Me Claude Marseille, associé chez Blakes.
Me Claude Marseille, associé chez Blakes.
La Cour: endroit sérieux et austère? Oui… la plupart du temps. Il se peut que certains juristes tentent quelques pointes d’humour ici et là. Mais n’est pas humoriste qui veut. Voici l’opinion de quelques juristes d’expérience en la matière.

L’humour peut être bien utile, si elle arrive à détendre l’atmosphère dans certaines situations. « Si, par l'usage de l'humour, on peut aider à établir un rapport avec le juge, parfois dans des situations corsées à alléger, et donc le rendre plus réceptif à nous écouter, ça peut certainement être une bonne façon de faire », croit Me Claude Marseille, associé chez Blakes.

La juge à la retraite Nicole Gibeault considère qu’il y a un temps pour toute chose. « Est-ce que j'aimais faire rire les gens sur le banc? Non, mais quand la situation se présentait, et que j'en faisais une, ça permettait un allègement d'atmosphère. Par contre, ça m'est déjà arrivé de dire "ça suffit Maître, c'est très déplacé". »

La juge à la retraite Nicole Gibeault .
La juge à la retraite Nicole Gibeault .
Pour Me Pierre Bienvenu, associé principal de Norton Rose Fulbright, c’est une arme à « manier avec prudence et parcimonie ». « L’humour peut aussi constituer un outil de persuasion efficace, parfois même assassin, pour déconstruire la prétention d’un adversaire. Mais c’est une arme qui peut s’avérer à deux tranchants et perdre de son efficacité si elle est trop utilisée. »

Il n’est pas nécessairement donné à tout le monde de faire des bonnes blagues. Au fait, qu’est-ce qu’une bonne blague? « Le problème, c'est qu'on n'a pas tous le même humour », convient Mme Gibeault.

L’humour doit servir un but dans le travail du plaideur, pense Me Marseille. « Il faut que ce soit drôle, sinon ça tombe à plat et ça n'aide pas. Il faut que ce soit de bon goût et il faut que ce soit spontané. En fin de compte, le but n'est pas de faire un spectacle ou de faire rire les gens, c'est d'établir un rapport avec le juge pour qu'il soit disposé à mieux nous écouter, qu'il nous considère comme un interlocuteur crédible pour l'aider à cheminer dans sa décision. »

Maintenant qu’on sait que l’humour doit être utilisé avec parcimonie et qu’il doit y avoir un but à son usage, il faut aussi choisir le bon moment pour utiliser cette arme. Selon Me Bienvenu, l’humour devrait être utilisé seulement en l’absence des parties, qui n’ont pas un contact fréquent et direct avec la justice comme l’ont les avocats et les juges.

Me Pierre Bienvenu, associé principal de Norton Rose Fulbright.
Me Pierre Bienvenu, associé principal de Norton Rose Fulbright.
« Leur cause, qui n’en est qu’une parmi d’autres pour les avocats et les juges, est souvent la seule qu’elles présenteront devant une cour de justice. L’impression qu’elles garderont de la justice civile n’est pas seulement le jugement qui tranchera le différend, mais aussi ce qu’elles auront observé lors de leur comparution en cour. Or, les juges savent que si les parties constatent que leur cause est matière à plaisanterie pour les avocats, elles ne garderont pas une bonne impression de la justice civile. »

L’humour est peut-être plus acceptable dans de petits barreaux, est d’avis Me Marseille. « C'est beaucoup plus difficile, en 2019, dans un grand district comme Montréal, d'utiliser l'humour parce qu'on se connaît moins. Dans des plus petits barreaux, on voit qu'il y a plus d'humour dans les interventions. Peut-être que vu que les gens se connaissent plus, il peut y avoir une certaine bonhomie et une confiance qui s'installe, ce qui n'enlève rien au sérieux des tribunaux en région. »

Mais quoi faire si un événement ou un témoignage cause un fou rire dans la salle d’audience? « L'idéal c'est d'ajourner. C'est le remède le plus efficace! », conclut Mme Gibeault.

Humour en cour: des anecdotes croustillantes

On sait que l’humour en cour doit être utilisé à petites doses, mais parfois les situations ne peuvent que faire pouffer de rire les honorables comme les maîtres… Voici quelques témoignages recueillis par Droit-inc.

La juge à la retraite Nicole Gibeault en a vu passer des causes pendant plus de 20 ans à titre de magistrat dans le district de Gatineau et même alors qu’elle était avocate. Voici quelques histoires qu’elle a candidement racontées à Droit-inc.

L’identification de l’accusée

On sait tous en droit que l'identification de l'accusé, c'est un élément essentiel de l'accusation. Or, dans un procès de voies de fait, personne n'avait identifié l'accusée encore. On demande à la victime, qui témoigne, d'identifier l'accusée, qui, on le sait, est assise à côté de son avocat.

Elle regarde partout dans la salle, mais vraiment partout, et me revient avec un point d'interrogation dans les deux yeux: « I can't see anyone... The accused is not here! (Je ne vois personne… L’accusée n’est pas ici!) »

L'avocat de la Défense est heureux, jusqu'à ce que sa cliente crie « I'm here, you dummy! (Je suis ici, épaisse!) » Je ne m'attendais tellement pas ça, et son avocat non plus! Il lui a juste dit « shut up! (ferme-la!) »

Ça ne m'en prenait pas plus que ça et je suis tombée la face sur mon bureau! La plaignante a ensuite répondu « Oh yeah, I see her now! (Ah oui, je la vois maintenant!) ». J'ai dit avec sarcasme, en relevant ma tête les yeux pleins d'eau, « Maître, est-ce que vous admettez l'identification...? » et je n'ai pas été de finir ma phrase!

Un voleur qui aurait dû « ben dû don’ dû fermer sa grand-gueule »

Dans un cas de vol et d'introduction par effraction dans un bloc-appartements en hauteur, l'accusé se promenait de balcon en balcon la nuit, entrait dans les appartements et volait des biens. Encore une fois, l'identification était difficile, les victimes étaient réveillées par le voleur, il faisait noir...

Les enquêteurs avaient trouvé quelques petits éléments autour des blocs, mais il n'y avait pas d'ADN, ce n'était pas solide comme preuve. À la toute fin, la question de la Couronne à l'enquêteur était « avez-vous autre chose à ajouter à Mme la juge? ». « Ah oui, c'est vrai, j'oubliais, on a aussi trouvé un sac à dos sur le dessus d'un conteneur à ordures et il y avait une radio dedans. » L'accusé s'est écrié: « Ah maudit! C'est là que je l'avais laissé! Merci de l'avoir retrouvé, c'est à ma femme! »

Avec ma pointe d'humour, sachant qu’il venait de s’incriminer, j'ai lancé à son avocat: « Maître, est-ce que vous avez besoin d'une petite pause pour parler à votre client? » Ils ont négocié avec la Couronne, et à cause des antécédents de l'accusé, ça lui a valu quatre ans de pénitencier.

Un juge sur le cul!

Quand j'étais avocate, j'avais un collègue juge qui se choquait lorsqu'il arrivait quelque chose de drôle. Quand il était bien choqué, il poussait sa chaise en arrière pour quitter, et une fois, il est tombé sur le cul! C'est bien dommage, mais nous en tant qu'avocats, on a été obligé de sortir en courant! Tout le monde courait pour aller l'aider à se relever... et il était encore plus choqué!

Une plaidoirie… avec un titre?

Durant sa longue carrière, Me Claude Marseille a eu à se frotter quelques fois à l’humour. Voici une anecdote qu’il a gardée d’une cause de droits d’auteurs devant le tribunal:

On avait eu un procès qui avait duré une semaine et au moment des plaidoiries, les parties, le tribunal, le greffier, on avait appris à se connaître. C'était une cause de droits d'auteur qui impliquait des artistes plutôt connus. J'avais dit au tribunal: « M. le juge, c'est rare qu'on donne un titre à nos plaidoiries, mais dans ce cas-ci, vu le contexte, je me suis permis d'en donner un à la mienne et ça s'appelle “La tentation du vice”. Essentiellement, la partie adversaire va vous présenter un chant de sirène et moi je vais vous offrir le mât et la corde pour empêcher d'être en proie à ça. » Quand j'ai terminé ma plaidoirie, ma consoeur de l'autre côté s'est levée et a dit: « Si je comprends bien, dans l'histoire de Me Marseille, je suis le monstre du Loch Ness! » J'ai trouvé sa référence très drôle!