Robert Leckey, l’auteur de cet article. Source : Twitter
Robert Leckey, l’auteur de cet article. Source : Twitter
Après de longs mois au cours desquels nos salles de classe furent vides, mes collègues et moi nous préparons à recevoir notre corps étudiant sur le campus les bras ouverts (de façon figurative, pandémie oblige). Il en est de même partout. Cette rentrée, si différente de toutes celles qui l’ont précédée, nous invite à réfléchir sur l’enseignement universitaire, et plus particulièrement dans une faculté de droit dans les circonstances actuelles.

La rentrée nous amènera trois cohortes étudiantes : celle qui étudiait chez nous avant la pandémie, qui y revient après une longue absence ; celle qui a passé sa première année entièrement, ou presque, à distance ; et celle qui s’inscrit dans notre programme. La deuxième nécessitera une attention particulière, afin que ses membres aient l'occasion de tisser les liens dont ils profiteront tout au long de leur parcours. Or, aucune de ces cohortes ne se verra accueillie par une faculté de droit identique à celle de mars 2020.

Quant à l’enseignement, tant le corps professoral que le corps étudiant ont hâte de se retrouver dans les salles de classe. Les professeurs conserveront certaines des pratiques acquises durant la longue période d’enseignement virtuel : chacun connaît mieux les apports et les limites des outils technologiques qui sont à leur disposition.

Le format du cours magistral de trois heures, qui s’est avéré être inutilisable sur Zoom, avait déjà épuisé son utilité avant la pandémie. Il ne devrait pas reprendre sa place, s’il en avait une.

Je crois que mes collègues et moi aurons pris conscience de l’immense privilège que représentent les rassemblements en personne avec nos étudiants, et que notre enseignement exploitera le potentiel distinctif du présentiel plus sciemment qu’avant.

Le retour en classe sera particulièrement bénéfique pour nos activités en réponse au rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. À la veille de la pandémie, nous avions approuvé l’ajout d’un cours obligatoire en traditions juridiques autochtones à la première année de notre programme. Les professeurs qui en étaient les champions prévoyaient une dimension importante d’enseignement et d’apprentissage sur le terrain, ainsi que l’invitation d’aînés autochtones. Ce cours sera finalement lancé dans sa forme optimale, cet automne.

Précieux moments informels

Si l’enseignement s’est poursuivi, tant bien que mal, sur Zoom depuis le début de la pandémie, l’une des plus grandes pertes était la possibilité d’apprendre et de réseauter durant les moments informels hors des cours. Une part indispensable d’une formation juridique complète découle des échanges précieux et spontanés dans les couloirs, la cafétéria et la bibliothèque. J’attends impatiemment la reprise de ces moments.

D’ailleurs, le retour au campus devrait faciliter la discussion sur des sujets délicats mais importants, qui est si centrale à la vie universitaire. Pensons, entre autres, aux questions d’injustice qui ont saisi notre attention depuis mars 2020.

Une courte liste inclurait le meurtre de George Floyd et la vague de manifestations en soutien à #BlackLivesMatter, l’exacerbation des inégalités sociales par la pandémie, la mort de Joyce Echaquan, l’affaire Camara, la découverte des sépultures sur les terrains d’anciens pensionnats autochtones, la crise climatique qui s’aggrave ou la reprise talibane d'Afghanistan. Notre communauté devait se contenter d’en débattre par le biais des médias sociaux, dans un contexte qui est parfois plus polarisant que le débat autour d’une table (café ou bière inclus).

Quant à la profession pour laquelle nous préparons notre corps étudiant, elle a été changée de façon irréversible. Les avancées technologiques provoquées par la pandémie devraient l’aider à mieux répondre à la crise d’accès à la justice, qui sévissait déjà. Certains outils technologiques que le système de justice tardait à reconnaître feront désormais partie de l’arsenal juridique. Il reste à en trouver le juste usage, en reconnaissant l’apport du présentiel, du moins à certaines fins.

Nos universités contribuent de façon importante à la vitalité de la société québécoise, mais elles ne le font pleinement qu’au travers d’interactions en personne. Il est donc heureux que ce soit un retour sur nos campus qui se profile à l’horizon.

Sur l’auteur

Robert Leckey est doyen de la Faculté de droit de l’Université McGill et titulaire de la Chaire Samuel Gale.