La vaccination des malades chroniques et de certains travailleurs essentiels a débuté le 14 avril au Québec. Photo : Radio-Canada
La vaccination des malades chroniques et de certains travailleurs essentiels a débuté le 14 avril au Québec. Photo : Radio-Canada
Des proches de personnes qui vivent avec un handicap ont envoyé une mise en demeure au gouvernement du Québec afin de le forcer à prioriser les personnes handicapées dans son ordre de vaccination contre la COVID-19. Le gouvernement dispose d’une semaine pour se plier à cette demande, sinon des recours judiciaires seront intentés.

Ces proches inquiets sont d’avis que les personnes qui vivent avec un handicap sont aussi vulnérables à la COVID-19, sinon plus, que les personnes qui souffrent de maladies chroniques et qui ont, elles, un accès prioritaire à la vaccination.

Depuis mercredi, la vaccination est ouverte à certains travailleurs essentiels et aux personnes qui souffrent d’une maladie chronique. Ces dernières n’ont pas à prendre de rendez-vous sur le portail Clic Santé, puisque leur médecin traitant doit recommander la vaccination. Cette catégorie comprend les personnes atteintes de trisomie 21 qui sont présentement hospitalisées.

Québec a annoncé le 17 mars que les personnes présentant un diagnostic de déficience intellectuelle, de trouble du spectre de l'autisme ou de déficience physique qui vivent dans des ressources intermédiaires ou de type familial (RI-RTF), des ressources à assistance continue (RAC) et des milieux d'hébergement ont accès à la vaccination par l'entremise de leur milieu de vie. Cette décision touche environ 13 000 personnes.

Mélodie Houle, 19 ans, est atteinte d’un trouble du spectre de l’autisme et vit avec une déficience intellectuelle. Elle vit avec son père, Martin Houle, dans leur maison de Victoriaville. Ce dernier se demande pourquoi sa fille sévèrement handicapée ne fait pas partie des personnes actuellement priorisées.

« Étant donné son niveau de handicap, si mon enfant pogne ce virus-là, et puis si elle est hospitalisée, elle ne répondra pas positivement (aux soins) offerts », dit-il.

« Je dois la garder à la maison avec moi en dehors des heures d'école parce qu'elle ne comprend pas comment se protéger et comment faire attention pour protéger les autres », ajoute-t-il.

« On a les données scientifiques »

Martin Caouette, professeur au département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et titulaire de la Chaire autodétermination et handicap, est d'avis que les personnes handicapées comme Mélodie devraient effectivement être vaccinées en priorité.

Selon lui, ces personnes sont plus à risque que la « population générale » de contracter la maladie, d’en développer des formes graves et d’en mourir, notamment en raison de leur capacité limitée à se protéger.

« Cette information nous vient de l'Organisation mondiale de la santé, et de plus en plus d’études viennent appuyer cette affirmation », souligne le professeur. « Toutes les données pointent dans cette direction, et on n’a pas d’argument à ce stade-ci qui indique qu’on ne devrait pas prioriser les personnes en situation de handicap. »

« Là, on les ramène au dernier rang (de priorisation), donc au même niveau que la population en général », déplore-t-il. « Ça suffit. (…) On a les données scientifiques » pour justifier leur priorisation, dit-il.

« Si on ne les priorise pas, il faut donner des raisons très claires pour expliquer pourquoi ce n’est pas le cas », selon le professeur Martin Caouette.

Québec maintient sa position

Au début du mois de mars, un porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux avait expliqué qu'aucune donnée scientifique n'indiquait que les gens vivant avec une déficience étaient plus vulnérables face à la COVID-19 pour expliquer le fait que ces personnes n’étaient pas priorisées.

Après une levée de boucliers, Québec avait ensuite laissé entendre que l’allongement de l’intervalle entre les doses de vaccin et la livraison de plus de doses pourraient permettre de prioriser les personnes en situation de handicap.

Le cabinet du ministre de la Santé avait alors indiqué qu’une nouvelle demande d’analyse avait été formulée auprès du comité d’immunisation du Québec sur la question et que le gouvernement était en attente d’une recommandation de la santé publique.

Or, dans un courriel envoyé à Radio-Canada, Québec réaffirme pour l’instant qu'« en raison de leur niveau de risque », les personnes comme Mélodie obtiendront leur première dose de vaccin en même temps que le reste de la population du même âge.

Le dernier avis sur les groupes prioritaires du comité d’immunisation du Québec, publié le 7 avril, n’indique pas non plus de priorisation particulière pour cette catégorie de population.

« La vaccination des personnes handicapées physiques et intellectuelles sera offerte dans un groupe suivant, affirme un porte-parole du ministère de la Santé par courriel. Il faut se montrer patient. La vaccination sera élargie à d'autres groupes sous peu, selon l'arrivée des doses de vaccins. »

« C'est absurde », estime Me Julius Grey

L’avocat constitutionnaliste Julius Grey, qui a déposé la mise en demeure au nom de Mélodie, de son père, et de tous les proches de personnes qui vivent avec un handicap, estime que la décision de Québec contrevient à la Charte canadienne des droits et libertés et à la Charte des droits et libertés de la personne.

« Ne pas les placer dans un des groupes prioritaires, à mon avis, n'est pas compatible avec la garantie de vie et de sécurité de la personne dans les deux chartes », soutient l’avocat.

« La raison pour la laquelle la priorisation est faite par groupe d’âge, c’est le risque. Si le risque est plus grand (pour les personnes handicapées), il faut y aller », résume-t-il, qualifiant cette situation d'« absurde ».

« Et ce n’est pas seulement une question de groupe d'âge, (la santé publique a) choisi d'autres groupes à risque. La question est scientifique et non pas politique. Malheureusement, tout devient politique. »

Me Julius Grey donne une semaine à Québec pour réagir à sa mise en demeure, sinon il prévient que des recours judiciaires seront intentés.