La juge Madeleine Aubé siège depuis trois ans et demi à la Cour du Québec
La juge Madeleine Aubé siège depuis trois ans et demi à la Cour du Québec
Dans le cadre d’une série spéciale, Droit-inc s’entretient avec des juges québécois afin d’évoquer avec eux les principaux défis de leur parcours et carrière.

La juge Madeleine Aubé siège depuis trois ans et demi à la Cour du Québec. Rattachée au palais de justice de Sherbrooke, elle se déplace également à Cowansville, Granby, Drummondville, Lac Mégantic, et Magog. « On est des itinérants, mais pas sans abri!», lance en riant celle qui avoue n’avoir jamais eu de plan de carrière, et toujours suivi des coups de coeur. D’ailleurs, à 25 ans, elle était davantage attirée par une carrière en administration. C’est un cours en droit des affaires à l'Université de Sherbrooke qui lui donne la piqûre du droit. Elle y obtiendra son baccalauréat en droit en 1983. Le lendemain de son dernier examen au Barreau en droit pénal, elle accouche de son second enfant. C’est à l’hôpital qu’elle apprend ses résultats. Le 1er avril 1985, elle sera reçue au Barreau.

Depuis, en trois décennies de carrière, elle a successivement exercé à la Direction des affaires juridiques de l'Inspecteur général des institutions financières, à la Direction du droit constitutionnel, et à la Direction du contentieux, mieux connue sous le nom de « bureau des plaideurs. » Elle fut également Directrice des affaires juridiques à la Commission d’accès à l’information, au Ministère de la Justice du Québec, à la Direction des affaires juridiques Travail, Emploi et Solidarité sociale ainsi que Directrice générale associée au ministère de la Justice du Québec, division litige et du droit public et membre du Tribunal administratif du Québec à la section des affaires sociales.

Et dire que sa vie professionnelle a commencé comme réceptionniste et administrateur publicitaire junior chez Cossette! « Tout est possible, dit-elle en entrevue avec Droit-inc. Pour monter un escalier, on prend une marche à la fois… Il faut y aller graduellement. Après trois ans et demi, je commence à trouver un équilibre. »

Droit-inc: À quoi ressemble le quotidien d’un juge?

La juge Madeleine Aubé: J’ai des journées aux petites créances, le lundi et mercredi, il y aussi des gardes en établissement de personnes qui présentent un danger pour les autres ou pour elles-mêmes, ainsi que des conférences de règlements à l’amiable, de la gestion d’instances. J’entends 5 à 6 dossiers par jour aux petites créances,. Parfois, j’ai une journée de délibéré pour rendre six décisions. La diversité, c’est la beauté de la Cour du Québec, on fait de tout: du fiscal, des dossiers en Commission d’appel à l’accès à l’information, on fait des appels de la Régie du logement, du civil pur, des vices cachés, du droit commercial, de l’impôt. Quand on est avocat, on se spécialise. Quand on devient juge, il faut tout connaître! Et cela prend beaucoup de travail, à chaque dossier, pour prendre une décision éclairée.

Quand avez-vous appliqué au poste de juge?

La vie de Mme Aubé a changé depuis qu'elle est juge
La vie de Mme Aubé a changé depuis qu'elle est juge
Un soir, à la veille d’un voyage en France avec mon mari Yves Lafontaine qui est Président de la Commission des droits de la personne. On était à la fin du mandat de Charest, la commission Bastarache avait eu lieu, je décide alors d’appliquer. On m’a appelée pour une entrevue le 4 juin. J’ai été assermentée le 28 juin 2012. On n’oublie jamais la date de sa nomination. Ma vie a changé depuis que je suis juge, je fais attention à tout ce que je fais. Mes enfants me trouvent ben straight! (rires) Pour moi, ça va avec la fonction. Si tu veux avoir la confiance, il te faut la mériter, pas question de traverser au milieu de la rue. Je suis plus discrète, je fais plus attention.

Est-ce que vous pensiez à la magistrature en 1985?

J’étais loin de penser à rejoindre la magistrature, même si je vouais déjà une certaine admiration aux juges capables de rester assis de longues heures et d’écouter, moi qui suis très bavarde (rires). Cela dit, le rôle du juge a évolué, particulièrement en petites créances. Le juge n’est plus le Sphinx qu’il était quand j’ai commencé à travailler, il est plus interventionniste. J’ai commencé comme stagiaire et avocate au sein d'un grand bureau d'avocats et je pratiquais en droit administratif, municipal. Nous étions deux femmes dans le bureau. Un jour, dans le journal, je vois un avis de recrutement du Ministère de la Justice qui cherchait des avocats pour travailler à la Direction du droit constitutionnel et pour conseiller le ministre en matière de charte des droits et libertés de la personne. Je me suis dit: « C’est mon rêve! C’est ça que je veux faire dans la vie !»

Vous entrez alors à la Direction des affaires juridiques de l'Inspecteur général des institutions financières, et vous y restez de 1986 à 1988… avant de rejoindre celle du droit constitutionnel en 1988 où vous resterez 6 ans…

Ce furent des mandats extraordinaires! À la Direction du droit constitutionnel, j’ai écrit des mémoires pour la Cour d’appel, la Cour suprême, en matière de droits et libertés, j’ai plaidé devant la Cour suprême alors que j’étais jeune avocate. Au ministère de la justice, ils ne t’enlèvent pas ton dossier pour le donner au senior. Tu travailles avec lui. C’était beaucoup de stress et de défis. Nous étions une jeune équipe, les gens avaient été engagés pour regarder l’ensemble des lois pour voir si elles étaient conformes aux chartes ou non, les lois supra législatives. Ils parlaient en codes, en jargon, ils parlaient chinois ! (rires) Ce que j’ai appris du métier, je l’ai appris là, à travailler en collégialité. Quand on est juge, on est seul. C’est un peu plus difficile. C’est un travail solitaire. T’es tout seul dans ta salle de cour, tout seul quand t’écris ton jugement. Je suis contente que cela arrive maintenant, dans cette étape-ci de ma vie car j’ai moins besoin de m’alimenter aux autres.

En 1995, vous intégrez le bureau des plaideurs…

Oui, j’entre à la Direction du contentieux, jusqu’en 2000. Le goût de plaider moi-même était devenu très intense. J’avais pris du galon aux côtés des seniors. Je me souviens de dossiers: celui de l’aide sociale aux moins de 30 ans qui est monté jusqu’à la Cour suprême. J’ai ensuite parcouru le Québec, Saguenay, la Gaspésie, Gatineau, l’Abitibi. J’ai pratiqué l’interrogatoire des témoins, fait de l’enquête pure, des enquêtes du coroner sur des affaires de pensions alimentaires non versées aux femmes qui bénéficiaient de l’aide sociale. Notre travail est de poser des questions aux témoins, constituer la preuve, le dossier factuel, les pièces. La connaissance de son dossier et de sa chronologie fait un bon plaideur. C’est la préparation qui est la clé.

Vous avez eu des dossiers difficiles?

Oui, je me suis déjà faite suivre par un mari pas content. On est dans le quotidien des gens. Ce sont souvent des dossiers qui mettent en cause des blessures corporelles, ou quelqu’un qui perd son emploi. Vous savez…quelqu’un qui parle fort est quelqu’un qui m’impressionne encore. Mais ma sensibilité me sert : on approche le témoin différemment, on n’a pas les mêmes méthodes. Quand je parle de quelque chose, par exemple, je suis convaincue, je m’approprie le dossier. Il est essentiel de croire à son argument.

Vous avez aussi été chargée de cours à l'Université de Sherbrooke en Droit constitutionnel de 2000 à 2006 … mais également coordonnatrice au ministère de la Justice du Québec de 2000 à 2003…

Mme Aubé a été chargée de cours à l'Université de Sherbrooke en Droit constitutionnel de 2000 à 2006
Mme Aubé a été chargée de cours à l'Université de Sherbrooke en Droit constitutionnel de 2000 à 2006
Oui, j’ai enseigné le droit public fondamental, la séparation des pouvoirs, la suprématie de la constitution. J’ai passé des vacances de Noël à corriger des examens… Mais devant la fascination des étudiants, j’ai réalisé que j’aimais faire ces sacrifices. Au ministère, je faisais partie du Comité d'étude sur l'imputabilité de l'industrie du tabac; un projet qui était encore confidentiel à l’époque. On étudiait la faisabilité d’un recours contre les compagnies de tabac pour récupérer les soins de santé liés au tabagisme. Quand on m’a proposée cela, je suis sortie du bureau en pensant que ce n’était pas mon domaine, et en me demandant pourquoi on me demandait ça à moi. Tous les doutes m’envahissaient! Je voudrais cela que les femmes m’entendent… C’est votre doute, votre pire ennemi. Faites-vous confiance! Sortez de votre zone de confort, car tout peut arriver! C’est là aussi que j’ai connu le plus beau dossier de ma vie: le renvoi devant la Cour d'appel concernant la loi fédérale sur le système de justice pénale pour adolescents. On avait contesté certaines dispositions de la loi qui n’allait pas avec la philosophie de réhabilitation qui était applicable dans les Centres jeunesses.

Est-ce que certains dossiers viennent vous chercher davantage?

Ce sont les dossiers en matière de santé mentale. On doit décider s’ils doivent rester ou non en liberté, et souvent les médecins disent que ça a pas de bon sens car ils ont besoin de soin mais nous autres on n’est pas là pour regarder s’ils ont besoin de soin mais de regarder s’ils sont ou non un danger pour la société. C’est la seule raison pour laquelle on peut décider de priver quelqu’un de sa liberté. De façon générale, il n’y a pas de petits dossiers face à l’importance que ça a pour les gens. Pour les justiciables, c’est toujours très important. On n’a pas tous les jours accès au système de justice. J’y accorde une attention extrême, je me remets des décisions en mon âme et conscience. Ça nous habite tout le temps. La seule façon de commencer un dossier et d’en commencer un autre. On est absorbé par le suivant, puis par le suivant, et le suivant.

Est-ce que le doute vous assaille parfois?

Parfois je suis partie en étant persuadée de rendre une décision d’un côté, puis… Une chose est fascinante: on peut rendre beaucoup de décisions oralement mais il m’est arrivé en écrivant à des réflexions que je ne soupçonnais pas. On repose la question juridique, qui s’éclaircit parfois. La majorité des dossiers civils, on les fait à l’écrit. Mais en cas de doute, prendre en délibéré.. c’est sage.

Qu’est-ce qui fait un bon juge?

J’aurais jamais dit cela avant d’être juge mais faut aimer les gens. Les AIMER. On est un service. On rend un service au justiciable. Impartialement, mais on est là pour que les citoyens reçoivent des services de justice et gardent confiance. Ça passe en les accueillant. Aimer ne veut pas dire « materner » mais les accueillir. Le jour où je n’aimerais plus recevoir les gens et les écouter, je ne serais plus capable de faire cela, et je prendrais ma retraite. Ça demande tellement de soi! Tant que j’aurais la passion, la patience et l’énergie, je resterais juge.

Quels conseils donneriez-vous à une juriste qui voudrait suivre votre parcours?

Sortez de votre zone de confort, car tout peut arriver! À chaque pas, chaque fois, j’étais capable de sortir de ma zone de confort. Et chaque fois je me disais: « pourquoi j’ai dit oui? ». Ma mère, qui a eu 12 enfants, était une grande sage, et elle disait toujours: “on ne s’inquiète pas avant que cela arrive, car quand ça arrive, on a besoin de toute son énergie.” J’ai toujours retenu cela, il ne sert à rien d’anticiper les difficultés. Rien ne sert aussi de regarder une situation globalement Il faut y aller par étape, établir un échéancier, regarder ses objectifs semaine par semaine. Je m’autodiscipline comme ça. C’est ce que je fais quand j’ai douze jugements à rendre par semaine!

J’imagine qu’il faut aussi beaucoup de sang-froid…Pour ne pas paniquer!

Oh oui, oui c’est sûr. Mais bon, des fois…. ça ne paraît pas mais…. (rires). On a toujours un temps de réflexion pour décider. On ne décide pas tout de suite. Ce qu’il me faut maintenant? Du calme et de la sérénité pour continuer à être la meilleure juge possible pour les citoyens.