Me Jean-Sébastien Clément. Photo : Youtube
Me Jean-Sébastien Clément. Photo : Youtube
Me Jean-Sébastien Clément est associé chez Gowling, à Montréal. Depuis 20 ans, il oeuvre en droit autochtone. Il a participé notamment à la négociation et à la mise sur pied d’ententes comme la Convention de la Baie James et du Nord québécois, la Paix des Braves, l’Entente Cris-Canada sur une nouvelle relation et les ententes sur la gouvernance crie.

Mais depuis encore plus longtemps, il s’amuse avec d’autres genres d’accords : du blues, du jazz, du pop. Il joue de la contrebasse dans plusieurs formations musicales et performe dans des bars plusieurs fois par semaine (lorsqu’il n’y a pas une pandémie mondiale, on s’entend).

Il accompagne notamment Domlebo (alias Dominique Lebeau, l'ancien batteur des Cowboys fringants) sur scène et sur enregistrements, il joue avec des groupes jazz – notamment un groupe qui réunit également des juges! –, en plus d’une formation blues et d’une autre de klezmer, de la musique traditionnelle juive.

Mais comment ce papa de trois enfants arrive-t-il à conjuguer ces deux carrières? A-t-il déjà eu à faire des choix difficiles? Droit-inc s’est entretenu avec l’avocat, qui a comme devise : « Quand on est heureux, on travaille mieux! »


Me Jean-Sébastien Clément a récemment été l’objet d’un reportage vidéo réalisé par deux jeunes étudiants.

Droit-inc : Vous jouez dans combien de formations?

Jean-Sébastien Clément : J’ai toujours joué avec beaucoup de monde… Je joue avec des bands réguliers et d’autres plus flottants. Avec Domlebo, c’est pas mal stable. D'ailleurs, on a enregistré un très bel album, qui s'appelle Ensemble. C'est un album livre, sorti l'an passé, enregistré par Renaud Bastien, qui travaille avec Coeur de pirate. C'est très bien enregistré.

J’ai un trio avec le guitariste Christian Cardinal – avant la COVID, on jouait trois ou quatre spectacles par mois, fixés dans le béton. Avec Jazz Extravaganza (d’ailleurs, il y a des juges, là-dedans), on jouait une fois par mois à l’Escalier, sur la rue Sainte-Catherine.

J'ai un band de blues, ça s'appelle Off The Hook. Il y a un gars là-dedans, je l'ai rencontré à 18 ans, et j'en ai 49, aujourd'hui! Ça fait 30 ans qu'on joue ensemble, nous deux. Des fois, on peut être une longue période à ne pas jouer, et tout d'un coup, on se retrouve.

J’ai aussi un band de klezmer qui s'appelle Valodi. On ne joue vraiment pas tous les mois, c’est flottant. Il y a aussi des chanteuses avec qui je joue, quand elles ont des spectacles ou pas… Donc ça varie!



Comment vous faites pour conjuguer tout ça avec une carrière qui est assez prenante, on l'imagine...?

Oui... Ma priorité, c’est ma famille. Ensuite, c'est la balance entre le droit et la musique. Et je ne fais pas grand chose d’autre! Je ne joue pas au golf (rires)...! Le temps que je passe à l'extérieur du travail d’avocat, c’est la famille et la musique.

C'est sûr que des fois, c’est un peu fou! Ça peut être un casse-tête. Ça m'arrive des fois d'avoir un soundcheck en plein milieu de l’après-midi... Donc je pars du bureau… et ensuite, j'essaie de gérer mes affaires à distance. Mais... je ne sais pas, jusqu'à maintenant, ça marche!

Vous avez combien d'enfants?

J'ai trois enfants : une grande fille de 19 ans, et deux plus petits de 6 ans et 4 ans.

Ça doit effectivement être tout un casse-tête des fois, marier tout ça avec des spectacles!

Oui... Des fois je me dis : c’est complètement fou ce que je fais! (rires)

Mais j’arrive sur le stage, je joue avec les autres, et ça me procure vraiment beaucoup de bonheur! Alors, comme j'ai appris au travers de la vie, quand on est heureux, ensuite, on travaille mieux! Il ne faut pas négliger notre bonheur (rires). Ça marche, vraiment.

En tout cas, moi, j'ai eu certaines années où j’étais moins heureux, et je travaillais moins bien. Alors si la musique me rend heureux, je vais être juste plus performant au travail, ça va bénéficier à tout le monde. C'est ma théorie (rires)!

C'est sûr que quand j'étais plus jeune... Premièrement, je n'ai pas de formation musicale.

Je me suis formé sur le tas, tranquillement, en prenant des cours de musique à droite et à gauche, en allant dans des camps musicaux, l’été.

À 20 ans, je jouais de la basse électrique, du blues, dans les bars. Entre l’université et le Barreau, j'avais pris un an de pause. Dans ce temps-là, je jouais beaucoup dans les bars, trois fois par semaine. J'ai souvent joué au Bistro à Jojo, et dans le temps, aux Beaux esprits...



Avez-vous toujours senti de la compréhension, dans le domaine du droit, en ce qui concerne l’importance de la musique dans votre vie?

C'est sûr que quand j’ai été reçu avocat, en 1994, ç'a « bien tombé », parce que mon band de blues, on s’est séparés… J'étais un jeune avocat, et je n'ai pas tellement joué, au début de ma carrière, il fallait que je me retrouve dans tout ça…

J'ai recommencé à jouer plus quand ma plus vieille est née. Et tranquillement... c'est venu aussi avec l'assurance d'être assez solide pour pouvoir prouver aux gens que je suis capable de faire les deux, sans que ça n'affecte négativement la performance au travail.

Je peux vous dire qu'au bureau (NDLR: chez Gowling, où il travaille depuis 2004), on m'a dit que le comité de recrutement, quand ils voient des jeunes qui jouent de la musique, ils disent : « ah, on a quelqu'un qui joue de la musique et qui est avocat en même temps! » Donc, c'est très accepté!

Vous avez commencé à jouer de la musique à quel âge?

Je me suis acheté ma première basse électrique à l'âge de 14 ans, environ. Je n'étais pas dans un milieu musical, j'étais dans un milieu d'avocats. Mon père est avocat. Alors, je ne connaissais rien là-dedans!

Et est-ce que vous avez toujours voulu vous en aller en droit?

Pour mon père, c'était évident que j'allais m'en aller en droit, dès ma naissance, je crois. Moi, j'ai grandi là-dedans... C'est comme si la route était déjà tracée.

Je suis allé en droit, et au début, je suivais beaucoup les traces de mon père. Maintenant, c'est une décision que je prendrai encore... parce que vraiment, j'aime ce que je fais.

Est-ce que c'est une décision en tant que tel...? C'était plus une question de suivre les traces de mon père. Mais ça m'a bien servi. Ç'a été une bonne décision qui n'était pas une décision.

Quand vous avez commencé votre carrière en droit, vous pratiquiez dans quel domaine?

Au début, je faisais du droit carcéral. J'étais à l'UQAM, et à l'époque, j’avais vu une offre de stage en droit carcéral... J'avais trouvé ça intéressant. Et finalement, je suis resté six ans en droit carcéral, dont deux comme avocat.

Qu'est-ce qui vous a mené au droit autochtone?

A un moment donné, après six ans en droit carcéral, je voulais changer d'horizon. Il y avait des grosses coupures à l'aide juridique – parce que c'était surtout des mandats d'aide juridique... Et j'ai vu une annonce pour O'Reilly et associés – dans ce temps-là, c'était dans les journaux (rires)!

C'est drôle, parce que quand j'ai vu l'annonce en droit autochtone, je me suis souvenu que quelques années auparavant, alors que j'étais à l'université, j'avais joué au hockey avec le fils de James O'Reilly, qui travaille en droit autochtone depuis les années 1960. C'est pour moi le pionnier.

Les questions de droit public m'ont toujours intéressé. Alors je me suis dit : tiens, je vais aller voir! J'ai appelé, et j'ai dit : j'ai joué au hockey avec votre fils! Et lui, c'est un amateur de hockey... Alors tout de suite, on a eu une entrevue assez rapide, et ç'a cliqué.

Au début, je n'avais aucune idée de ce que c'était, le droit autochtone. Mais je savais que c'était sûr que c'était intéressant. Je me suis mis à lire, et là, j'ai réalisé à quel point c'était intéressant (rires)!

Et vous avez participé à des ententes importantes…

Oui... J'ai cette chance-là. Je travaille exclusivement avec les Cris, en ce moment.

Les premières années de ma pratique, c'était du litige à 100%. C'était des gros litiges... On poursuivait Québec, Canada, les compagnies forestières, Hydro-Québec... pour des milliards. On prenait des injonctions... C'était très enlevant, à cette période-là.

Après, il y a eu la signature de la Paix des Braves, ce qui a réglé beaucoup de litiges, mais pas tous… Moi, j'ai toujours travaillé en foresterie, depuis 1997. J'en ai fait encore aujourd'hui!

À travers les années, il y a eu des périodes où les relations étaient excellentes entre les Cris et le gouvernement, ensuite, oups, il y a des petits problèmes à gauche et à droite - ça recommence, des difficultés, on les règle... La chose a beaucoup évolué. Les relations sont mille fois meilleures, maintenant, avec les gouvernements. Ç'a beaucoup changé.

On vit quand même une période charnière, en ce moment...

Tout à fait. Pour moi, la beauté, d'un point de vue bien égoïste, c'est que ça me permet d'être dans le milieu d'une révolution tranquille, où les choses changent vers plus d'auto gouvernance pour les Cris, et plus de prise de pouvoir qui leur revient.

Ça change tout le temps, et c'est vraiment passionnant d'être dans le milieu de tout ça. C'est sûr qu'au jour le jour, des fois, on ne se rend pas compte de ça, mais quand on prend un pas en arrière, c'est une grande chance que j'ai, d'être là-dedans!

Vous dites que le droit et la musique ont beaucoup de points communs...

Oui (rires)! Dans le fond, c'est des connaissances… Moi, j'ai la personnalité où : plutôt que d'apprendre mes gammes, je me suis ramassé à jouer avec des gens, avant. C'est d'apprendre, de se jeter à l'eau, d'analyser... D’apprendre sur le tas et de se réaligner. A un moment donné, tu as des connaissances, et elles te permettent d'être agile et de réagir à des situations immédiates.

Dans les deux, il y a beaucoup d'improvisation, donc?

Oui, tout à fait. Dans le jazz, l'improvisation, c'est quelque chose qui est important. On ne s'en aperçoit pas, mais on en fait beaucoup! Et en droit, c’est la même chose : il faut réagir à l'autre partie, au juge, à toutes sortes de monde! C'est de l'improvisation, mais dans un certain cadre. Le jazz, c'est de l'improvisation dans un certain cadre... À part si tu fais du free jazz, mais c'est pas mal sauté, ça! (rires)

Est-ce que vous diriez que ça génère le même niveau de stress?

Moi, ce qui me stresse dans la vie, c'est deux choses : les deadlines et le manque de temps. Alors, disons, dans mon exemple d'un soundcheck à 2h30 l'après-midi, ça c'est stressant, parce que ça ne marche pas avec ma position d'avocat. Mais sinon... la musique, premièrement, j'essaie de ne pas me mettre de stress. Je ne suis pas le meilleur contrebassiste de Montréal! Il y en a beaucoup qui sont meilleurs que moi. Et je vis très bien avec ça. Je le fais vraiment pour moi.

Je ne le qualifie pas de hobby, c'est beaucoup plus que ça. Mais ça me rend heureux. Alors je le fais, mais ça ne me tente pas de me stresser. Je ne me mets pas comme objectif d’être le meilleur...

C'est sûr qu'en droit, on est dans des situations stressantes, soit parce qu'on a des délais, soit parce qu'on est pris entre l'arbre et l'écorce, des fois... ce n'est pas agréable. Ça, ça arrive moins en musique. Surtout que moi, je n’ai pas le stress, en musique, de gagner ma vie avec ça!

Vous avez le luxe de choisir...

C'est en plein ça. J'ai cette chance-là.

Vous devez avoir hâte de refaire un spectacle...

Oui! Le dernier que j'ai fait, c'était avec Domlebo, le 20 décembre. Ce n'était pas devant public, c’était une performance enregistrée... Ça faisait longtemps que je n'avais pas joué avec des musiciens!

Mais en même temps, ces temps-ci, je prends deux cours de musique à distance : un cours jazz et un cours de théorie musicale, solfège, etc. Donc j'améliore mon affaire...

Et aussi, comme je suis contrebassiste, d'habitude, ce n'est pas moi qui fais la mélodie de la chanson, c'est la chanteuse ou le saxophoniste, par exemple... Là, j'apprends les mélodies de plein de tounes que je joue depuis des années, et ça me donne une autre perspective qui améliore mon jeu. Donc, je profite de la COVID pour faire autre chose, musicalement. Et c'est bien le fun!

Mais c'est sûr que jouer avec un band... entre autres avec un drummer (un bon drummer), pour un bassiste, c'est la joie!