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Du Barreau aux Nations Unies

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Nadia Agamawy

2024-03-06 15:00:38

Me Joey Hanna. Source: LinkedIn
Un avocat délaisse temporairement sa toge pour relever un nouveau défi au sein de l’ONU. Avec beaucoup de passion, il nous parle de son parcours et de ses aspirations.

Il s’agit d’un parcours d’un avocat passionné par le droit et par l’humain. À 33 ans, Me Joey Hanna occupe une grande chaise au Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR). Il est aujourd’hui le chef de bureau du HCR à Montréal. Il succède à Me Denise Otis.

Si elle peut sembler étrange pour certains, la transition de carrière de Me Hanna paraît très logique lorsqu’on y regarde de plus près. Il a été avocat au sein du Centre Communautaire Juridique de Montréal pendant sept ans. Passionné d’éducation et de transmission, il a également été chargé de cours à l’UQAM, et professeur à l’école du Barreau.

D’abord, comment tout cela a commencé?

Je suis né à Montréal en 1991 de deux parents originaires de la Syrie. À son arrivée ici, ma mère était enceinte jusqu’aux oreilles puisque je suis né 10 jours après. À la maison, j'étais élevé dans une culture syrienne, arabophone, c'est ma langue maternelle. Jusqu'à ce que j'entre à l'école, je ne savais rien d'autre de la vie que la Syrie et l'arabe. Puis c'est à l'école que j’ai appris le français. En fait, j'ai suivi des cours de francisation. Aujourd'hui, le français, c'est ma langue de travail, ma langue de la culture, de mes amitiés et de mes amours. C'est une langue que je chéris beaucoup. Le français est l’un des cadeaux que l'immigration m'a fait.

Est-ce que ce début explique en partie votre sensibilité à l'égard des personnes déracinées?

Tout à fait. Il y a quelque chose de fondamentalement courageux, voire téméraire dans le fait de laisser tout derrière soi. Dire qu'on va en quelque sorte « se sacrifier » pour la génération qui suit – parce qu'il y a souvent, ou tristement, une génération qui est sacrifiée dans le processus migratoire. Vous savez, mes parents, oui, ils ont été francisés, oui, ils ont eu des cours de francisation, mais ils n'ont pas eu d'opportunités d'études universitaires que moi et ma sœur avons eu. Ils ont eu des emplois que des fois les gens n'auraient pas voulu occuper.

Dans le temps, ils étaient en mode survie. Il fallait trouver une manière d'avoir des sous pour pouvoir envoyer leurs enfants à l'école, les éduquer, les franciser, pour que leurs enfants puissent ultimement aspirer à une vie meilleure que la leur.

Donc je salue les gens qui migrent ici. Certains le font à cause de la faim, d’autres à cause de la peur. Au fond, ce qui nous amène à aller ailleurs, c'est le besoin de protection, de sécurité, d’écoute, de respect mutuel et d’espoir. C'est le besoin d'humanité. Et c’est le message que je souhaite véhiculer ici dans le cadre de mon mandat au sein du HCR.

Pourquoi êtes-vous allé vers le droit?

J'ai beaucoup de difficultés à répondre à cette question. Je pense que c'était principalement par curiosité intellectuelle. Dès le cégep, j'étais vraiment intéressé par les questions de droit international, de relations internationales, de géopolitique ainsi que la politique. Je voyais dans le droit un aspect sécuritaire aussi. C'est un diplôme qu'on considère « professionnel », donc j'y voyais une manière intéressante de déployer ces intérêts.

Donc, j'ai un peu suivi l'adage que le droit mène à tout. Et j'ai adoré mes études en droit. J'étais très content d'étudier la chose politique, la chose juridique, de comprendre les rouages de l'État et le fonctionnement du système normatif.

Je sais qu'on est actuellement en période de course aux stages. Pour beaucoup d’étudiants et étudiantes en droit, le cabinet d'avocats est l'image classique qu'ils et elles ont de la profession. Je respecte tout à fait ça. J'ai des collègues extraordinaires dans des contextes privés et dans des cabinets. Mais personnellement, je ne me voyais jamais faire du « droit traditionnel ». Je souhaitais que mon parcours en droit soit au service des individus et des collectivités. Et c’est dans cette perspective que j’ai fait mon stage dans le Centre Communautaire Juridique de Montréal. Ensuite, j’y ai travaillé à titre d’avocat pendant presque sept ans.

Quel regard portez-vous sur cette expérience au Centre Communautaire Juridique de Montréal?

Je garde un souvenir intarissable. Mes collègues, que je garde encore dans mon cœur, sont des gens exceptionnels, qui sont habités par une vocation et une humanité profonde, celle de venir en aide aux gens. Au Centre Communautaire Juridique, il y avait une très belle communauté d'idées et de valeurs. Après, j’ai adoré la clientèle, souvent vulnérable, avec qui j'ai travaillé. J’ai appris de leurs défis, de leurs réalités et de leurs luttes au quotidien.

Quand des étudiants me demandent : comment expliquer votre passage du droit civil et familial au droit international et au droit des réfugiés. Ultimement, je leur dis que mon champ d'expertise, quoique je n’aime pas beaucoup ce mot, disons mon champ d’intérêt, ce sont les personnes vulnérables. Dans le cadre de mon travail à l'aide juridique, ces personnes vulnérables étaient par exemple des femmes victimes de violence ou des locataires en proie à une situation d'éviction, des gens en situation d'itinérance, ou encore des personnes aux prises avec des enjeux de santé mentale. C'étaient ces personnes qu'on cherchait à protéger grâce au corpus de lois sociales au Québec.

Et c'est un peu la même chose au sein du HCR. Les personnes, sous notre mandat, sont des personnes aussi vulnérables au sens du droit international.

Qu’est-ce qui vous a amené à joindre le HCR aujourd’hui?

Je crois que ma carrière est une suite logique de choses qui se sont produites et qui m'ont amené d'un endroit à un autre. Quand je travaillais à l'aide juridique, j'ai développé des ateliers d'information et de vulgarisation juridique, destinés à l'époque (en 2016) aux réfugiés syriens.

Puis, cette initiative-là a gagné en popularité. Ceux qui étaient des Syriens à la base, sont devenus des Sénégalais, des Congolais, des Colombiens, des Vénézuéliens. Bref, toute une panoplie de gens se sont rejoints à ces séances. Et in fine ce sont ces séances-là qui m'ont permis de découvrir la réalité des personnes réfugiées au Québec. Une découverte qui m'a poussée à aller faire une maîtrise en droit international. Et c’est dans le cadre de celle-ci que j'ai découvert le travail du HCR Canada.

Est-ce que cette transition constitue un adieu à votre toge d'avocat?

Absolument pas. Je suis fier de ma profession. Je m'y implique encore beaucoup par ailleurs, je pense que c'est important pour moi. Cela dit, je n'ai jamais vu le droit comme une finalité. Pour moi, le droit est un passeport, un visa qu'on a pour s'ouvrir des portes. C'est un langage commun que je parle avec une communauté épistémique. C'est un outil que je mobilise pour protéger des individus. Donc, ce n'est ni un adieu ni un au revoir. Au contraire, c'est juste une manière différente d'articuler cette profession, c'est ainsi que je vois cette transition de carrière.

Quelles sont vos principales responsabilités dans ce nouveau poste?

Alors, je suis le chef de bureau du HCR à Montréal. C'est un drôle de titre que j'apprends à apprivoiser tranquillement. C'est le vocabulaire onusien que j'apprends à absorber. On pourrait dire que je représente le HCR dans la province. Donc, je soutiens Mme Rema Jamous Imseis, la représentante officielle du HCR Canada dans le travail qu’elle fait au niveau national, mais surtout au niveau québécois.

Au Québec, je porte quatre chapeaux différents : la protection, la communication et les relations externes, la recherche de solutions durables et la collecte de fonds.

En matière de protection, je m’assure que les institutions canadiennes et québécoises respectent le droit d'asile. Donc il s’agit d’un travail juridique ou pseudo-juridique. Quant à la communication, c’est un volet qui comporte un aspect d’éducation publique. Ce matin par exemple, j’étais dans un cégep pour donner une conférence sur le soft et le hard law. Ensuite, la recherche des solutions durables concerne principalement les mécanismes de réinstallation des personnes reconnues comme réfugiés.

Vous vous attendez à quels défis dans ce rôle?

Je viens d'un milieu où je représentais des individus au quotidien. J’allais avec mes clients et clientes devant les tribunaux. Et on demandait au tribunal de rendre une décision sur les droits individuels d'une personne. Ce processus-là se soldait par un jugement, souvent assez rapidement. On pouvait donc dire que le dossier était fermé et on passait à autre chose.

Là, avec le HCR, mon approche est plutôt macro. Aujourd’hui, je travaille avec les institutions, et les gouvernements. C’est du policy work, donc un travail de plus longue haleine. Un travail qui prend plusieurs années et qui fluctue en fonction des aléas géopolitiques et/ou sociaux.

Donc je pense que le passage du micro au macro serait l’un des plus gros défis. Mais ça va être un défi intéressant à relever. Je suis prêt à retirer tranquillement mes lunettes micro et mettre mes lunettes macro pour amorcer un dialogue constructif.

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1 commentaire

  1. Anonyme
    Anonyme
    il y a un mois
    Bonne nouvelle !
    Un avocat et un humain extraordinaire. Belle nomination.

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