Pascal Paradis. Photos : LinkedIn et site web d'ASFC
Pascal Paradis. Photos : LinkedIn et site web d'ASFC
Fondé en 2002, Avocats sans frontières Canada (ASFC) est maintenant majeur et vacciné.

L’organisme a changé beaucoup de choses – et de vies – un peu partout dans le monde, depuis que Me Pascal Paradis a laissé tomber son poste d’associé chez McCarthy Tétrault pour s’y consacrer à temps plein. Mais l’objectif est toujours resté le même, nous assure-t-il : utiliser le droit comme instrument de changement.

Alors que ASFC a lui aussi dû se réinventer pendant la pandémie, son fondateur et directeur général a discuté avec Droit-inc des plus belles réalisations et de l’évolution de son « bébé » (même s’il estime qu’ils sont plutôt des centaines de parents).

Droit-inc : Avocats sans frontières a atteint la majorité... Qu'est-ce que ça vous fait de voir votre bébé devenir un adulte?

Pascal Paradis : C'est un grand bonheur. C'est une aventure qui a commencé il y a 18 ans, très humblement, avec des bénévoles engagés, mes collègues Dominique-Anne Roy et Pierre Brun au premier chef, mais plusieurs autres aussi, qui se sont joints à l'aventure dès le début. On est parti de rien. Il y avait ce modèle international dont on s'est inspiré, mais ici, au Canada, tout était à bâtir.

C'était entièrement bénévole, sans bureau, sans équipement, on n'avait rien dans notre compte en banque, au départ… Et aujourd'hui, c'est devenu une grande organisation de coopération internationale, qui contribue à changer les choses, à changer des vies, à faire de la justice des droits humains des réalités très concrètes, avec des résultats vraiment tangibles dans plusieurs pays du monde. C’est très émouvant de voir ce que c’est devenu, en 18 ans.

Vous dites que c’est mon bébé, mais j'insiste pour dire que c'est le bébé de dizaines et de centaines de personnes engagées qui ont mis du leur, de leur énergie, de leur temps, de leurs efforts dans ce projet.

Quel était l’objectif, quand l’organisme a été fondé, en 2002?

L'objectif – qui est toujours le même, d'ailleurs – était d’utiliser le droit comme un outil de changement. Dans la profession juridique, on a des compétences et des expertises qui sont extrêmement utiles pour contribuer à la solidarité internationale.

C'était vraiment l'intention de base : la solidarité internationale en utilisant le droit comme instrument de changement. D’abord et avant tout, c’était de la solidarité et de la coopération entre juristes de différents pays, qui, en collaborant, en échangeant des meilleures pratiques, des leçons apprises, deviennent meilleurs chacun dans leur pays, et à l'échelle internationale, pour défendre les droits humains, pour défendre les victimes : les personnes de par le monde qui sont les plus démunies, les plus vulnérables, les plus délaissées, les plus marginalisées…

L’intention, c’était de dire que tous ensemble, on pouvait changer les choses. Et c'est demeuré le centre de notre mission. C'est toujours aujourd'hui la mission qui nous anime, toutes et tous chez ASFC.

Est-ce que ç’a toujours fait partie de vous, cette volonté d’aider les plus démunis?

Absolument. Je ne suis pas avocat pour rien. Personnellement, j'ai toujours été très choqué par l’injustice.

Quand j’étais tout jeune, je n’avais aucun modèle de juriste autour de moi... Et pourtant, mes parents m'ont dit que dès l’âge de 5 ans, je voulais devenir avocat. J’étais choqué quand je voyais un film ou que je lisais un livre et qu’il y avait une injustice.

Et ç’a continué. J'ai porté ça tout au long de ma vie. Je suis quelqu'un qui est en colère devant l'injustice, qui n'accepte pas l'injustice, et je me guéris dans l’action. Pour avoir une paix intérieure, pour me sentir utile, pour sentir que je fais ce que je devrais faire.

ASFC, c'était une partie de réponse à ce désir de faire quelque chose. De ne pas être devant mon téléviseur à regarder les nouvelles et à me dire : « ah mon dieu, c'est épouvantable, qu'est-ce qu'on peut faire...? »

On peut faire quelque chose. On peut déplacer des montagnes. On peut transformer des vies. C'est ce qui m'anime, mais je dirais que c'est ce qui anime des dizaines, des centaines de personnes qui se sont jointes à ASFC.

On voit beaucoup de choses très difficiles, on est confronté à beaucoup de situations extrêmement graves, mais on voit également ce qu’il y a de plus lumineux, de plus courageux, de plus résilient dans l'humanité. Et ça, c’est ce qui nous permet de continuer.

Ça n’a pas dû être facile, quitter un gros cabinet comme McCarthy Tétrault pour se consacrer à temps plein à cette organisation...

Oui, ç'a été une décision difficile... J'aimais mon travail. Mais j'avais l’intime conviction que je devais faire autre chose. Dans ma pratique, je faisais des transactions internationales, donc j'étais souvent à l’étranger, notamment en Amérique latine… Et là-bas, la pauvreté et les inégalités, tu les as toujours en pleine figure. On pouvait faire une grande transaction dans un grand hôtel, et de l'autre côté de la rue, c'était un bidonville…

Je me disais souvent : qu’est-ce que je pourrais faire pour changer les choses, pour mettre mon grain de sel dans la lutte contre les inégalités et l'injustice? Et l'appel est devenu de plus en plus irrésistible.

Évidemment, quand j'ai changé de voie, j'ai quitté un très grand cabinet, super bien organisé, avec plusieurs collègues, pour arriver littéralement dans mon appartement... Tout était à bâtir, mais c'était un projet tout à fait extraordinaire.

Alors non, ça n'a pas été facile, mais aujourd'hui, évidemment, je vous dirais que je ne regrette absolument rien. ASFC a largement dépassé toutes les attentes que je pouvais avoir à l'époque. Je ne pouvais pas imaginer que ça deviendrait ce que c'est aujourd'hui.

Vous êtes rendus combien chez ASFC, maintenant?

On est 120 personnes qui travaillons à temps complet. Nous sommes répartis dans six pays et nous comptons sur des dizaines, sinon des centaines d’organisations partenaires.

Notre bureau principal est à Québec, on est une quarantaine. On a quatre ou cinq personnes à Montréal. Nos autres bureaux principaux sont à Port-au-Prince, en Haïti, à Bogota, en Colombie, à Tegucigalpa, au Honduras, à Ciudad de Guatemala, au Guatemala, à San Salvador, au Salvador, et un autre à Bamako, au Mali. Dans tous les cas, ce sont surtout des employés locaux, avec parfois quelques expatriés.

L'image qu'on a des avocats, c’est qu’il mettent leur toge et vont plaider. Ça peut nous arriver, mais c'est très rare. Notre principal objectif, c'est surtout d'être un allié de partenaires locaux : des collectifs d'avocats, des organisations de la société civile, parfois des instances de l’État, comme le protecteur du citoyen, un ombudsman local… Et ensemble, on travaille à renforcer leurs capacités. Souvent, ce n'est pas nous qui plaidons les dossiers, ce n’est pas nous qui faisons les interventions de plaidoyer, ce sont nos partenaires, et nous on les renforce.

Vous êtes vraiment là en appui…

Exactement. Parce que l’idée, ce n’est pas de pêcher le poisson à la place du pêcheur, c'est de dire : on va se rendre meilleurs ensemble, pour développer les meilleures techniques et la meilleure approche possible, pour mieux défendre les droits humains, changer les contextes législatifs, adapter nos processus de plaidoyer... Pour qu'il y ait des changements au sein de la société. Pour créer de nouvelles jurisprudences devant les tribunaux.

Par exemple, on organise des ateliers de formation. On fait venir des experts internationaux ou canadiens qui vont collaborer avec des experts locaux. Ce qu'on veut, c'est choisir des cas qui ont un potentiel de transformer la jurisprudence et la société.

Par exemple, ça peut être des cas emblématiques de violations très graves des droits humains. Ou ça peut viser des personnes qui sont considérées comme étant au dessus de la loi, des gens associés au pouvoir, des anciens militaires... Il y a un caractère emblématique.

Et souvent, ça va provoquer un débat social – comme ça arrive ici… Il y a des dossiers qui procèdent devant les tribunaux et qui génèrent un débat et font changer notre vision des choses. Nous, c'est là-dessus qu'on mise. On va aller chercher les meilleures techniques pour faire ça – pas seulement au Canada, mais partout dans le monde, pour faire en sorte que dans chacun des pays où on travaille, on ait du succès à faire ça, autant dans le processus que dans les résultats. L'idée, ce n'est pas d'aller montrer; on ne prétend pas qu’on a la vérité.

Ce sont des enjeux difficiles : crimes de guerre, crimes contre l'Humanité, torture, violence basée sur le genre (parce que le droit des femmes est vraiment au centre de ce qu'on fait), droits des minorités, droits des minorités sexuelles, violence contre les enfants, etc.

Comment vous choisissez où vous allez, quels dossiers vous prenez?

Au fil des ans, on a développé beaucoup de critères des sélection et d'intervention. D’abord, il faut qu’il y ait un besoin exprimé. L'idée, ce n'est pas que nous, on est des preux chevaliers qui se promenons à travers la planète et on va aller identifier des problèmes... Ce sont des partenaires locaux, des intervenants sur place qui identifient des problématiques.

Par exemple, les femmes autochtones au Guatemala ont peu ou pas accès à la profession juridique… donc ça influence la capacité de protéger leurs propres droits devant les tribunaux. Donc là, les gens disent : on aimerait travailler ça avec ASFC, développer notre formation juridique, notre capacité à défendre nous-mêmes nos droits devant les tribunaux.

Ensuite : est-ce qu’on a une expertise à partager ou est-ce qu'on pourrait faire appel à une expertise? Dans ce cas-ci, oui, il y a une expertise au Canada, des gens avec qui on a travaillé en Colombie, dans d'autres pays environnants, au Pérou, par exemple...

Aussi, il faut que ça cadre dans notre plan stratégique. On ne peut pas tout faire, malheureusement. Il faut être capable de trouver du financement. Parce que tous nos services sont gratuits sur le terrain, pour ASFC. Ça coûte cher… ce n'est pas juste déplacer des gens en avion. Il faut qu'on soit capable de soutenir le travail sur place des avocats, on va payer leur honoraire, le soutien psychologique pour les victimes, faire venir des experts…

Le financement vient des agences internationales ou des donateurs privés. C'est pour ça qu'on sollicite, par exemple, la communauté juridique, à intervalles réguliers.

Tout a été bousculé par la pandémie, évidemment… Comment vous êtes-vous adapté à la situation?

Il fallait réagir rapidement. Heureusement, chez ASFC, ce qu'on fait, c'est gérer des projets de coopération internationale. Donc dans notre gestion de projet, on a toujours une part de gestion de risques. On est préparé, on est obligé d'avoir des plans d'urgence, parce qu'on a fait face à toutes sortes de choses dans nos 18 années : attaque terroriste, tremblement de terre, inondation, catastrophe climatique, coup d'État... Donc on avait des outils pour réagir rapidement.

Notre réaction a été assez rapide et efficace. La première chose à faire, c'était rapatrier les gens qui n’étaient pas chez eux. Certains ont décidé de rester dans leur pays, quand la situation le permettait. Une fois qu'on a passé ce stade, il a fallu revoir tous nos programmes. Actuellement, on a 12 projets de coopération internationale.

Comme beaucoup de monde, on s’est tourné vers le virtuel pour beaucoup d’activités, comme des formations, des rencontres... On était déjà doté de plusieurs plateformes qui sont aujourd'hui communes à tout le monde.

Heureusement, on a beaucoup de partenaires locaux. Donc beaucoup de notre travail passe par nos équipes locales, qui sont déjà sur place, donc qui n'ont pas besoin de voyager. Souvent, nos bureaux sont dans la capitale, mais on a des partenaires dans les régions, donc eux continuaient à être présents, malgré les limitations de déplacement, malgré les règles qui s'appliquent à la pandémie, plusieurs ont pu continuer à faire leur travail auprès des victimes, être dans les communautés.

Plusieurs ont malheureusement contracté la COVID… Personne n'a eu de conséquences graves, mais c'est pour vous faire comprendre l'engagement des gens, et l'importance des dossiers. Tu ne peux pas laisser tomber les victimes, les communautés avec qui tu es au coeur d'un processus extrêmement important.

Le gros du travail a pu continuer. On s'est adaptés. Il a fallu qu'on commence à travailler le droit à la santé, le droit de la santé, mais aussi notre capacité de réagir contre les restrictions abusives… Certains gouvernements ont profité de la situation pour imposer encore plus de limitations au travail, par exemple, des avocats défenseurs des droits humains.

La beauté de la chose, c'est que le travail continue. Évidemment, on a des impacts, on est comme d'autres assez durement affectés. Financièrement, ce n'est pas facile. Mais on est habitué à l’adversité, on a relevé nos manches et on continue à travailler.

C'est vrai qu'il y a une partie de «sans frontières» qui est limitée actuellement... Il faut qu'on se déplace beaucoup pour être ensemble, c'est un travail par et pour des êtres humains... Donc ça, ça ne peut pas se faire. Mais la réalité, c'est que nos objectifs continuent d'être atteints sur le terrain. C'est sûr qu'il en manque un bout, on a hâte de pouvoir de nouveau redémarrer cette partie du travail... mais l'essentiel d'ASFC continue. On continue à être «sans frontières», même si plusieurs frontières sont fermées!

Quelles sont vos plus grandes réussites, au cours des 18 dernières années?

Parmi les cas les plus extraordinaires sur lesquels on a travaillé, il y eu la condamnation de l'ancien dictateur du Guatemala pour génocide, le dossier contre la dictature duvalieriste, en Haïti, des dossiers contre les chefs autoproclamés des régions du Nord du Mali, lorsque les terroristes ont littéralement pris les 2/3 du pays en 2012, qu'ils ont violé les femmes, fait des mariages forcés et de la torture... Dans tous ces dossiers-là, et dans bien d'autres, il y a des milliers d’heures investies par des bénévoles, notamment des bénévoles canadiens de la communauté juridique.

C’est important aussi de mentionner que l’égalité de genre et les droits des femmes sont au centre du travail d'ASFC depuis nos tous débuts. Un de nos premiers grands dossiers emblématiques, ç'a été, dès 2003, le procès d'Amina Lawal, une jeune Nigériane condamnée à mourir par lapidation, parce qu'elle avait eu un enfant hors des liens du mariage. Ce sont des avocats québécois qui ont appuyé l’avocate nigériane qui a réussi à faire renverser cette condamnation devant des tribunaux ordinaires du Nigeria. Et grâce à cette décision et à d'autres qui ont suivi, ils ont mis fin à la pratique des condamnations à des châtiments corporels ou même à la peine de mort devant les tribunaux du Nigeria… il n'y en pas pas eu, depuis. Ça fait longtemps, mais ç'a été le premier d'une série de projets, de procès emblématiques, où les droits des femmes ont vraiment été au centre du travail d’ASFC.

Il y en a eu plein d’autres, évidemment! Plusieurs grandes victoires devant des tribunaux, auxquelles nous avons contribué, des processus de paix, aussi, auxquels nous contribuons, et surtout : changer la vie, très concrètement, de milliers de personnes à travers la planète, notamment des femmes.