Cette semaine, à l’occasion du visionnement devant la commission Charbonneau de la vidéo tournée au Café Consenza, nous avons vu tout ce qu’avait pu laisser passer la GRC en matière de collusion dans l’octroi de contrats par des administrations municipales. Des infractions, rappelons-le, qui relèvent de la loi sur la concurrence, une loi de juridiction fédérale.

Dans un récent article, je citais les affaires Maher Arar et Airbus où la GRC avait eu des comportements tout aussi erratiques.

La commission Charbonneau a montré ce que la GRC a laissé passer en matière de collusion, analyse Louis Lapointe
La commission Charbonneau a montré ce que la GRC a laissé passer en matière de collusion, analyse Louis Lapointe
« Au milieu des années 90, la même GRC avait amené de l’eau au moulin du premier ministre Jean Chrétien en impliquant l’ancien premier ministre Brian Mulroney dans l’affaire Airbus sur la base de faits qu’elle n’a jamais élucidés malgré la tenue d’une longue enquête qui s’est terminée en queue de poisson parce qu’elle avait fait défaut de recueillir le témoignage du principal témoin, l’ancien premier ministre de Terre-Neuve et associé de Karlheinz Schreiber, le lobbyiste Frank Moores, avant que ce dernier ne meure en juillet 2005, soit près de 10 ans après l’ouverture de la première enquête Airbus.

Une omission que n’a jamais expliquée la GRC.

La GRC n’en était pas à son dernier cafouillage. Dans le cas de l’affaire Maher Arar, elle avait transmis des informations inexactes aux autorités américaines qui avaient conduit à la déportation de ce dernier en Syrie où il a été emprisonné et torturé avant d’être rapatrié au Canada. »

Comment ne pas aussitôt évoquer les activités illégales commises par la GRC dans les années 1970 au sein de groupements indépendantistes où ses policiers ont non seulement agi comme agents provocateurs, mais également comme terroristes.

Dans le même ordre d’idée, même si cela est moins connu, la GRC a suivi René Lévesque pendant près de 40 ans, jusqu’aux derniers jours de sa vie, probablement en raison du fait que ce dernier était un ancien agent de l’OWI, un service d’information à l’origine de la CIA.

« À l’occasion de la Deuxième Guerre mondiale, il (René Lévesque) s’engage dans l’Office of War Information (OWI), organisme jumeau de l’OSS, ce dernier étant l’ancêtre de la CIA. Ce sentier non conventionnel pour un jeune Canadien français attire aussitôt l’attention de la GRC qui s’intéresse principalement à lui en raison de son passage dans les services d’information de l’armée américaine. Une filature qui durera quarante ans débute alors.

René Lévesque tisse de nombreux liens d’amitié tant chez les démocrates que les républicains américains qui le considèrent comme un membre de la famille américaine. Si bien, qu’au fil des années, il n’a aucune difficulté à obtenir tout ce qu’il veut de ses amis Américains, comme ce rendez-vous pour interviewer la grande Éléonore Roosevelt. Alors qu’il est correspondant de la CBC en Corée, il peut même accéder avec une certaine facilité aux premières lignes américaines. C’était bien avant la nationalisation de l’électricité.

En décembre 1955, un reportage de René Lévesque au sujet d’un voyage de Lester B. Pearson en Union Soviétique attire l’attention de la GRC. Puis, en 1958 des agents s’intéressent à sa collaboration avec des « communistes » connus au sein de la SRC et à sa relation avec Pierre Trudeau, lui-même considéré comme un communiste. L’entrée de René Lévesque au PLQ en 1960 suscite autant d’intérêt.

Lorsque Jacques Parizeau va à New York emprunter l’argent nécessaire à la nationalisation de l’électricité, il est étonné qu’on lui accorde la ligne de crédit sollicitée sans qu’il n’ait à fournir trop d’explications. La nationalisation de l’électricité se fera grâce à l’appui financier des Américains et malgré l’opposition des grandes banques canadiennes de la rue St-Jacques.

En 1967, une note de la GRC recommande que le dossier de René Lévesque soit classé « top secret ». Il entretient alors un « flirt » avec les souverainistes, mais « jusqu’à maintenant il ne s’est pas engagé », indique une note, avant d’ajouter : « En raison d’autres aspects de son dossier, il est difficile de saisir ses motivations. » Le fait que René Lévesque s’intéresse à l’indépendance intriguait la GRC. En 1968, une conversation interceptée par la GRC indique qu’il se savait probablement suivi. »

Dans une chronique précédente, j’avais soulevé plusieurs questions au sujet du rôle qu’aurait pu jouer la GRC lors de l’accident de René Lévesque en 1977.

« Pourquoi René Lévesque n’a-t-il reçu aucune protection de la SQ alors qu’elle devait savoir qu’il était l’objet de menaces depuis 25 janvier 1977, celles-là même rapportées par la Presse canadienne trente ans plus tard, soit le 2 octobre 2006 ?

La GRC qui suivait attentivement René Lévesque depuis les années 1940 possède-t-elle des informations privilégiées concernant cette soirée tenue chez Yves Michaud et le présumé et mystérieux accident qui l’a suivi ?

Y avait-il des informateurs de la GRC présents à cette soirée ou au courant de la tenue de cette soirée chez Yves Michaud d’où revenait René Lévesque cette nuit-là ?

Enfin, ne s’agissait-il pas plutôt du guet-apens que redoutait tant René Lévesque depuis son passage à l’Economic Club 12 jours plus tôt ?

Des questions auxquelles la GRC ou la SQ devront apporter des réponses compte tenu des faits nouveaux révélés dans ces deux dépêches précitées, de la séquence des événements survenus entre le 25 janvier et le 6 février 1977, de la probable connaissance de nombreux faits par la SQ et/ou la GRC et de leur éventuelle négligence à protéger un premier ministre dans l’exercice de ses fonctions le sachant alors menacé d’assassinat. »

Des questions semblables se posent également au sujet de l’affaire Airbus.

« J’ai toujours cru que le départ de Lucien Bouchard était plutôt relié à l’affaire Airbus et qu’il en était de même de la venue de Jean Charest politique provinciale. Pourquoi cette enquête sur Airbus n’a jamais connu aucune conclusion ? Pourquoi a-t-elle été tenue dans les limbes des enquêtes policières pendant toutes ces années jusqu’à aujourd’hui ? Pourquoi Lucien Bouchard, frère ennemi de Bryan Mulroney, a-t-il été le premier à se porter à sa défense, le disant incapable et trop honnête pour avoir accepté un quelconque pot-de-vin de qui que ce soit ? Comme s’il avait voulu se défendre lui-même contre d’injustes accusations, sachant qu’on visait le noir pour tuer le blanc.

Pourquoi cette enquête a-t-elle été momentanément close par la GRC, peu de jours après l’élection de Jean Charest en avril 2003 ? Comme si on avait voulu signifier à Jean Charest, qu’en raison de son élection et de la défaite des séparatistes, la menace qui pesait sur lui pouvait être levée. Il ne faut pas oublier que Lucien Bouchard était ambassadeur du Canada à Paris à l’époque des tractations du Gouvernement du Canada avec Airbus, alors que Jean Charest était lui-même membre du cabinet de Bryan Mulroney. »

Dans cette perspective, j’avoue ne pas avoir été étonné par ce que j’ai vu et entendu cette semaine à la commission Charbonneau.

Pourquoi la GRC aurait-elle laissé impunément aller la mafia dans des activités de collusion et de corruption dont nous apprendrons probablement bientôt qu’elles seraient reliées au financement de partis politiques provinciaux et municipaux ?

Voici ce que j’écrivais sur la corruption qui gangrène Montréal quelques jours avant l’élection de Gérald Tremblay à la mairie de Montréal en 2009.

« En appuyant inconditionnellement le parti du maire Tremblay, le journal The Gazette nous indique bien encore une fois que la corruption est un moindre mal pour les fédéralistes inconditionnels à côté de la terrible menace que constitue le séparatisme québécois. Le message qu’il envoie à ses lecteurs anglophones ne peut être plus clair : sans argent pour soutenir les forces fédéralistes, l’unité canadienne est menacée, le régime de la corruption doit donc être toléré à Montréal et au Québec pour que le Canada demeure uni.

Sans cet argent, le camp du NON aurait probablement perdu le référendum de 1995 et le Québec serait aujourd’hui un état souverain. Une commission d’enquête publique mettrait probablement en évidence que la mafia a utilisé tous les ressorts de cette aversion contre les indépendantistes pour infiltrer les milieux politiques fédéralistes, devenant un indispensable allié dans la lutte contre l’indépendance du Québec. Sous cet angle, on comprend mieux les réticences du gouvernement de Jean Charest de constituer une commission qui ferait la lumière sur la corruption dans l’industrie de la construction.

Comme il faut beaucoup d’argent pour vaincre le péril séparatiste, les milieux mafieux ont compris qu’ils pouvaient tirer profit de la situation - on parle de 30% du coût des investissements dans les infrastructures - en achetant à grand prix les faveurs des politiciens fédéralistes au pouvoir. Voilà pourquoi ils ne veulent surtout pas prendre le risque de voir de nouveaux acteurs séparatistes venir mêler les cartes. »

Devant le silence troublant de la GRC face aux activités de la mafia dans l’octroi de contrats à la Ville de Montréal et compte tenu de ses nombreux manquements antérieurs, je ne peux faire autrement que de me poser la question suivante.

Si la GRC avait su, grâce à des agents infiltrés au sein de mouvements extrémistes ou partitionnistes anglophones du Québec, qu’un attentat se tramait contre Pauline Marois, en aurait-elle informé la SQ et le SPVM chargés d’assurer la sécurité de la première ministre élue le soir du 4 septembre 2012 ?

Il ne faut surtout pas oublier que le principal suspect, Richard Henry Bain, s’est décrit comme un partitionniste lors d’une entrevue téléphonique tenue avec les journalistes de la station radiophonique montréalaise CJAD.

Si la folie peut expliquer en bonne partie son geste, rien n’exclut que des complices aient pu manipuler Richard Henry Bain, sachant qu’il avait tout l’armement requis pour commettre un attentat contre la première ministre élue.

Les agents infiltrés de la GRC jouaient justement le même rôle au sein du FLQ dans les années 1970.

C’est à tous ces événements inexpliqués auxquels a été mêlée la GRC au fil des années que j’ai aussitôt pensé lorsque j’ai assisté en direct à l’attentat raté contre Pauline Marois le soir de 4 septembre 2012 et lorsque j’ai posé cette question dans ma chronique du 6 septembre 2012.

« Comment les forces de l’ordre - la GRC, le SCRS, la SQ et le SPVM - pourront justifier un tel laxisme alors qu’elles connaissaient l’existence au Québec de groupements "partitionnistes" et d’extrémistes anglophones ? »

Des bavures qui non seulement nous font douter de la compétence de nos corps de police, mais également de leur intégrité.

Un terreau fertile pour l’échafaudage des complots les plus rocambolesques que les révélations de la semaine à la commission Charbonneau n’ont rien fait pour dissiper.


Note :
Ce billet de Louis Lapointe a initialement été avant hier. Il est reproduit ici avec l’autorisation de l’auteur.