Raymond Massé. Source: Youtube
Raymond Massé. Source: Youtube
Que peut nous dire l’éthique sur la vaccination obligatoire ? Son rôle est d’informer les décideurs politiques sur les avenues permettant de conjuguer les enjeux éthiques avec d’autres enjeux d’ordre sanitaires, économiques et juridiques. Toutefois, tout comme d’autres chercheurs qui ont contribué à l’élaboration de telles analyses éthiques en santé publique au cours des 25 dernières années, je ne peux que me questionner sur certains risques de dérapage. Un consensus existe pourtant autour d’une conception de l’éthique en tant qu’exercice d’arbitrage nuancé dans l’influence qu’auront certaines valeurs fondamentales sur l’acceptabilité de telle ou telle intervention. Or, cette recherche d’équilibre peut être mise en péril par l’importance disproportionnée accordée d’emblée à l’une de ces valeurs, soit le respect quasi sacré des droits et libertés individuels.

L’éthique repose sur une délibération ouverte et démocratique quant au meilleur équilibre à trouver dans le respect de valeurs susceptibles d’entrer en conflit dans une situation donnée. Le souci pour le respect des libertés individuelles et de l’autonomie décisionnelle doit être pondéré par un souci égal pour la solidarité envers la collectivité, le respect du bien commun sanitaire, la responsabilité de chacun de limiter les effets négatifs sur la population ou le partage équitable du fardeau associé à la pandémie.

La plupart du temps, les interventions de santé publique impliquent des empiètements inévitables sur certaines valeurs. Par exemple, défendre le droit au refus de se faire vacciner requiert de placer le respect de l’autonomie et des libertés individuelles tout en haut de la hiérarchie des valeurs, mais de considérer comme d’importance secondaire les valeurs telles la défense du bien commun, la protection de la population contre la contamination, la responsabilité citoyenne, la solidarité de chacun envers la collectivité, la protection des personnes vulnérables ou la bienveillance envers l’autre.

L’éthique n’est pas le droit

Étant donné l’attachement de notre société aux droits et libertés de l’individu, les empiètements sur le respect de ces valeurs ne devraient être justifiés qu’en tout dernier recours. Mais la liberté ne peut se résumer à celle de ne pas assumer notre responsabilité envers les autres. Si l’on peut comprendre que certains juristes défendent inconditionnellement les libertés individuelles, contraints par les chartes des droits et libertés, l’éthique n’est pas le droit. L’évaluation de l’acceptabilité éthique ne peut être à la remorque d’aucune valeur promue au rang d’absolu et de dogme sinon au prix d’une perversion de sa fonction.

L’acceptabilité éthique d’une intervention ou d’une politique de santé dépendra bien sûr du contexte social, économique et épidémiologique et des connaissances scientifiques, par nature en constante évolution. Or, les vaccins sont objectivement sûrs, d’une efficacité convaincante, gratuits, aisément accessibles, et ils n’entraînent (dans la très grande majorité des cas) que des désagréments mineurs pour le vacciné. À l’inverse, les vaccinés doivent vivre au quotidien en contact avec des porteurs non vaccinés d’un virus hautement contagieux, au travail ainsi que dans les commerces et autres lieux publics. Ils se voient exposés à un risque de contamination aisément évitable. On ne peut minimiser les difficultés concrètes que soulève l’application de l’obligation vaccinale. Mais, autre élément de contexte, la gravité des répercussions de la présente vague de cas de COVID-19 sur le délestage des soins et des opérations chirurgicales, sur les milieux scolaires, sur l’économie constitue des circonstances qui appellent une reconsidération du poids accordé aux libertés individuelles dans les analyses éthiques. Les effets de la vaccination sur la liberté d’une minorité de non-vaccinés doivent être évalués à l’aune des effets qui découlent d’une non-intervention. Se concentrer sur les impacts éthiques de la vaccination obligatoire biaise l’analyse en faveur des non-vaccinés, dès lors désignés comme victimes. Dans sa recherche d’avis équilibrés, la sagesse éthique devra tout autant soulever les enjeux découlant de la non-intervention sur la société.

Parmi les trois étapes de la prévention que sont informer, convaincre et contraindre, la contrainte doit être une mesure de dernier recours. Mais dans le contexte d’urgence actuel, il serait irresponsable, voire non éthique, de soutenir qu’un travail supplémentaire d’information et de conviction puisse avoir une incidence considérable sur la prévention des torts irréparables faits aux malades privés de soins, au système de santé et à la société. Prolonger le mirage d’une conversion massive et immédiate des non-vaccinés aux valeurs de bien commun et de responsabilité sociale ne sera qu’une justification pseudoéthique de l’inaction.

À propos de l’auteur

Raymond Massé est anthropologue, éthicien de la santé publique et professeur retraité de l’Université Laval.