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Référez donc unE avocatE!

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Camille Laurin-desjardins

2020-11-10 15:00:00

« C’est dévalorisant et extrêmement décourageant, quand tu pratiques depuis 15 ans, que c’est ton collègue à côté qui reçoit les appels, et pas toi! »

Me Sana Halwani. Photo : LinkedIn
Me Sana Halwani. Photo : LinkedIn
Depuis quelques années, l’avocate Sana Halwani, associée à la boutique de litige torontoise Lenczner Slaght, remarquait que chaque fois qu’on lui demandait de référer un.e collègue, parce que son cabinet était en conflit d’intérêts par exemple, c’était toujours un homme qui lui venait en tête en premier.

« Même moi, qui ai un intérêt particulier pour la diversité dans la profession… les premiers noms auxquels je pensais, c’était vraiment souvent des hommes âgés, blancs! » lance-t-elle.

Cela l’a fâchée, et elle a décidé d’agir. L’an dernier, elle a commencé, avec son associée Shara Roy, à mettre sur pied une liste de toutes les avocates qui étaient des références dans leur domaine de droit, en litige.

« J’ai souvent dit (dans l’ancien temps, quand on avait encore des bureaux et des imprimantes!) : ça serait vraiment super, d’avoir une liste de noms affichée près de mon bureau, et chaque fois qu’on me demande de référer quelqu’un, je pourrais la regarder, comme un aide-mémoire! »

La première liste de « ReferToHer », lancée en juin 2019, contenait 177 noms d’avocates en litige à travers le Canada, tous classés par catégorie de droit. En cours de route, McCarthy Tétrault s’est joint au projet, pour gérer le volet de droit corporatif, notamment.

« Plusieurs de nos avocates en litige se sont retrouvées sur cette liste », explique Me Sonia Struthers, associée au sein du groupe du droit des affaires de Montréal, chez McCarthy Tétrault (dont le nom se retrouve sur deux listes dans le volet corporatif : « valeurs mobilières et marchés des capitaux », ainsi que « transactions et réglementations des institutions financières »).

« Nous avons vu qu’il manquait une partie corporative, poursuit-elle. Nous avons communiqué avec Lenczner Slaght, pour leur demander si on pouvait leur emprunter leur idée. Et on s’est dit : pourquoi ne pas le faire ensemble? »

Me Shara Roy. Photo : LinkedIn
Me Shara Roy. Photo : LinkedIn
La liste est maintenant bilingue (« RéfèrElle », en français), et contient plus de 400 noms d’avocates à travers le Canada, provenant d’une multitude de cabinets différents. Elle est divisée en neuf catégories dans le volet corporatif, et en dix autres dans le volet litige.

Les règles pour en faire partie? Être une avocate reconnue dans son domaine, en étant soit associée, soit avocate senior ou encore en pratique solo, et être référée par une avocate dont le nom se retrouve déjà sur la liste (mais qui ne travaille pas dans le même cabinet).

« L’idée, c’est d’amener sur la liste des femmes en qui on a confiance, qui sont les meilleures dans leur domaine, et qu’on se sent en confiance de référer », explique Me Halwani.

Cette dernière insiste : RéfèrElle n’est pas un énième classement comme Chambers ou Best Lawyers, ni une façon de mettre en valeur un cabinet.

« L’idée, c’est de penser aux femmes, de les avoir en tête, quand on doit référer des dossiers, explique Me Halwani. De se dire : est-ce que cet homme qui m’est venu à l’esprit en premier est vraiment la meilleure personne pour ce dossier? Des fois, la réponse sera oui! Mais des fois, on va réaliser que cette femme à qui on a pensé en deuxième ou en troisième a une expertise que les autres n’ont pas… »

L’avocate en propriété intellectuelle souhaite également que ses collègues réalisent que donner du travail à un.e avocat.e, c’est avoir du pouvoir.

« Soyez intentionnel, quand vous référez un dossier, clame-t-elle. Ne soyez pas seulement en mode automatique. Ce n’est pas juste un dossier que vous envoyez, ça veut aussi dire faire avancer quelqu’un dans la profession. »

Mais pourquoi est-ce si important?

Me Sonia Struthers. Photo : Site web de McCarthy Tétrault
Me Sonia Struthers. Photo : Site web de McCarthy Tétrault
Les références sont souvent le point de départ de l’avancement d’un.e avocat.e dans la profession. Selon une recherche effectuée par le Barreau du Québec en 2017, les femmes représentaient 52% des avocats, mais seulement 15% de celles qui pratiquaient au privé étaient associées (comparativement à 24% chez les hommes).

« Les recommandations sont une part de succès importante dans le succès des avocats », souligne Me Struthers.

Et il y a aussi une grande importance (parfois jugée démesurée) accordée à la personne qui est appelée en premier, qui apporte le dossier au cabinet, rappelle Me Caroline Biron, associée directrice chez Woods, à Montréal – dont le nom se retrouve sur la liste de litige, en droit commercial.

« La facturation, quand est venu le temps de la rémunération, est attribuée à la personne qui a amené le client, la source. »

D’ailleurs, Me Biron ne cache pas que son cabinet réfléchit en ce moment à se délester de l’importance de cette fameuse « source », ou du moins à partager les avantages qui en découlent à tous les avocats qui ont contribué significativement à un dossier.

Elle croit aussi que RéfèrElle pourra améliorer la rétention des femmes au sein de la profession.

« C’est dévalorisant et extrêmement décourageant, quand tu pratiques depuis 15 ans, que c’est ton collègue à côté qui reçoit les appels, et pas toi! » poursuit Me Biron, qui avoue en avoir elle-même souffert.

Me Caroline Biron. Photo : Site web de Woods
Me Caroline Biron. Photo : Site web de Woods
« Beaucoup de femmes se remettent en question, et je les comprends… mais ce n’est pas mérité! On perd des femmes qui ont plein de potentiel, qui sont hyper bonnes. »

En ce sens, Mes Halwani et Biron espèrent que cette liste servira non seulement aux avocats en pratique privée, mais aussi aux conseillers juridiques au sein des grandes entreprises.

« C’est un message que je reçois de plus en plus de la part des conseillers juridiques : il y a un réel désir de diversifier les équipes d’avocats externes, et les entreprises comprennent qu’elles ont beaucoup de pouvoir, à ce titre », précise Me Halwani.

Une réunion virtuelle

Il y a deux semaines, environ 140 des 400 femmes faisant partie de RéfèrElle se sont réunies sur Zoom, pour une soirée. Après un « cocktail » toutes ensemble, les femmes se sont divisées en sous-groupe, selon leur liste respective, pour réfléchir à des enjeux comme : comment référer plus de travail aux collègues BIPOC (noires, autochtones et personnes de couleur), ou encore comment favoriser la rétention des femmes dans la profession.

« Les commentaires que nous avons reçus par la suite étaient tellement positifs! s'exclame Me Halwani. Beaucoup d’avocates nous ont dit : “je ne me suis jamais retrouvée dans une “pièce” avec autant de femmes à tout casser, c’était tellement énergisant!” »

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11 commentaires

  1. Anonyme
    Anonyme
    il y a 3 ans
    Désespérant
    Avant je croyais que j'étais un féministe. Maintenant, je dirais que non. Bien que je n'ai aucun problème avec les femmes, ce genre d'initiative me désespère. Une liste qui exclut volontairement les gens d'un certain sexe en vue d'encourager l'égalité et la diversité ! Fallait y penser !

  2. Pirlouit
    Pirlouit
    il y a 3 ans
    Absurdistan
    Un autre truc absurde entre l'auto-critique communiste et la culture du pêché 2.0

    « Même moi, qui ai un intérêt particulier pour la diversité dans la profession… les premiers noms auxquels je pensais, c’était vraiment souvent des hommes âgés, blancs! »

    C'est bizarre, moi qui suis considéré comme un affreux réactionnaire par certains commentateurs de ce site disons à l'esprit étroit je réfère souvent des avocates (donc des femmes), souvent jeune et parfois pas blanche, quand je ne peux pas prendre un dossier. Il faut croire que j'étais en avance sur mon temps et sur certains. Mais je ne réfère évidemment pas les dossiers sur cette base.

    Lorsque je lis qu'il existe des listes discriminatoires seulement pour référer des avocates femmes, ça me donne plutôt l'envie inverse de ne pas l'utiliser et de ne pas référer quiconque est sur cette liste.

    "réfléchir à des enjeux comme : comment référer plus de travail aux collègues BIPOC (noires, autochtones et personnes de couleur)". Ben voyons, prochaine étape de l'absurde évidemment. Ou peut-être vous pouvez juste référer un client au meilleur avocat peu importe son sexe et sa race En passant ça semble étrange de distinguer "noir" de "personnes de couleur". Je serais curieux qu'on m'explique la logique.

    • Anonyme
      Anonyme
      il y a 3 ans
      LOL
      Sans dire si je suis d'accord ou pas avec l'ensemble du message, je dirai ceci.

      Pirlouit : "C'est bizarre, moi qui suis considéré comme un affreux réactionnaire par certains commentateurs de ce site disons à l'esprit étroit je réfère souvent des avocates (donc des femmes), souvent jeune et parfois pas blanche, quand je ne peux pas prendre un dossier. Il faut croire que j'étais en avance sur mon temps et sur certains. Mais je ne réfère évidemment pas les dossiers sur cette base."

      Équivalent de : "Je suis pas raciste, j'ai un ami noir."

    • Pirlouit
      Pirlouit
      il y a 3 ans
      Retour aux études ?
      Je pense que vous devriez réviser le terme "équivalent" parce que :
      1. Votre exemple ne démontre rien sauf vos propres préjugés;
      2. Votre exemple bien que mauvais n'a rien à voir avec mon message;
      3. Vous n'avez absolument pas compris que je faisais référence au commentaire de l'avocate mais à l'inverse.

      Mais bon j'imagine que vous appliquez votre comparaison boîteuse à n'importe quel propos pour discréditer les autres.

      Maintenant, expliquez nous comment quelqu'un peut être raciste s'il a un ami noir.

    • Anonyme
      Anonyme
      il y a 3 ans
      Voici la logique de cette distinction, cher Pirlouit
      "En passant ça semble étrange de distinguer "noir" de "personnes de couleur". Je serais curieux qu'on m'explique la logique."


      Étonnament, vous semblez ne pas avoir remarqué une conséquence prévisible du communautarisme exacerbé: tous les groupes sont en concurence les uns contre les autres pour l'attention médiatique, les subventions, et le trophé de celui qui devrait recevoir des réparations le plus rapidement (ou les réparations les plus élevées).

      Cette course va généralement de pair avec la prétention de chaque groupe voulant qu'il ait davantage souffert qu'un autre, selon ses représentants autoproclamés. Cela génère des guerres entre les groupes, et même à l'intérieur de chaque groupe (ex: Normand Bradwaith ne serait pas un vrai noir, serait un traitre, tel groupe serait multi-oppressé alors qu'un autre ne le serait pas, ou ne le serait plus, ...).

      Pendant que cette "guerre de tous contre tous" déchire la société, les politiciens (ceux du sommet comme ceux aux bas de la pyramide, comme le Doyen Frémont), et leurs commanditaires (grandes sociétés) fument des cigares en se félicitant que les projecteurs médiatiques ne soient pas braqués sur problèmes économique structuraux.

  3. Me Redoute
    Me Redoute
    il y a 3 ans
    Du nouveau à l'ancienne
    Ça fait des centaines d'années que les hommes y ont pensé.

  4. Un homme
    Un homme
    il y a 3 ans
    Étrange initiative
    Les femmes ont dépassé les hommes en termes de nombre dans la profession depuis plusieurs années déjà, presque tous secteurs de pratique confondus. Je ne comprends pas comment une femme (ou un homme) a de la difficulté à penser à unE avocatE comme référence... Les 10 premiers noms me venant à tête sont toujours des femmes quand vient le temps de référer. Il y a peut-être une problématique que je ne vois pas, mais ce genre d'initiative me semble inutilement divisive. Pour avoir pratiqué dans un grand bureau pendant plusieurs années, je confirme que les «boys club» n'existent plus.

  5. Mk
    Franchement
    Il faut voir la vérité en face aussi des fois. Tant que les femmes enfanteront, il se trouvera des hommes (et des femmes) pour avoir peur qu'elle les laisse en plan dans un procès pour aller accoucher. On ne peut pas faire grand chose contre ça!

  6. Michael
    Michael
    il y a 3 ans
    Notaire
    Je n'aime pas en général les statistiques quand on parle d'égalité homme/femme car ils font souvent une abstraction importante. Je veux dire, tout le monde sait que l'accès à la pratique et à l'instruction était inégale il y a des décennies déjà. De sorte, à ce moment, les hommes d'un certain âge sont surreprésentés dans les statistiques. De sorte que lorsqu'on évalue aujourd'hui une "inégalité" persistante avec ces statistiques, on passe sous silence toute les démarches d'égalité faites depuis des années. Ainsi, si on voulait avoir une statistique plus intéressante et encourageante, en particulier pour l'accès aux bons postes par les jeunes juristes, une statistique général ET une statistique excluant par exemple les avocats de 50 ans et plus serait plus représentative. En dehors de cela, les constats tirés sont trompeurs. Imaginez si en utilisant une statistique précise il était montré que 50% des avocats associé de 40 ans et moins sont des femmes! En quoi serait équitable ce genre de liste? Par le fait du vieillissement, la "vieille" génération masculine va partir et la situation présente deviendra donc égale.

  7. Anonyme
    Anonyme
    il y a 3 ans
    Excellente initiative
    J'ai de la difficulté à comprendre tous ces commentaires négatifs. Je suis un homme blanc dans la quarantaine. Il est évident que les hommes sont favorisés dans le développement des affaires, ne pas l'admettre est de l'aveuglement volontaire. Il est plus que temps que les femmes, peu nombreuses en pratique privée après 15 ans et plus de pratique, soient solidaires les unes des autres et se réfèrent des dossiers. Je dis bravo à cette merveilleuse initiative.

  8. Anonyme
    Anonyme
    il y a 3 ans
    C'est là que je décroche
    Pourquoi les femmes devraient-elles être solidaires les unes des autres ? Si un client demande une référence, vous allez référer la personne qui, à votre avis, est la meilleure (ou qui vous croyez vous retournera l'ascenseur). C'est tout. Parce-que je suis un homme blanc dans la quarantaine (moi aussi), je devrais être solidaire des autres hommes blancs du même âge ? Je vous laisse deviner où ça peut nous mener. Seules les femmes devraient être solidaires entre elles ? Et pourquoi donc ?

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