Photo de finissant. Photo de courtoisie
Photo de finissant. Photo de courtoisie
Née en 1993 au Congo, Ruth Maniriho Bansoba a dû être déracinée deux ans plus tard par des conflits armés découlant du génocide rwandais.

Ses parents, ses septs frères et soeurs et elle-même ont survécu cinq ans dans un camp de réfugiés en Ouganda avant d’atterrir dans la ville de Québec, où les parents de Ruth habitent toujours.

Avec la peine de la famille à apprendre le français, et pour les parents, à trouver des emplois convenables, peu de choses semblaient destiner la petite Ruth à des études supérieures.

Ruth vient pourtant de compléter son bac en droit à l’Université d’Ottawa, et se dirige vers un stage du Barreau à la Cour d’appel à Québec. En attendant, elle fera sa common law cet automne à l’Université de Sherbrooke.

« Dès 11 ou 12 ans, je voulais faire du droit, se rappelle Ruth. J’avais une frustration par rapport à ce qui se passe mondialement. Ma frustration première, c'était les massacres qu’il y a eu à cause des génocides... j’avais comme une envie de justice. »

« Bien évidement, je me suis rendu compte qu’on peut pas mettre tout le monde en prison, poursuit la future avocate, mais au tout début, j’avais envie que certaines personnes paient. J’ai perdu des gens de ma famille, évidemment. Je me disais que ces responsables-là devaient faire de la prison, mais qu’on n’allait jamais les rattraper. C’est comme une frustration, et je me suis dit, bon, il faut que je fasse quelque chose avec ça. »

Apprendre le français en trois mois

Photo des membres de l'association 20219-2020 (Olga Abimana, Mimi Diarra, Edynne Grand-Pierre, Tina Amadou, Dillon Antoine (J'étais la présidente 2019-2020). Photo de courtoisie
Photo des membres de l'association 20219-2020 (Olga Abimana, Mimi Diarra, Edynne Grand-Pierre, Tina Amadou, Dillon Antoine (J'étais la présidente 2019-2020). Photo de courtoisie
Pas facile pour des immigrants de s’intégrer à une société dont ils ne parlent pas la langue. Dans la famille de Ruth, seul son père maîtrisait le français. Les autres ont dû suivre des cours de francisation.

Si Ruth a appris le français en trois mois, d’autres aspects ardus de l’intégration des immigrants l’ont marquée, et poussée davantage vers le droit. Exemple : la professeure de français les « traitait comme si on était des retardés ».

« Ça a causé d’autres frustrations », en dit simplement la future avocate, en mentionnant notamment le racisme, bien sûr, et la difficulté de se trouver un travail pour les nouveaux arrivants.

Avec le temps, ses parents s’en sont bien tirés. Son père, diplômé au baccalauréat en théologie à l’Université Laval, donne des cours de conduite. Sa mère est infirmière auxiliaire. Mais ils n’ont pas eu les moyens de contribuer aux frais de scolarité de leur fille.

Pas grave : Ruth s’est débrouillée… et a quand même eu cinq bourses au fil de sa carrière d’étudiante, dont deux pour excellence académique.

Le droit : « pas une option pour elle »

Photo de famille et des amis (prise en 2000, à Kyangwali refugees settlement of UNHCR, Uganda). Photo de courtoisie
Photo de famille et des amis (prise en 2000, à Kyangwali refugees settlement of UNHCR, Uganda). Photo de courtoisie
Au secondaire, Ruth est allée à Vanier, la pire école de Québec, selon elle : un taux de décrochage de 50 %!

À sa dernière année du secondaire, lorsqu’elle a dit à la conseillère en orientation vouloir aller vers le droit, elle s’est fait répondre que ce n’était pas une option pour elle. è

« C'était tellement gratuit! » s’exclame Ruth, qui malgré elle l’a écoutée pour aller en sciences humaines « comme tout le monde », au lieu de se diriger vers une technique juridique comme elle en avait l’intention.

Au cégep, « on niaise beaucoup quand on est jeune », rappelle Ruth. Elle-même a niaisé un peu, ce qui a fait en sorte qu’il lui manquait deux points de cote R pour entrer au baccalauréat en droit.

Encore une fois, Ruth s’est débrouillée. Elle est entrée au certificat en communications publiques à l’Université d’Ottawa pour monter sa cote, et après neuf mois en Alberta pour enseigner à des classes d’immersion en français, elle entrait au certificat en droit, qu’elle a terminé avec une moyenne générale de 9,1 sur 10.

« J’étais motivée! » rigole l’étudiante.

L’Association des étudiants noirs en droit

En 1996 au camp de réfugiés. Photo de courtoisie
En 1996 au camp de réfugiés. Photo de courtoisie
Ruth est entrée au baccalauréat avec beaucoup d’appréhension, il faut le dire : Ruth n’avait jamais vu d’avocat noir et se demandait même si ça existait! Et s’il y en a, « est-ce qu’ils performent? »

« J’ai rencontré mes premiers avocats noirs après ma deuxième année de droit », indique Ruth en riant. D’elle-même, elle leur a écrit pour jaser un peu, et ils l’ont rassurée.

Sa peur était partagée par plusieurs étudiants noirs à l’Université d’Ottawa. Ruth a d’ailleurs remarqué que le nombre d’étudiants noirs en droit avait fondu de moitié entre la première année et la seconde.

« Il fallait qu’on fasse quelque chose, ne serait-ce que de parler de cette peur-là! » s’exclame Ruth.

Il n’en fallait pas plus pour lui donner l’idée de fonder une association. Ruth a donc créé la branche de l’Association des étudiants noirs en droit à l’Université Ottawa, dont elle était la présidente lors de l’année 2019-2020.

Ruth se dirige maintenant vers son Barreau. Et après? Sans surprise, le droit international, le droit de l’immigration et le droit du travail l'inspirent beaucoup, de même que le droit criminel.

« J’en mange, du droit, à part le droit administratif! » rigole la future avocate, qui conclut par un message d’espoir.

« Les circonstances, l’âge, la couleur de peau, l'expérience, le background ne déterminent pas nécessairement où tu vas arriver dans la vie. Les limites, c'est nous qui nous les imposons. »