Derrière chaque juriste, un gestionnaire

Derrière chaque juriste, un gestionnaire

Pierre Olivier Lapointe

2026-03-24 14:15:02

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Facette la plus discrète du droit, la gestion est une des responsabilités quotidiennes des avocats les plus sous-évaluées…


Pierre Olivier Lapointe

Depuis 25 ans, j’ai la chance d’observer la pratique du droit de près, aux côtés de ceux qui l’exercent chaque jour. Ce regard privilégié, forgé au fil des dossiers, des échanges et des transformations du milieu, j’aurai le plaisir de le partager ici chaque mois.

À travers cette chronique, je souhaite réfléchir avec vous aux réalités concrètes du métier : l’organisation du travail, la collaboration entre professionnels, la place de la technologie, et tout ce qui permet — ou parfois complique — le travail juridique au quotidien.

Deux chiffres, issus d'études menées auprès de milliers d'avocats en Amérique du Nord, me reviennent souvent en tête. Le premier : près de trois avocats sur quatre affirment que le temps consacré aux tâches administratives constitue un défi important dans leur pratique. Le second : près de la moitié de leur journée de travail y est effectivement consacrée.

Ces deux chiffres combinés racontent quelque chose d'important : la pratique du droit exige aussi d’être un gestionnaire. Et un gestionnaire efficace, qui plus est.

Ouvrir un dossier : déjà tout un monde

Prenez l'ouverture d'un dossier client. En apparence, c'est une étape de routine. Mais si on ralentit et qu'on l'observe de près, on réalise assez vite à quel point elle mobilise de l’énergie.

Deux ou trois intervenants se trouvent souvent impliqués dans ce processus. Des courriels partent dans tous les sens pour récupérer les informations et documents. Les notes d'ouverture sont saisies quelque part, puis retranscrites ailleurs. Les pièces jointes s'accumulent, sont parfois renommées, dédoublées, comparées ou oubliées… Et la vérification des conflits, quand les processus ne sont pas bien établis, peut rapidement devenir un exercice tendu.

Tout ça, c'est avant même d'avoir posé un acte à valeur juridique. Et je me demande parfois si on mesure bien l'énergie que ça représente, cumulée sur d’innombrables dossiers par année.

Toutefois, l'organisation des dossiers, aussi importante soit-elle, n'est qu'un pan de la réalité d’avocat-gestionnaire.

Les multiples visages de la gestion

Gérer, pour un avocat, prend des formes très différentes selon l'endroit où il pratique.

L'avocat solo est, qu'il l'ait choisi consciemment ou non, un entrepreneur. Il gère ses finances, assume son marketing, négocie ses fournisseurs et n'a personne à qui déléguer ce qu'il préférerait ne pas faire. C'est une micro-entreprise, avec tout ce que cela implique.

L'avocat dans un cabinet de taille moyenne porte un autre type de responsabilité : diriger une équipe. Embaucher la bonne personne, l'intégrer, l'accompagner, parfois avoir les conversations difficiles. Et en parallèle, gérer les heures, les priorités, les attentes.


L'avocat associé dans un grand bureau doit également être un stratège : interpréter des données financières, fixer des objectifs, les mesurer, les défendre.

Et tous, sans exception — du solo au grand cabinet — gèrent des clients qui ont des attentes, des inquiétudes et des besoins qui dépassent largement le cadre strictement juridique. Chacun d’entre eux porte aussi une image professionnelle qu'il construit, entretient ou néglige, souvent sans y penser explicitement.

Ce qui est frappant, à mon sens, c'est que la formation juridique prépare peu à ces rôles. On les endosse parce que la pratique l'exige. Et on les découvre en pratiquant, avec ce que cela comporte d'hésitations, d'ajustements, et parfois de maladresses tout à fait normales.

Ce que personne n'enseigne vraiment

Mon père, qui m'a précédé à la tête de l'entreprise que je dirige aujourd'hui, le Groupe Lafortune, parlait de ses « deux bureaux » : celui où il étudiait les dossiers, et un autre où il allait, disait-il avec un sourire, « jouer au président ». La gestion, dans son esprit, était quelque chose qu'on faisait entre deux dossiers, un peu à contrecœur.

Je pense souvent à lui quand j'observe cette même tension chez les juristes que je côtoie. Cette impression que gérer, c'est du temps pris sur le « vrai » travail. Que c'est une obligation qu'on assume faute de mieux.

Et pourtant… J'ai eu la chance d'accompagner plusieurs cabinets dans des projets de transformation numérique. Chaque fois, la même réalité s'est imposée : la technologie ne change pas grand-chose à elle seule, si l'organisation du travail n'est pas pensée en fonction. Un nouvel outil dans un environnement mal structuré déplace les difficultés plus qu'il ne les résout. Ce qui fait la différence, c'est le travail fait en amont — clarifier qui fait quoi, à quel moment, et dans quel but.

C'est peut-être l'une des dimensions les plus discrètes de la pratique du droit. Et de tous les rôles qu'elle implique, c'est la gestion des personnes qui me semble la plus sous-estimée, et la plus exigeante. Parce qu'on peut apprendre à lire un bilan, mandater un comptable ou déléguer son marketing. Mais accompagner une équipe, reconnaître le travail bien fait, avoir une conversation difficile avec un collaborateur, cela s'apprend et se vit autrement. Et cela commence souvent par accepter qu'on en est responsable.

Ce que j'aimerais explorer avec vous

C'est dans cet esprit que je tiendrai cette chronique au cours des prochains mois. Nous aborderons la collaboration entre avocats, adjointes et parajuristes. La gestion du temps et de la charge cognitive dans une profession où les sollicitations ne diminuent pas. Ou encore, l'arrivée de l'intelligence artificielle et de ce qu'elle change, ou pas, dans l'organisation concrète du travail.

Mais avant tout, j'aimerais vous inviter à un exercice simple. Au cours des prochains jours, observez votre propre pratique — pas le fond des dossiers, mais tout ce qui l'entoure. Combien de rôles jouez-vous au cours d’une même journée ? Lesquels vous semblent naturels ? Ou vous coûtent le plus ?

Parce que derrière chaque bon juriste, il y a presque toujours un gestionnaire qui s'est développé, souvent sans trop le savoir. Et reconnaître ce gestionnaire en soi constitue peut-être la première étape pour trouver un meilleur équilibre dans sa pratique.

Pierre-Olivier Lapointe est président du Groupe Lafortune. Depuis plus de 25 ans, il travaille aux côtés d’avocats et de parajuristes, au cœur de la préparation de dossiers judiciaires et de la formation continue des praticiens. ce qui lui offre un regard privilégié sur les réalités concrètes de la pratique du droit. À travers ses chroniques, il propose un regard à la fois pratique, humain, stratégique et innovant sur les transformations du métier, ainsi que les façons de mieux exercer le droit dans un monde qui change.

Note : cette chronique a été rédigée avec le soutien d'outils d'intelligence artificielle générative. Ces outils ont été utilisés comme assistance rédactionnelle seulement; le contenu, les analyses et les informations ont été révisés et vérifiés par l'auteur.

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