 2007, elle était paralysée du côté droit à la suite d’un AVC.

En 2009, elle s’était également fracturé une hanche, ce qui l’avait encore diminuée.

L’arme utilisée était un pistolet de calibre .22, non enregistré. Jacques Delisle a dit l’avoir reçu en cadeau.

L’ex-juge entretenait une relation extraconjugale avec sa secrétaire, Johanne Plamondon. Ironie du sort, l’ex-juge a été arrêté alors que sa maîtresse quittait son mari et s’apprêtait à emménager chez lui, au Boisé des Augustines.

En cour, il a été démontré qu’un divorce aurait coûté 1,4 M$ à Jacques Delisle.

C’était la première fois au Canada qu’un juge était accusé de meurtre.

La Cour d’appel et la Cour suprême ont refusé d’ordonner un nouveau procès.