Justine Sara. Photo : LinkedIn
Justine Sara. Photo : LinkedIn
En octobre dernier, après que l’École du Barreau a annoncé que l’examen de déontologie qui devait se tenir en personne serait reporté, Justine Sara a commencé à recevoir de plus en plus de témoignages d’étudiants au bout du rouleau.

« Ç’a été la goutte qui a fait déborder le vase, explique la présidente de l’Association des étudiants de l’École du Barreau de Montréal (AEEBM). J’ai commencé à recevoir des messages, mais ce n’était pas pour des questions académiques. Les étudiants avaient besoin de parler, de se confier. Des étudiants à qui je n’avais jamais parlé… »

Justine a alors décidé de sonder ses camarades, pour évaluer l’étendue des dégâts. Droit-inc racontait la semaine dernière que les associations étudiantes avaient recueilli une centaine de témoignages d’étudiants pour tenter de convaincre la direction de l’École que les cours en ligne donnés cet automne n’équivalaient pas à la formation offerte en temps normal.

La présidente de l’association étudiante a également envoyé trois questionnaires à tous les membres, inspirés de documents de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), pour mesurer le taux de symptômes dépressifs.



Et les résultats de cette enquête, à laquelle 200 étudiants ont répondu, sont très inquiétants.
  • 8 étudiants sur 10 souffrent d’une détresse psychologique significative
  • 6 étudiants sur 10 présentent un niveau de bien-être assimilable à une dépression, 5 d’entre eux avec des symptômes dépressifs importants
  • 1 étudiant sur 6 a pensé qu’il serait mieux mort ou a songé à se blesser dans les 2 semaines précédant l’enquête
« Quand j’ai compilé les résultats, j’ai refait mes tableaux Excel deux ou trois fois, parce que je me disais : ça ne se peut pas, c’est trop élevé! relate Justine. Mais, oui, c’était bien ça. »

Et malheureusement, peu de temps après avoir reçu ces résultats, Justine a appris qu’une étudiante de son centre s’était enlevé la vie.

« Ça m’a vraiment bouleversée, confie-t-elle. Ce n’est pas quelqu’un que je connaissais, mais c’est toujours quelqu’un de trop qui part. Je la connaissais comme un nom dans un fichier Excel, elle était sur mes listes de cours… mais je n’aurai jamais la chance de lui parler. Ç’a été très difficile pour tout le monde. »

« Quand j’ai décidé de faire l’enquête, je me disais : si ça continue, il y a des gens déjà fragilisés qui ne vont peut-être pas s’en sortir, poursuit-elle. Et là, il est arrivé ça. J’ai vécu beaucoup d’impuissance. Ce n'est pas la faute du Barreau… Je pense pas que ce soit la faute de personne… mais maintenant qu’on le sait, c’est notre responsabilité de faire quelque chose avec ça. »

Émilie Lavoie-Primeau. Photo : LinkedIn
Émilie Lavoie-Primeau. Photo : LinkedIn
Un plan d’action

Quand elle a vu circuler ces chiffres effarants sur les médias sociaux, Émilie Lavoie-Primeau, fondatrice de l’entreprise de mieux-être The Profit Club, a décidé d’offrir son aide à l’AEEBM. Avocate de formation, Mme Lavoie-Primeau avoue avoir été troublée par ces résultats.

« Moi-même, je suis passée par l’école du Barreau, et mes amis et moi, on trouvait ça déjà hyper exigeant et difficile, raconte la Barreau 2017. Je me souviens de m’être dit dans les derniers mois : je n’imagine pas dans le contexte actuel, à quel point ça doit être difficile! Mais en voyant les résultats… Wow. C’est vraiment inquiétant. »

Elle a donc offert son aide à l’AEEBM pour mettre sur pied un plan d’action, qui comportera des mesures à mettre en place immédiatement, et d’autres à plus long terme, pour tenter d’améliorer la situation.

« Quand on est rendu à 80% de détresse psychologique, c’est probablement qu’il y avait des éléments prédisposants à cette fragilisation pendant la pandémie », explique Sylvain d’Auteuil, expert en santé mentale pour The Profit Club, qui a notamment été consultant pour la Commission de la santé mentale du Canada (CSMC).

« On va fouiller un peu plus, sur la situation pré-pandémie, précise-t-il. On est en discussion avec le Jeune Barreau de Montréal pour sonder ceux qui sont passés par le programme au cours des dernières années. On veut arriver à des mesures un peu plus pérennes. On ne veut pas non plus mettre un diachylon, en temps de pandémie, sur une plaie qui est plus profonde. On veut avoir un tableau diagnostic. »

« C’est sûr que ça va se faire en deux phases, ajoute Mme Lavoie-Primeau. La phase un, c’est l’urgence, pour les gens qui ont besoin d’aide immédiate. La phase deux, c’est : une fois que le feu est éteint, comment faire pour ne pas qu’il se rallume? Parce que la dépression, l’anxiété de performance… elles seront encore là, après la pandémie. »

La directrice des communications du Barreau Hélène Bisson. Photo : LinkedIn
La directrice des communications du Barreau Hélène Bisson. Photo : LinkedIn
L’équipe analysera aussi les outils qui sont déjà offerts, comme le programme d’aide aux étudiants : est-il utilisé, y a-t-il de la stigmatisation envers ces outils, dans le milieu compétitif qu’est le droit? Si oui, de quelle façon peut-on dédramatiser la demande d’aide?

Après un portrait de la situation qui devrait être présenté en janvier, des solutions pourront ensuite être mises sur pied, avec l’aide du Barreau, pour aider les prochaines cohortes.

Le Barreau prend la situation « au sérieux »

L’École du Barreau est en communication constante avec les associations étudiantes afin de répondre à leurs besoins, assure Hélène Bisson, directrice des communications du Barreau.

« L’École du Barreau et le Barreau du Québec sont très sensibles aux résultats du sondage dévoilés par l’AEEBM, nous a-t-elle écrit par courriel. Nous prenons au sérieux le bien-être psychologique de nos étudiants, et ce, depuis de nombreuses années. Nous sommes également conscients que la situation actuelle accentue considérablement le stress qu’ils peuvent ressentir. »

Mme Bisson rappelle que l’École du Barreau a mis sur pied un programme de soutien psychologique pour les étudiants et stagiaires, en 2008-2009, un service gratuit qui a été élargi l’année dernière, pour être offert sept jours sur sept, 24 heures sur 24.

« Plus récemment, en raison de la situation qui sévit actuellement, l’École a redoublé les efforts pour informer l’ensemble des 1500 étudiants de l’existence de ces services, » précise-t-elle.

L’École et le Barreau participent aux démarches avec The Profit Club, et en accueilleront les résultats « avec ouverture », insiste-t-elle.