Le juge en chef de la Cour suprême du Canada, Richard Wagner. Photo : Radio-Canada
Le juge en chef de la Cour suprême du Canada, Richard Wagner. Photo : Radio-Canada
Pour la deuxième fois de l’histoire, les juges de la Cour suprême du Canada sont sortis d’Ottawa, la semaine dernière, pour aller rencontrer les élèves du secondaire, les étudiants en droit de l’Université Laval, leurs professeurs et le public en général. Richard Wagner en tire un bilan de « très grand succès ». Dans la foulée de ce passage à Québec, Droit-inc s’est entretenu avec le juge en chef.

Comment apprend-on à devenir juge en chef de la Cour suprême du Canada?

Il n’y a pas de recette miracle. Il n’y a pas d’école pour les juges. On apprend avec nos expériences passées.

Votre première priorité lorsque vous avez été nommé juge en chef de la Cour suprême du Canada en 2017, c’était l’accès à la justice et la transparence. Trouvez-vous que c’est mission accomplie ou qu’il reste encore du chemin à faire?

Le chemin reste à être peaufiné. On ne peut régler en un jour. L’accès à la justice renferme plusieurs aspects, dont l’accès à l’information afin de mieux faire connaître le droit et les rôles de tribunaux. C’est très difficile d’apprécier quelque chose que l’on ne connaît pas.

Qu’est-ce que vous avez apporté de nouveau depuis que vous êtes juge en chef de la Cour suprême du Canada ?

Je ne suis pas seul. Avec ma belle équipe, nous avons la volonté et nous mettons les efforts pour rendre la cour plus accessible, plus transparente. Notre initiative de la Cause en bref est un grand succès. En une page, on résume une décision de la Cour suprême qui peut en prendre 40 en réalité. La conférence des travaux de la cour et la revue annuelle sont d’autres moyens qui s’inscrivent dans cette volonté de transparence.

Êtes-vous inquiet lorsque vous voyez des gestes comme ce que nous avons vécu l’an passé à Ottawa où les règles de droit sont bafouées? Des gens qui n’ont pas peur de la police ou des gens qui se balancent des conséquences de leurs gestes même s’ils savent que ça va se terminer par des accusations dans un palais de justice?

Toute situation de la sorte doit être dénoncée. Une situation où une personne prend la loi dans ses mains, c’est dangereux pour la liberté.

L’importance de la démocratie au Canada?

C’est fondamental d’avoir une démocratie forte et une indépendance des juges. Nous avons la plus grande magistrature impartiale et indépendante au monde. On exporte notre expertise. Six mois avant la guerre, nous étions en Ukraine, pour former les juges.

On connaît bien la Cour suprême des États-Unis, plus que celle du Canada. Quelle est la grande différence?

C’est sûr que nous ne serons jamais aussi polarisés. Nous sommes tellement différents l’un de l’autre.

Vous l’avez souvent mentionné même lorsque vous étiez sur le banc en Cour supérieure, comment les médias avaient un rôle important, pourquoi?

Le jugement doit être expliqué par les médias traditionnels. Depuis 15-20 ans, les médias sociaux ont pris beaucoup de place et le contenu n’est pas toujours complet disons ça de cette manière.

Comment les tribunaux s’ajusteront avec la technologie? On parle d’algorithmes qui pourraient faciliter le travail des juges ou encore d’intelligence artificielle dans les palais de justice.

Il y a de bons et de mauvais côtés à la technologie. La vidéoconférence qui permet de procéder même si les gens ne sont pas présents physiquement dans la cour est un outil qui va rester. J’espère que l’on ne retournera pas en arrière.

Vous avez souvent dit que la justice a été le parent pauvre. L’arrêt Jordan en 2016 a changé la donne. Soudainement, tout le monde surveillait la décision de la Cour suprême du Canada. La décision finale n’a pas été facile, 5 pour contre 4 contre? La dissidence c’est important?

J’espère que oui. J’étais moi-même contre au départ et je me suis rallié depuis. C’est ça le droit, il faut accepter la majorité. Ça été un signal d’alarme. Les gouvernements ont constaté l’urgence d’investir. Ils l’ont fait, mais il reste du travail à faire. Des domaines sont sous-payés comme l’aide juridique, par exemple.

Quel conseil prodigueriez-vous à un jeune avocat qui se présente devant la Cour suprême du Canada, vous qui l’avez fait alors que vous étiez en début de carrière à titre d’avocat?

D’être bien préparé. C’est très professionnel et très bien fait. C’est vrai que c’est intimidant, mais moi ça été une expérience des plus agréables lorsque j’avais plaidé en Cour suprême.

30% des gens qui se rendent en Cour le font en se représentant seuls. Y-a-t-il là un message qui doit être adressé aux avocats, car c’est un signe que les gens n’ont pas ou peu confiance en un avocat pour les représenter?

Un monde idéal serait que tout le monde soit représenté par un avocat. Mais certaines personnes préfèrent être seules pour toutes sortes de raisons, parce que cette personne n’a pas les moyens de se payer un avocat ou parce qu’elle estime être en meilleure position seule. Les avocats doivent revoir les moyens de facturation.

Le travail pro bono pourrait-il alors être davantage mis de l’avant ?

Le travail pro bono est une partie de la solution. Ce n’est pas tous les avocats qui peuvent faire du pro bono, mais oui si l’avocat peut le faire je l’encourage fortement à le faire.

Vous êtes le fils d’un grand avocat, juge et ministre de la justice sous Jean Lesage, Claude Wagner, décédé à l’âge de 54 ans. Vous aviez à peine 22 ans. Quel a été l’influence de votre père ?

Mon père est un homme de justice qui a sacrifié sa vie pour le service public. J’ai toujours été impressionné par ça. Il m’a beaucoup influencé.

Toujours sur l’aspect de la famille, vous avez deux enfants qui sont avocats, votre épouse est juge, comment on fait pour déconnecter et ne pas parler droit lors des rassemblements familiaux?

Ce n’est pas facile, mais on trouve le moyen. Tous connaissent les limites car des dossiers pourraient un jour se retrouver devant la Cour suprême.

Comment un juge en chef trouve le moyen de décrocher?

Nous avons de grosses semaines. Voyez-vous j’arrive d’Halifax rencontrer des juges. Mais il faut décrocher et le sport est un bon moyen. Quand je trouve le temps, je pratique le tennis. Mais mon métier est stimulant et le jour où je ne serai plus passionné en arrivant le matin au bureau, je prendrai ma retraite.

Bio

Le Très Honorable juge Richard Wagner a été avocat pendant 25 ans avant d’être nommé juge à la Cour supérieure en 2004. Il a ensuite été promu à la Cour d’appel en 2011. Un passage d’une seule année, car en 2012, il fait son entrée à la Cour suprême du Canada. Il peut demeurer juge jusqu’à l’âge de 75 ans.