De l'œil du dragon à l'œil du juge…

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Élisabeth Fleury

Élisabeth Fleury

2026-02-12 15:00:26

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L’histoire avait tout d’un conte de fées entrepreneurial, portée par les projecteurs de l’émission Dans l’œil du dragon. Elle se retrouve sous la plume du juge Luc Morin…


Georges Karam - source : Radio Canada

En mai 2023, lors de la 12e saison de l'émission Dans l’oeil du dragon, les cofondateurs de Solution Bello convainquaient l’investisseur Georges Karam de s'associer à leur projet. Moins de trois ans plus tard, ce partenariat fait l'objet d'un recours pour oppression devant la Cour supérieure.

Marc Schaal, l'un des cofondateurs évincé de l'entreprise, y conteste son congédiement et le rachat de ses actions, alors que la start-up se trouve en situation d'insolvabilité.

Dans un (autre) jugement épique rendu le 9 février, le juge Luc Morin dépeint avec le style qui lui est propre la chute de cette collaboration. La décision se lit presque comme un roman.

Marc SCHAAL - source : LinkedIn

Dans cette affaire, le demandeur, Marc Schaal, est représenté par Mes René R. Gauthier et Audrey Baillargé, de Lazarus Légal.

Me Jack M. Little, du cabinet Osler, agit pour les défendeurs Georges Karam, Joseph Karam, Investissements Aylee et Solution Bello.

Un synopsis sans « l'effet dragon »

Le juge Morin plante le décor sans détour : « Signe indéniable de l'impact durable que l'émission populaire Dans l'œil du dragon aura généré sur l'entrepreneuriat au Québec, l'histoire qui nous occupe constitue la fin d'un cycle où le partenariat envisagé et célébré en grande pompe aux heures de grande écoute s'est transformé en un conflit larvé entre le dragon et l'un des fondateurs de l'entreprise dans laquelle il a investi. »

Luc Morin - source : LinkedIn

Cette histoire, poursuit le magistrat, n'aura ainsi pas droit à une capsule promotionnelle célébrant la réussite. « La version courte de cette histoire est que Karam [...] procédera en quelques mois à des investissements de plus de 2,5M$ dans l’aventure, alors que les cofondateurs [de Bello] n’y mettront que 50$ chacun », note le juge Morin.

L'entreprise Bello, spécialisée dans les boissons hydratantes, navigue aujourd'hui dans les « eaux troubles de l'insolvabilité ». Alors que les revenus sont insuffisants pour couvrir les dépenses, le climat entre les partenaires s'est dégradé jusqu'au « point de non-retour ». En août 2025, Marc Schaal est écarté des opérations, puis congédié, tout en restant actionnaire et administrateur.

Six demandes au cœur du litige

Saisi d'une demande de redressement pour oppression, le tribunal devait trancher une question cruciale au stade préliminaire : M. Schaal pouvait-il obtenir une batterie d’ordonnances d'injonction provisoire pour « juguler l'injustice dont il se sent victime » en attendant le procès au mérite?

René R. Gauthier et Audrey Baillargé - source : Lazarus Légal

Le demandeur a soumis une liste de six remèdes urgents, espérant forcer la main à ses partenaires. Il réclamait notamment la suspension du rachat de ses actions, le versement d'un salaire mensuel de 7 000 $, une provision pour frais de justice de 75 000 $ et la nomination d'un expert-évaluateur aux frais de l'entreprise.

Le « plan machiavélique » contre la réalité des chiffres

Pour justifier ces mesures, Marc Schaal a soutenu être tombé dans un « guet-apens longuement réfléchi » et un « plan machiavélique » orchestré par le Dragon Karam, avec la connivence de l'autre cofondateur, Clément Bouland.

Selon le juge Morin, M. Schaal « tente habilement de mettre de l'avant un narratif fondé sur l'histoire à vue d'oiseau » et « invite le Tribunal à s’attarder au synopsis et à la bande-annonce d’un film dénué de ses chapitres moins spectaculaires, mais tout de même révélateurs ».

Pour le magistrat, les assises du recours de Marc Schaal sont « beaucoup trop fragiles » pour justifier les mesures draconiennes demandées à ce stade préliminaire.


L'urgence du « 9-1-1 » commercial
Jack M. Little - source : Osler


Sur la question de l'urgence, porte d'entrée de toute injonction, le juge Morin a rappelé les critères de son collègue Donald Bisson, qui compare l'urgence judiciaire à un appel au « 9-1-1 », à une « transfusion sanguine » ou à « l'arbre sur le point d'être coupé ». Il a toutefois choisi de nuancer cette rigueur dans le contexte particulier d'un recours en oppression.

Le magistrat estime qu'une application trop rigide de ces critères découragerait les partenaires d'affaires de tenter un règlement à l'amiable. Selon lui, M. Schaal a agi avec la diligence requise dès la rupture définitive des discussions en novembre 2025.

S'il conclut ainsi à l'existence d'une urgence, le juge Morin prend soin de préciser que ce succès procédural ne garantit en rien une victoire sur le fond des demandes.

La décision : un accès à l'information, rien de plus

Malgré cette victoire sur l'urgence, Marc Schaal repart les mains presque vides. Le tribunal a rejeté ses demandes de salaire mensuel de 7 000$, de provision pour frais de 75 000$ et de nomination d'un expert aux frais de la compagnie.

Le seul gain pour le cofondateur de Bello est l'obtention des documents financiers de l’entreprise. Le juge Morin a insisté sur la nécessité de rétablir le « proverbial level playing field » : « Il n’existe aucune raison pour justifier une quelconque asymétrie dans l’accès à l’information recherchée ».

En somme, M. Schaal a le droit de savoir ce qu'il reste dans les coffres avant de continuer la bataille.

Le juge conclut ce chapitre en rappelant la réalité implacable qui s'impose aux parties : « Derrière l’amertume des parties, la déception des expectatives commerciales non-réalisées et les souhaits d’un divorce commercial net, il y a cette réalité implacable. Des partenaires à bout de souffle, une entreprise insolvable et l’incertitude quant à la suite des choses. »

Il n’avait pas été possible d’obtenir les commentaires des procureurs des parties au moment d’écrire ces lignes.

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