La journée internationale de la femme, c’est un peu comme le Nouvel An : ça revient chaque année et sonne l’heure des bilans. Le 8 mars est donc un bon jour pour se demander : où en est la femme de 2012 au sein du monde juridique?

Répondre à cette question n’est pas chose facile. Car, elle en amène de nouvelles: comment parler de la diversité sans la stigmatiser ? Comment évoquer le parcours de femmes diverses et différentes, sans indirectement réduire leur singularité respective en étiquette ?

Me Isabelle Landry
Me Isabelle Landry
Commençons d’abord avec une réalité frappante : un simple coup d’œil jeté aux bancs universitaires des facultés de droit suffit pour se rendre compte que la profession se féminise.

Aujourd’hui, plus de 11 000 Québécoises sont membres du Barreau, soit presque 47% de la profession. Dans la section de Québec, 48% des membres sont des femmes, rapporte le site du Barreau.

Derrière ces chiffres, se cachent des visages, des réalités, des combats aussi, quelquefois.

Comme celui de Me Isabelle Landry, avocate chez Heenan Blaikie, impliquée à titre de bénévole au sein du comité organisateur du Gala-bénéfice Femmes de mérite de la YWCA Québec, organisme qui met en œuvre des actions permettant l'autonomisation des femmes et des filles tout en favorisant leur santé ainsi que leur sécurité physique et économique.

« Il est important de ramener le sujet sur le tapis au moins une fois dans l’année, c’est loin d’être de trop », confie l’avocate qui a bien conscience qu’il reste encore du chemin à parcourir.

Car, ne nous mentons pas : malgré leur nombre grandissant au sein de la profession, les femmes sont encore trop peu nombreuses à accéder au rang d’associée.

Oui, difficile de se faire une place en haut de la pyramide hiérarchique, même si la tendance commence, peu à peu à s’inverser comme en témoigne les récents succès de femmes telles que Me Chantal Châtelain, associée responsable du cabinet Langlois Kronström Desjardins, ou Me Kim Thomassin, associée directrice du cabinet McCarthy Tétrault.

« Elles sont majoritaires à l’Université mais trop peu à devenir associées », déclare Me Landry qui pas plus tard que le 1er mars dernier, assistait à un dîner-causerie organisé par le Barreau sur le thème : le féminisme en 2012.

« Notre féminisme à toutes, aujourd’hui, c’est de continuer, de persévérer pour ne plus être confinées sur les bancs de l’école et améliorer nos statistiques. »

A l’époque, alors qu’elle était avocate depuis une année au bureau de Québec d’Heenan, Me Landry avait atteint son objectif professionnel, mais ne ressentait pas un accomplissement en tant que femme.

Elle le trouve alors au sein de la YWCA Québec, une organisation féministe loin des clichés habituellement associés à la chose. Leur slogan ? Accompagner les femmes vers le meilleur d’elles-mêmes.

« Au départ, je n’étais pas convaincue. Selon moi, une féministe avait un côté enragé, revendicateur. Comme beaucoup, j’avais le stéréotype de la lesbienne poilue en tête », confie-t-elle. In fine, elle y découvre des gens extraordinaires, des femmes inspirantes, qui ont su franchir moult obstacles pour se réaliser.

« J’y ai compris la chance que j’avais d’être une femme, ici et aujourd’hui. Il y a encore des femmes, dans le monde entier, qui ne sont pas traitées comme elles le devraient. Au Québec, également : les femmes battues, les prostituées. »

Cette journée de la femme est donc nécessaire. Définitivement. Malheureusement. Pour rappeler aussi au monde juridique relativement conservateur qu’elles ne sont pas toutes uniformes, ou des copies conformes issues d’un même moule.

Me Elisabeth Brousseau
Me Elisabeth Brousseau
À l’instar de Me Elisabeth Brousseau, en poste depuis 7 mois chez McCarthy Tétrault. Me Brousseau est lesbienne. Et out.

« Cela n’a pas été un combat pour moi, j’ai toujours été out. Chez McCarthy, tout s’est déroulé naturellement, je n’ai eu aucun souci d’aucune sorte », explique l’avocate.

Pas de coming out au programme donc pour cette toute jeune maman qui a pu bénéficier, comme tout le monde, d’un congé parental lorsque sa conjointe a accouché il y a peu. Dans les cocktails d‘avocats, elle parle de sa vie privée avec le plus grand naturel.

« Nous sommes plusieurs membres de la communauté LBGT chez McCarthy, nous recevons le même traitement que les autres. Les réactions autour de moi ont toutes été excellentes. »

Pourtant, si Me Brousseau est visiblement chanceuse, il existe encore beaucoup trop de cas de figures où la femme n’ose pas révéler son homosexualité, beaucoup trop de questions en suspens pour les étudiantes en droit aussi.

“C’est important d’en parler”, dit Me Brousseau.

La discrimination existe encore. On a pu constater avec la récente réalisation par Urbania d’un magazine spécial lesbiennes, que peu d’homosexuelles prenaient la parole publiquement.

Alors, elle s’implique humainement. Pas comme porte-parole, mais comme une femme qui désire en aider d’autres.

Pas plus tard qu’hier soir, elle répondait aux questions d’étudiants de droit de McGill sur la question, et évoquait son expérience en tant que membre de la communauté LGBT durant la course aux stages.

Le dire ou non lors d’une entrevue fait partie, par exemple, des nombreuses interrogations d’étudiants à qui elle offre des bouts de son parcours personnel en possible réconfort.

« Durant la course aux stages, on ne m’a pas posé la question. Si cela avait été le cas, j’aurais répondu franchement. Parce que je ne me voyais pas travailler dans un cabinet pour qui cela aurait constitué un problème. »

Une femme résolument optimiste, pour qui la journée de la femme est une occasion de promouvoir et souligner l’implication des femmes dans la communauté juridique. Qu’elles soient juges, avocates, associées.

Une femme, qui a confiance en l’avenir, convaincue que l’on verra dans le futur de plus en plus de femmes accéder à des postes clés. Une femme avant tout. Avant d’être avocate ou lesbienne.

Me Karine Joizil
Me Karine Joizil
Car le plus important est ailleurs, comme le dit si bien Me Karine Joizil, avocate chez Fasken Martineau depuis 14 ans, québécoise née de filles d’immigrants haïtiens.

« Il ne faut pas avoir de préjugés, la recette gagnante c’est étudier, rester ouvert sur le monde, s’investir. L’univers du possible est accessible à tous », déclare l’avocate, moult fois impliquée dans la cause des femmes par le passé, tant au YWCA qu’à la Jeune Chambre du commerce Haïtienne.

Elle a eu la chance d’effectuer un beau parcours, non parsemé de difficulté liées à son origine ethnique.

Mais remarque personnelle : il suffit de lancer une recherche dans les répertoires des plus grands cabinets pour constater que les photographies de femmes venues de minorités visibles ne se bousculent pas au portillon.

« Le défi pour les immigrants c’est d’encourager leur relève à investir toutes les sphères professionnelles. Si nous n’envoyons pas nos enfants dans les écoles de droit, ils ne seront pas juges ! » dit-elle. Il y a des difficultés sur la route, oui, elle le reconnaît. « Possiblement, mais pas nécessairement. »

L’important, au final, selon elle, est de croire en soi. Car, lorsqu’elle a annoncé à ses parents qu’elle désirait faire carrière dans le droit, ce ne fut pas évident. Tout le monde pensait alors, qu’il était impossible pour « une jeune noire » d’évoluer dans le milieu juridique.

« Finalement, l’histoire leur a donné tort », conclut-elle. Un beau message en cette journée qu’elle juge importante pour les femmes du monde entier, toutes celles qui n’ont pas la chance d’être en Amérique du Nord.

Awa Carole Diop
Awa Carole Diop
Une réalité que confirme Awa Carole Diop, ingénieure électrique et agente de brevets chez Norton Rose. « Il faut être persévérant, ne pas baisser les bras, et cela passe par le travail », dit la jeune femme d’origine sénégalaise. Une femme, qui évolue dans un milieu essentiellement masculin.

« A compétences égales et, d’après mon expérience, je ne pense pas qu’il y ait de différence entre un homme ou une femme, une personne d’origine québécoise et une autre. Il faut faire ses preuves et être au top, le premier critère est, selon moi, un critère de performance », dit-elle. L’important est donc de posséder, un certain bagage: expertise, expérience, capacité. Et « d’être à la hauteur », poursuit-elle.

« J’ai eu la chance de faire mes études au Québec, ce qui a peut-être plus facilité mon intégration professionnelle, mais je pense ce qui compte pour l‘employeur, avant toute chose, c’est le CV », dit-elle, convaincue que s’il est impressionnant, rien ne vient faire barrage à la réussite.

Me Natasha Girouard
Me Natasha Girouard
On est d’accord. Rien ne devrait être obstacle au rayonnement professionnel des femmes. Pas même la plus belle chose au monde. Leur grossesse. Et ce n’est pas Natasha Girouard, notaire et associée chez BCF, heureuse mère d’un petit garçon de 2 ans et demi, qui dira le contraire. Fiscaliste au sein d’une équipe de notaires entièrement féminine, elle a su concilier sa vie personnelle avec ses responsabilités d’associée.

« Lorsque l’on concilie les deux, on est constamment en train de jongler avec nos horaires. Mais j’ai été étonnamment surprise de constater à quel point tout le monde (clients, collègues et cabinet) s’est montré compréhensif face aux imprévus de dernière minute », confie-t-elle.

Fiscaliste dans une équipe spécialisée en protection du patrimoine, elle a pu prendre quatre mois de congé maternité. Grâce surtout « à une équipe de femmes très forte, et une belle politique pratiquée par BCF ».

Et là où les non-associées peuvent prendre un an de congé, elle a choisi de revenir quatre mois plus tard. « Le retour fut très difficile oui, non pas parce que je culpabilisais mais en raison de ce qu’en langage de maman, on appelle le « mummy brain », soit la difficulté de concentration qui suit la sécrétion de certaines hormones durant la grossesse. »

Encore une fois, elle trouve du soutien. « Mes collègues masculins, qu’ils soient associés ou non, ont énormément supporté l’équipe. Les fiscalistes, notamment, venaient donner un coup de main. » En outre, avant de faire un enfant, elle a même consulté un coach ce qui lui a permis de changer sa vision des choses et de gagner toute l’énergie dont elle avait besoin pour relever le défi.

Depuis, elle a ses « trucs ». « D’abord je mise sur mes forces et je m’organise. Ensuite, je définis mes priorités, je gère le temps et j’apprends à déléguer. Comme je suis très efficace le matin, je travaille très tôt, durant deux heures, avant que mon garçon se lève. Cela me permet de livrer mes dossiers à temps tout en gardant du temps pour lui en soirée », dit-elle.

Levée à 4 heures du matin, couchée à 21h: les journées sont intenses. Mais c’est un choix. « Pour m’épanouir en tant que femme et professionnelle, j’ai besoin des deux. Je travaille moins d’heures mais de façon excessivement plus intense. »

Surtout qu’en tant qu’associée, elle a certaines obligations concernant la gérance de son équipe. « Mais j’ai appris à mettre l’énergie au bon endroit. Il y a des choses que je délègue. Je me concentre surtout à développer de nouveaux dossiers et je laisse le soin à l’équipe bâtie autour de moi de gérer les problèmes administratifs à l’interne telles les facturations. Même si je reste bien entendu impliquée », explique-t-elle du haut de ses 40 ans.

Se lancerait-elle sans hésiter dans la même aventure si l’occasion se représentait ? « Absolument! », conclut-elle, avec un large sourire.

Me Marianne Plamondon
Me Marianne Plamondon
Un beau défi qu’a aussi su relever Me Marianne Plamondon, avocate chez Norton Rose Canada, maman de deux enfants (2 ans et demi et 11 mois), et conjointe de Me Alain Ricard associé au cabinet.

« C’est un défi de tous les jours, on peut le dire oui, cela nécessite une bonne dose d’énergie, de détermination et d’organisation, mais c’est possible », assure-t-elle. La preuve: elle parvient à jouer sur tous les tableaux, au jour le jour. Une « gymnastique familiale », dit-elle, qu’elle entreprend chaque jour au côté de son conjoint. Avant-hier, elle est restée à la maison, son enfant était malade. La dernière fois, c’est Me Ricard qui a annulé ses rendez-vous. « Un couple, c’est cela », dit-elle.

« Les gens disent souvent que c’est dur à concilier mais on a la chance, dans un grand cabinet, de ne pas avoir de patron qui vérifie nos heures. Personne ne m’a demandé où j’étais, je n’ai pas à rendre de comptes du moment qu’à la fin de l’année, j’ai fait le rendement que l’on attendait de moi. »

Aussi, ses dossiers n’avaient pas disparu au terme de ses deux congés maternités. « J’ai demandé de l’aide à des collègues, bien sûr, mais j’ai repris ma place oui. On a des défis supplémentaires c’est sûr, mais je suis optimiste et je le dis à toutes les jeunes femmes du bureau : elles ne doivent pas laisser tomber ce défi-là. »

Et c’est-ce message-là, qu’elle aimerait faire passer en cette journée de la femme : ne pas avoir peur de faire des enfants, s’organiser avec son conjoint. « Je vois des jeunes avocates qui quittent la pratique privée ou qui se disent que cela va être trop dur, qu’elles ne vont pas y arriver. C’est triste. J’ai envie de leur dire : "Attends de le vivre là ! Et organise toi, car c’est possible !" »

Encore une fois : se donner les moyens de réussir. Et ce, qu’elle que soit la voie que l’on a choisie : grand cabinet, pratique solo, ou même conseillère juridique en entreprise.

Me Antonietta Marro
Me Antonietta Marro
« En tant que femmes, on a peut-être tendance à se retenir, faire attention avant d’aller dans une direction, prendre des décisions calculées, peut-être faudrait-il juste se faire confiance, sortir de sa zone de confort et tester ses limites », confie Me Antonietta Marro, conseillère juridique principale chez Aveos, à Montréal.

Parmi ses actions de femme, pour les femmes, notons qu’elle est à l’origine d’une conférence, réservée aux conseillères juridiques et en collaboration avec Norton Rose Canada qui se tiendra à Montréal le 14 mars prochain.

« Il ne faut pas se faire d’illusion, bien qu’il faille se féliciter en un jour comme aujourd’hui, des progrès réalisés depuis des siècles, il y a encore beaucoup à faire. Dans les conseils d’administration, si l’on regarde la proportion hommes/femmes, ce n’est pas toujours équitable », dit Me Marro.

L’évènement s’attachera à dresser les portraits de femmes à la tête de services juridiques et à montrer comment l’on accède à des postes clés en entreprise.

Parmi les conférencières, seront présentes: Brigitte Catellier, vice-présidente des affaires juridiques et secrétaire chez Astral Media, Christine Desaulniers, vice-présidente et chef des affaires juridiques à Transcontinental, Caroline Lemoine, vice-présidente aux affaires juridiques et secrétaire corporative chez Lassonde, et Martine Turcotte, vice-présidente exécutive chez BCE.

« Elles évoqueront les défis qu’une femme a à traverser pour se rendre à un poste de direction », explique-t-elle.

Autant de femmes que de parcours couronnés de succès donc, que de voies juridiques possibles vers la réussite, que d’espoirs futurs pour l’ensemble de la communauté féminine.

Oui, les femmes iront où elles veulent, à force de volonté et de détermination.

Me Louise Béchamp
Me Louise Béchamp
Un constat que partage Me Louise Béchamp, associée chez Fasken Martineau depuis près de 20 ans et membre du conseil d'administration du Centre des femmes de Montréal, organisme dont la mission est « d’aider les femmes à s’aider elles-mêmes. »

« C’est la base : on doit soi-même forger notre chemin », dit l’avocate de 56 ans, mère de trois enfants, associée chez Fasken depuis près de 20 ans. Son expérience, aujourd’hui, lui permet de constater l’importance d’acquérir une indépendance en tant que femme, et celle de l‘éducation aussi.

« Vous savez, je ne proviens pas d’un milieu favorisé. Il faut simplement se donner les moyens soi-même et se montrer déterminée. Il faut foncer, ne pas avoir peur de faire carrière et de s’imposer de façon positive. J’ai pris les moyens pour jumeler vie de famille et vie professionnelle, appuyée par le soutien de mes collègues et le cabinet. Je n’ai pas connu d’obstacles. »

C’est à Me Béchamp, donc, que l’on offrira le mot de la fin, qui constitue l’essentiel de ce qu’il faut retenir en ce jour important pour toutes les femmes : tout est possible, si peu qu’on le veuille.

« Souvent, nous sommes notre propre obstacle », conclut-elle.

A bon entendeur(e)… Et bonne fête Mesdames !