La Loi médicale du Canada confère aux médecins le droit exclusif de faire le diagnostic et le traitement d’une maladie physique ou mentale. La Cour demande aux psychiatres si l’accusé est apte à subir son procès, s’il est atteint d’une maladie mentale (autrefois on demandait s’il était psychotique?), s’il savait ce qu’il faisait au moment du crime? Durant le procès, la Cour va demander aux psychiatres d’expliquer le lien entre leur diagnostic et la commission du crime. Les psychiatres répondent bien à ces questions. Mais ont-ils les outils suffisants pour expliquer, par exemple, les meurtres de Turcotte? Non. Les psychiatres n’ont plus les outils pour expliquer un crime (ils les ont déjà eus). Et on sait combien les médias et la population cherchent des explications.

L’outil diagnostique des psychiatres

Un diagnostic basé sur des signes ne peut pas expliquer les meurtres de Turcotte, croit Martin Courcy
Un diagnostic basé sur des signes ne peut pas expliquer les meurtres de Turcotte, croit Martin Courcy
Les psychiatres (et certains psychologues) utilisent le Manuel Diagnostique et Statistique des troubles mentaux de l’Association Psychiatrique Américaine, communément appelé le DSM-IV. Il est utile d’en dire quelques mots pour bien comprendre ce qui va suivre. À l’origine, le DSM a permis de développer une épidémiologie psychiatrique et de savoir précisément sur quels critères recruter des malades pour tester un nouveau médicament pour le prescrire. Certaines classes de médicaments sont efficaces dans certaines catégories de diagnostics. Le DSM sert à prescrire (Belliver 2012). Le DSM se veut « athéorique ». Cela veut dire qu’on a voulu que tous les psychiatres soient d’accord (psychanalystes, neurobiologistes). On s’est concentré sur les symptômes, les signes qui sont devenus des critères, par exemple, la perte d’appétit, l’insomnie, la perte d’énergie depuis un mois, les difficultés de concentration, les brusques changements d’humeur depuis un an, etc. Si, par exemple, on repère trois signes sur cinq, on peut établir tel diagnostic, sans même tenir compte du contexte, de l’impression du contact avec la personne, de l’ambiance qui se dégage alors que c’est un pan énorme de la clinique (Falissard, 2012). Un diagnostic basé sur des signes ne peut pas expliquer les meurtres de Turcotte. De toute manière, les diagnostics ont une valeur explicative faible (Bandura, 1972). Daniel Zagury (2012), psychiatre et expert à la Cour d’appel de Paris dit : « on pourrait penser qu’en ce qui concerne l’expertise psychiatrique, le diagnostic (et donc la classification des maladies mentales) joue un rôle majeur. À mon avis, pas vraiment! L’essence de la loi, sur la question de responsabilité, c’est de déterminer le degré de discernement du sujet au moment du passage à l’acte. Il s’agit donc de mettre en relation un état mental particulier, celui que le sujet a au moment des faits, et un acte singulier. Et pour ce faire, le diagnostic ne suffit pas. Un schizophrène peut très bien commettre des actes qui ne sont pas en rapport avec sa maladie ».

Le DSM a évacué aussi la notion de maladie mentale, de même que les notions de névrose et de psychose. Le DSM parle de « trouble ». Le trouble mental est assimilé à la perte de l’état de santé mentale (Rouillon, 2012). La dépression, dans la DSM, fait partie des troubles de l’humeur et elle est identifiée comme un trouble dépressif, par exemple, un trouble dépressif majeur, épisode isolé, diagnostic qui semble avoir été évoqué dans le procès Turcotte. Est un trouble mental tout ce qui est étiqueté dans le DSM. À chaque parution, on retire ou on ajoute un trouble. Dans le prochain DSM, il semble qu’on va retirer le trouble narcissique (on sait que les tueurs sont très narcissiques) et ajouter le trouble de la tristesse pour la dépression légère, ce qui va permet une prescription là où il n’y en avait pas, ou encore on va ajouter le trouble de l’hypersexualité ce qui ouvre la porte au traitement médical de l’infidélité (syndrome Tiger Woods).

Le procès Turcotte

Le Tribunal aurait bénéficié de l’apport de d’autres spécialistes comme les criminologues, les psychologues. Les criminologues ont étudié les violences querelleuses, la violence conjugale, les interactions qui mènent au meurtre, le meurtre lui-même. Les psychiatres ne sont pas des experts dans ces domaines. Les psychologues disposent d’outils de mesure objective comme le test de personnalité MMPI-2 (Minnesota Multiphasic Personnality Inventory). Pas un psychologue se présente devant un tribunal sans avoir passé ce test. Ce test comporte 567 questions, une quinzaine d’échelles de validité et une quarantaine d’échelles cliniques. Les échelles de validité indiquent si le sujet a répondu de façon adéquate au test, s’il a faussé ou non ses réponses, s’il a eu tendance à faire une présentation de soi exagérément négative ou exagérément favorable, la capacité d’introspection, l’auto-critique, la présence d’insatisfactions, d’agressivité, de passage à l’acte, d’agitation, de psychopathologie. Quand le Dr Rocher de Pinel disait qu’il croyait Turcotte « sincère », il s’agissait d’une opinion subjective. Le MMPI-2 peut en donner une mesure objective. Les échelles cliniques donnent des mesures objectives de la dépression, de l’utilisation de la négation, du désordre de la pensée, de l’hostilité et de l’agressivité, des habitudes antisociales, du contrôle de soi, d’un malajustement qui date de longtemps, etc. Une échelle mesure les indicateurs négatifs au traitement, au succès de la psychothérapie ou, dit autrement, si l’individu pense que la psychothérapie peut l’aider et s’impliquer dans la psychothérapie.

Au procès Turcotte, les experts des deux parties ont émis des diagnostics de dépression et de trouble d’adaptation. Les médias et la population ne comprennent pas que ces diagnostics ont mené à un acquittement pour maladie mentale. Avec raison. Depuis quand la dépression sévère mène-t-elle directement au meurtre? L’expert de la défense dit aujourd’hui qu’il y avait d’autres facteurs : les idées suicidaires et la consommation d’alcool. On a évoqué un épisode isolé de trouble dépressif majeur pour expliquer le passage à l’acte. L’épisode isolé expliquerait pourquoi aujourd’hui Turcotte ne serait plus dépressif, même si c’était majeur au moment du crime alors que depuis, il n’a pas pris de médicaments. Pourquoi la défense n’a-t-elle pas plaidé une dissociation au moment du drame? Parce que la dissociation n’est pas une maladie et elle aurait entraîné une diminution de responsabilité plutôt qu’un acquittement pour maladie mentale alors que la dépression est une «vraie» maladie. On l’entend partout.

Le diagnostic de trouble d’adaptation montre bien le manque d’outils des psychiatres dans un procès pour meurtre. C’est un diagnostic fourre-tout. On peut faire dire n’importe quoi à ce diagnostic. Les clients des médecins ont presque tous ce diagnostic dans leur dossier, peu importe les problèmes. Un autre exemple, ceux qui font des enquêtes d’une plainte de harcèlement reçoivent des rapports psychiatriques où la victime a un diagnostic de trouble d’adaptation au travail. De tels rapports révoltent les victimes parce que c’est elles qui ont un trouble. Le problème est qu’à nulle part dans le DSM-IV, on ne parle de harcèlement et de ses séquelles psychologiques. Mais les employeurs se fient aux médecins à cause de leur statut.

L’expert de la Couronne a dit que le trouble d’adaptation n’est pas une maladie. C’est conforme au DSM-IV. Ce n’est pas une maladie, c’est un trouble. Il n’aurait pas dû y avoir un débat contradictoire là-dessus, ce que le DSM cherche à éviter. Mais Turcotte avait un trouble d’adaptation à quoi? On va dire qu’il n’avait pas accepté la séparation. Là encore, depuis quand la difficulté de s’adapter à une séparation mène directement au meurtre de ses enfants? Il y a quelque mois, un psychiatre refusait que Turcotte sorte de Pinel en disant : «Il va faire face à un stress et c’est le stress qui l’a amené au crime». On est encore dans la problématique de l’adaptation. Mais depuis quand le stress mène-t-il au crime? On peut comprendre les questionnements actuels sur l’expertise des psychiatres dans le procès Turcotte. Cela s’ajoute aux propos d’un des experts qui a dit dans un procès que si l’accusé avait pris un antidépresseurs pour sa dépression, le drame aurait pu être évité et dans un autre procès que le Prozac avait provoqué des réactions agressives qui avait entraîné le meurtre.

En terminant, la question de la psychothérapie. Dans le système judiciaire, il y a l’idée que la psychothérapie protège la société. Les juges ordonnent abondamment l’obligation de suivre une psychothérapie pour protéger la société. On fait jouer à la psychothérapie un rôle démesuré qui est entretenu par les médecins et les psychologues. Ce n’est pas vrai que la psychothérapie protège la société. Le cas Turcotte illustre bien que c’est loin d’être une garantie. Depuis 2009, Turcotte n’a suivi aucun traitement, aucune psychothérapie. Il y a quelques mois, son immobilisation dans un plâtre le favorisant, il aurait subitement fait l’introspection (est-il capable d’introspection?) qu’une psychothérapie lui serait utile. Ce n’est pas sérieux surtout si un MMPI-2 révélerait qu’il a des traits de personnalité narcissiques. Il est étonnant que les experts de Pinel marchent là-dedans. Faut-il rappeler que la majorité des individus (hommes et femmes) qui ont tué leurs enfants ou commis un crime familial recevaient un traitement médical ou étaient suivis en psychothérapie par un psychologue.

Sur l'auteur :
Martin Courcy est psychologue et spécialiste en négociation de conflit. Il fournit des évaluations et des expertises devant les tribunaux criminels et civils ( intervention policière, abus sexuels, libération conditionnelle, incapacité/invalidité, harcèlement, etc).

Note : cet article a initialement été publié sur le blogue de Martin Courcy. Il est publié ici avec l'autorisation de son auteur.