La première fois que Solomon Sonnenschein s’est présenté au tribunal en qualité d’avocat, en robe, avec sa kippa et la barbe traditionnelle des juifs hassidiques, il était mal à l’aise, croyant que tout le monde allait le regarder. Personne ne l’a regardé.

« Pourtant, il n’y a pas beaucoup de juifs hassidiques qui pratiquent le droit ! », dit d’un l’œil malicieux, cet avocat et rabbin presque quinquagénaire, père de 5 jeunes enfants.

Me Sonnenschein reçoit Droit-inc.com dans son bureau du quartier Côte des Neiges. Son parcours de rabbin, puis d’avocat diplômé de l’université McGill est affiché sur le mur. Comment réussit-t-il à mener de front toutes ses vies? Droit-inc.com a décidé d’aller plus loin avec Me Sonnenschein.

Droit-inc.com : Avant de nous parler de votre profil professionnel atypique, pouvez-vous vous présenter?

Me Solomon Sonnenschein : Je suis un juif hassidique religieux, mais aussi un Montréalais. Je suis né et j’ai grandi ici. J’ai été élevé dans un milieu juif traditionnel où les règles de la religion juive étaient respectées. Ma formation intellectuelle a été influencée par un contexte familial où les règles d’observance religieuses devaient être strictement respectées. J’ai eu tout naturellement dès l’enfance un grand intérêt pour l’étude du texte sacré que nous appelons la Torah. Parce que pour nous, les juifs sont le peuple du Livre sacré. Comprendre la Torah est la voie normale pour accéder au savoir. Les études étaient pour moi une bonne action. C’était un devoir d’apprendre la Torah. Voilà pourquoi j’ai décidé de mener des études rabbiniques collégiales. Il s’agissait d’une démarche personnelle sans nécessairement vouloir devenir un rabbin. J’ai étudié aux États-Unis, dans une école rabbinique de Brooklyn, à New York. J’ai été marqué par cette formation qui ressemble beaucoup aux études de droit, puisqu’on étudie des textes. La différence est morale et spirituelle. Un homme issu de ce type d’études a beaucoup travaillé sa conscience morale. Cette formation incite à rechercher les moyens de bâtir, non de détruire. Ma vie d’avocat en est bien entendu influencée.

Pourquoi vous êtes-vous orienté alors vers le droit ?

Je savais que j’allais continuer mes études à l’université. Le droit était pour moi comme une prolongation de mes études rabbiniques. Le Talmud, que j’ai longuement étudié, constitue ainsi dans la religion juive une compilation, de nature légale, des discussions rabbiniques sur la législation, l’éthique ou les coutumes. Ses analyses et commentaires ne sont pas seulement théologiques, mais forment un ensemble de précédents qui sont comme des lois pour la vie de tous les jours. La décision de devenir un avocat était finalement logique et dans la droite ligne de ma formation antérieure.

Comment avez-vous vécu, comme rabbin, vos études du droit laïc?

Je vais commencer par une anecdote. J’ai eu un choc culturel en entrant à l’université McGill : la mixité! Les écoles hassidiques rabbiniques n’étaient ouvertes qu’aux hommes. J’y ai suivi un programme de LLB qualifié de national, me permettant d’étudier aussi bien le droit civil que la Common Law. J’ai toujours aimé étudié les règles de droit et cela n’a pas changé depuis l’école rabbinique. J’ai terminé mes études de droit à McGill, puis le barreau à Montréal. Je me suis inscrit au barreau du Québec à Montréal. J’ai vécu aussi à Toronto pendant 4 ans après le dernier référendum et suis devenu pendant cette période membre du Barreau du Haut Canada.

La profession d’avocat est-elle compatible avec une pratique religieuse rigoureuse?

Quand je suis au travail, je suis un avocat avant tout. Ma vie d’avocat est certes limitée par mes obligations religieuses. Je dois respecter le shabbat, les vacances juives, les préceptes religieux de la loi juive, manger casher…Mais cela ne remet pas en cause mes règles professionnelles d’exercice de la profession d’avocat. Il y a des valeurs communes entre un rabbin et un avocat : connaître les lois, savoir où trouver l’interprétation des précédents.

Quel type de droit pratiquez-vous?

Ma formation ne m’incite guère à aimer les litiges ou la confrontation. J’évite de me rendre au tribunal et préfère rapprocher les points de vue, afin de trouver une entente entre les parties. Je suis d’ailleurs un médiateur pour les petites créances. Ce qui m’a le plus intéressé dans le droit, c’est l’étude et l’interprétation des lois. J’ai choisi le droit de la famille et celui de l’immigration. Des pratiques de droit qui donnent beaucoup d’opportunités pour aider les personnes en leur expliquant leurs droits.

Avez- vous une clientèle dans la communauté juive?

Ma clientèle vient de partout.

Mais ma connaissance des règles et traditions juives sont un atout pour comprendre les défis de la communauté juive. Dans le milieu hassidique, il faut bien comprendre la stigmatisation du divorce pour pouvoir trouver des solutions acceptables. Il faut y mettre les formes, comprendre les traditions, le milieu, le rôle des parents. Une entente prévoyant le droit de visite et la garde des enfants peut alors être mise en place. J’ai souvent eu l’occasion de donner des consultations qui concernaient la société hassidique. Je ne me considère pourtant pas comme un expert en droit rabbinique, mais mes connaissances me servent, en particulier en droit familial.

Comment parvenez-vous à exercer votre profession et à être père de 5 jeunes enfants ?

Je suis marié. J’ai 5 filles, la plus jeune va bientôt avoir 2 ans, la plus âgée presque 10 ans. 4 enfants vont à l’école chaque jour. La petite dernière reste à la maison. Ma femme s’en occupe. Je m’occupe également de mes parents, qui sont âgés et vivent à proximité. Je m’occupe de tous et avoir ces personnes dans ma vie est très important. J’essaye de trouver un équilibre entre mes obligations da carrière et de vie personnelle. Je dois faire des choix tous les jours. Je suis très présent auprès de mes enfants. Je tiens à partager le souper familial chaque soir à 17h30. Je prends également le temps de me rendre à l’école des enfants lorsqu’il y a une activité impliquant les parents, comme un spectacle de théâtre par exemple.

Puis je retourne travailler mes dossiers souvent tard après que les enfants soient couchées. Selon mes valeurs, la famille passe avant tout. Les plus grands succès de la vie sont le mariage et les enfants. Ce qu’il y a de plus important.

J’ai un message à l’intention de tous les avocats issus des minorités visibles. Soyez-vous même. Faites ce que vous croyez être le bien pour respecter vos valeurs. Mais n’oubliez pas de respecter les règles professionnelles des avocats!

Image