Dans le cadre d’une série spéciale, Droit-inc s’entretient avec des juges québécois afin d’évoquer avec eux les principaux défis de leur parcours et carrière.

L'honorable Stéphane Godri a trouvé à la Chambre criminelle et pénale de Cour du Québec, à Longueuil
L'honorable Stéphane Godri a trouvé à la Chambre criminelle et pénale de Cour du Québec, à Longueuil
Il avait 46 ans, « un âge dans la moyenne » selon lui, lorsqu’il a été nommé juge en 2013. Une carrière atypique, un vrai goût pour le droit criminel : l’honorable Stéphane Godri a trouvé à la Chambre criminelle et pénale de Cour du Québec, à Longueuil, une place qui lui va comme un gant. Dans le cadre de notre série sur les juges, il a accepté de revenir sur son parcours. Rencontre.

Droit-inc: Pourquoi avez-vous voulu devenir juge?

L’honorable Stéphane Godri: C’était vraiment une chose à laquelle j’aspirais. J’avais eu la chance de rencontrer un juge, d’échanger sur son travail. Ça avait l’air intéressant… et ça l’était! Je peux le dire! (il sourit) C’est même extrêmement intéressant. Chaque matin je me lève avec plaisir. Chaque journée est différente, le rôle est toujours une surprise. Je ne lis pas les notes préliminaires. En droit criminel on ne veut pas que le jugement soit biaisé.

Cela vient couronner une carrière assez atypique, car vous êtes devenu avocat sur le tard…

Oui, absolument! J’ai été gérant d’une boutique de ski pendant 5 ans. Je ne savais pas ce que je voulais faire dans la vie après le Cegep. J’ai adoré l’expérience en gestion/administration. J’avais une amie qui étudiait en droit et ça semblait intéressant alors rendu à 25 ans, j’ai suivi des cours du soir, obtenu mon certificat, et je suis parti faire mon bacc à Sherbrooke.

Et où avez-vous débuté?

J'ai eu de la chance en début de carrière. J’ai eu mon Barreau à 30 ans et obtenu un premier poste dans un bureau d'aide juridique dans le Grand Nord. C’était génial. 2 ans et demi avec entre 750 et 950 dossiers à gérer seul. Ça m’a donné une expérience phénoménale après seulement 18 mois de Barreau. Ailleurs, ça aurait pris entre 5 et 7 années avant d’accéder à ça.

Est-ce que ce n’est pas étrange de passer de l’autre côté de la barrière en devenant juge?

Non pas du tout, je pense que ça prend ça, cette connaissance, cette expérience. Il y a du non droit, du non écrit. Si l’on n’a pas pratiqué comme avocat, je ne vois pas comment on peut comprendre leur réalité lorsqu’on devient juge. Dans mon idéal, le juge aurait fait de la défense et de la poursuite comme avocat. Pour la société il y a toujours cette question d’apparence de conflit. Mais vous savez, la ligne on la tranche. La preuve demeure la preuve.

Comment fonctionne la Chambre criminelle de Longueuil?

Pour l'honorable Stéphane Godri le plus difficile ce sont les abus physiques, les abus sexuels sur enfants
Pour l'honorable Stéphane Godri le plus difficile ce sont les abus physiques, les abus sexuels sur enfants
On est une dizaine avec une rotation une fois sur dix. On entend beaucoup de procès, il y a beaucoup de délibérés. On peut être appelé un peu partout en Montérégie, entre 5 et 10 fois par année environ. En ce moment (ndlr : début juin) je suis assigné à un procès à Saint-Jean-sur-Richelieu. Mais si un policier, par exemple, était assigné à Longueuil, c’est un juge d’ailleurs qui viendrait.

Est-ce qu’il y a des affaires que vous trouvez difficiles?

Le plus difficile ce sont les abus physiques, les abus sexuels sur enfants. J’essaie de ne pas visualiser, de ne pas faire de lien avec mes propres enfants. Quant à trancher, ce sont souvent des discussions que l’on a quand on est avocat. Mais à la poursuite, on fait déjà un peu ça. Ça se fait naturellement, c’est à l’intérieur de tout doute.

Et le métier est exigeant?

C'est difficile de rester concentré, c'est fatiguant. Parfois, au début, ça arrive de se perdre dans ses pensées 5 secondes et on est heureux qu'il n'y ait pas eu d'objection à cet instant précis! On reste souvent assis par tranche de deux heures. C'est là où on réalise qu'en tant qu'avocat au contraire on bouge beaucoup. Mais j’ai un rythme plutôt bien établi. J’arrive à 7h30, je déjeune ici à 9h. À 9h30 je suis à la Cour. Et je repars à 17h. La charge de travail est constante.

Plus que de rendre la décision, ce qui est difficile c’est de la rédiger. Articuler notre pensée devient difficile. Avant, le juge rendait sa décision au bout de quelques minutes en la motivant. Maintenant, vu la complexité du droit, on est obligé d’écrire. Il faut être le plus clair possible au cas où il y ait un appel. Certains juges vivent chaque décision comme si elle allait aller en appel.

Et que pensez-vous de ceux qui critiquent le travail des juges, dans les médias, sur les réseaux sociaux parfois?

On n’est pas à l’abri d’interpréter quelque chose de façon erronée. On va mettre par exemple trop d’emphase sur un élément. Je n'ai jamais été renversé en appel mais je sais que la question est « quand » ça va arriver et non « si ». On est tous des humains, on fait tous des erreurs. Quand une affaire est jugée en collégialité, c’est plus facile.

Même si on rajoute du rouge à ma toge, j’étais la même personne le jour de ma nomination que celle que j’étais la veille. On pense à tort que les juges ont énormément de connaissances mais c’est juste de l’expérience.

Comment voyez-vous l’avenir?

Je me considère vraiment à ma place, j’aime être là où il y a de l’action. La Cour du Québec, j’adore. C’est une cour extrêmement importante et dynamique. Ce sont avec les cours provinciales que les gens ont un contact. Je ne vois pas comment je pourrais être plus heureux ailleurs. J’ai l’impression d’avoir une influence positive sur la vie des personnes.

Pour relire notre entrevue avec la juge Madeleine Aubé, qui siège depuis trois ans et demi à la Cour du Québec, c’est ici.