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L’« avocate-activiste » qui ne prend rien pour acquis

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Camille Laurin-desjardins

2020-11-02 15:00:00

Pour elle, redonner à la société, ça va de soi. Droit-inc s’est entretenu avec l’avocate qui vient d’être récompensée par Justice Pro Bono pour son engagement...

Me Margherita Morsella. Photo : Site web de Kalman Samuels
Me Margherita Morsella. Photo : Site web de Kalman Samuels
Cela fait plus de 25 ans qu’elle s’implique auprès des femmes vulnérables, par le biais de la clinique juridique du Centre des femmes de Montréal, notamment. Au mois de mai dernier, alors que la première vague de la COVID-19 battait son plein et que les personnes âgées étaient particulièrement touchées, elle s’est jointe à la Table de concertation des aînés et au Comité de travail qui lutte contre la maltraitance.

Me Margherita Morsella, avocate chez Kalman Samuels, vient de recevoir le (nouveau) prix Paris-Québec, remis par Justice Pro Bono et son pendant français, Barreau de Paris Solidarité. Le jury a reconnu son engagement, « son action concrète sur le terrain, son implication sociale et son engagement pour aider les gens en bas de l’échelle vivant la pauvreté, le mépris, l’exclusion sociale et la discrimination ».

Bien que l’engagement et le bénévolat fassent partie de sa vie depuis toujours, ce n’est que depuis très récemment que la Barreau 1987 ose se définir comme « avocate-activiste » – ainsi qu’elle a signé son mot de remerciement à Justice Pro Bono.

Chose certaine : ce prix soulignant la francophonie est une fierté pour celle qui est débarquée d’Italie à neuf ans, alors qu’elle ne parlait pas un mot de la langue de Molière.

Droit-inc : Comment vous êtes-vous sentie, quand vous avez appris que vous receviez ce prix?

J'étais vraiment contente et surprise, je dois l'avouer... Quand la directrice de Justice Pro Bono m'a envoyé un courriel pour me dire qu'elle tentait de me rejoindre, j'ai pensé : peut-être qu'elle veut m'inviter à faire du bénévolat dans le Nord, ou quelque chose comme ça!

Je ne savais pas que ma candidature avait été soumise pour le prix Paris-Québec. L’année passée, ma collègue Maryse Larocque avait soumis ma candidature, pour le prix Justice Pro Bono. Et là, on m'a dit que la candidature était bonne pour deux ans!

Je suis très fière qu'on me considère, de faire partie de la francophonie, et de soutenir les valeurs de la francophonie. Je suis très honorée de ça, compte tenu de mon parcours; le français est ma troisième langue.

Quand nous venons de l’extérieur, nous sommes étiquetés comme « immigrants » pour très longtemps, même si nous parlons la langue. Pour moi, ce prix représente l’acceptation que je ne viens plus de l’extérieur, mais que je fais partie intégrante de la société québécoise.

C’est la reconnaissance que quelqu’un qui porte un nom « autre » puisse faire partie de la francophonie et de ses valeurs. C’est pour cela que je ressens de la joie et une gratitude immense.

Quelle place prend le pro bono dans votre vie?

Une place importante... Mais quand on a une carrière, c'est sûr qu'on est limité dans le « pro bono ». Moi, j'ai toujours gardé le lien avec le Centre des femmes de Montréal, je donnais cette clinique juridique les lundis après-midi de 14h à 16h, c'était pour moi quelque chose de stable.

Je pense aussi que quand on est avocat, on a besoin d'avoir un autre type de contact... Je crois que c'est salutaire, d'être dans d'autres circonstances, avec d'autres gens, et aussi de sentir qu'on aide dans d'autres moyens…

Des gens qui n'auraient pas les moyens de se payer un avocat, finalement...

Exact.

Vous dites que votre cheminement personnel vous a dirigée vers l'implication sociale... Que voulez-vous dire?

Moi, je ne suis pas née au Québec, je suis arrivée ici quand j'avais 9 ans. J’ai eu un cheminement un peu différent : je comprends ce qu'est l'immigration, l'exclusion sociale, de quitter un pays pour en trouver un autre...

Mon cheminement m'a fait réaliser certaines problématiques que peut-être d'autres gens voient seulement de l'extérieur... Moi, je les ai vécues.

J'ai toujours voulu m'impliquer, changer quelque chose. Je ne sais pas si j'ai réussi, on fait notre petit pas... et peut-être que les petits pas peuvent aider quelqu'un, et aussi nous faire sentir qu'on a accompli quelque chose d'autre!

Diriez-vous que c'est un peu ça qui a guidé votre choix de carrière?

Je voulais devenir journaliste, en fait (rires)! Mais oui, c'est très probable que ça m'ait guidée dans mon choix de carrière... Je me rappelle le voyage de train de New York à Montréal, quand on s'en venait vivre à ici. Dans le train, il y avait un agent de l'immigration qui nous surveillait, et je me rappelle que je n'ai pas aimé comment il nous a traités.

En arrivant ici, j'ai dû apprendre à parler anglais et français, en l’espace de six mois. J'ai servi comme interprète pour mes parents, j'ai souvent dû négocier et obtenir quelque chose pour la famille...

Mais, surtout, j'ai voulu devenir avocate quand j'ai travaillé au Centre des femmes, pendant un été. Je répondais au téléphone, en première ligne, les gens appelaient avec un tas de problèmes. J'ai réalisé que oui, je pouvais donner des renseignements, je pouvais aider, mais il y avait une limite. Tandis que si je devenais avocate, alors, il y aurait un peu plus de pouvoir ou de possibilités pour aider davantage, parce qu'on représente devant les tribunaux. Et on peut penser qu'on puisse réussir à changer quelque chose.

Et comment vous êtes arrivée au Centre des femmes de Montréal?

Je venais de terminer mon bac en histoire et en science politique à McGill. J'avais soumis ma candidature pour étudier le droit, et j'ai travaillé là-bas pendant un été. Ça m'a ouvert les yeux très grands... et fait réaliser les vrais problèmes vécus par les gens au bas de l'échelle, comme on dit. C'était vraiment une dure réalité, et ça m'a fait réaliser ce que je voulais vraiment faire.

Et après être devenue avocate, vous êtes retournée au sein de la clinique juridique du Centre des femmes?

Oui. Je pense que c'était autour de 1995... J'avais toujours gardé un peu de liens avec les gens qui travaillaient là. J'avais aussi travaillé là pendant un an, après, et j'avais établi des amitiés. Ensemble, on a fondé la Coopérative des femmes immigrantes.

De quelle façon vous aidez ces femmes?

On les renseigne, on leur donne des outils pour qu'elles puissent savoir quoi faire, organiser leur vie si nécessaire...

C'est une clientèle qui est très variée. Il y a beaucoup de femmes immigrantes, mais pas seulement... Souvent, il y a des femmes qui ont été ou qui sont victimes de violence conjugale.

Mais il y a autre chose, aussi : des problèmes de logement, de santé, des divorces, des séparations...

Et vous sentez que ce que vous faites les aide?

Absolument. Pas toutes... La réalité est qu'on aide la majorité des gens, mais des fois, même si on donne toute l'information possible imaginable et qu'on essaie de guider, des fois, ça n'aide pas. Parce qu'il y a d'autres problèmes.

Mais en général, oui. Elles reçoivent de l'information qui effectivement, peut aider à changer un parcours. Ça peut aider à freiner la violence, ou à y mettre fin, si elles savent ce qu'elles peuvent faire. Parce que l'information, c'est précieux, ça donne du pouvoir.

Moi, je viens de cette génération de femmes qui croit en l'empowerment. Ce n'est pas seulement : moi, l'avocate, je vous donne des conseils. Non. C'est d’aider à voir comment on peut reprendre le contrôle de sa vie. Et une fois que les femmes sentent qu'elles peuvent reprendre le contrôle, et qu'elles ont l'information pour pouvoir agir... eh bien là, si elles avaient peur avant, peut-être qu'elles auront moins peur. Si elles pensaient qu'elles n'auraient rien en quittant leur mari ou leur copain, elles se rendent compte que c'est autre chose.

Et moi, je me sens contente quand cela arrive, de savoir qu'on peut faire une petite différence.

Je dois vous dire que des fois, on se décourage. Vous savez, une demi-heure, c'est peu de temps pour être avec quelqu'un. Mais on essaie de faire le plus possible dans cette demi-heure pour ces femmes qui, autrement, ne pourraient peut-être pas obtenir les renseignements.

C'est vrai qu'il y a l'aide juridique, mais elles ne savent même pas que ça existe! Alors voilà, les diriger vers l'aide juridique, ça aussi, c'est une grande aide pour elles.

Est-ce que vous continuez à faire du bénévolat, pendant la pandémie?

Oui, notamment avec la Table de concertation des aînés et le Comité de travail pour lutter contre la maltraitance. On a des conférences Zoom, j'ai fait des capsules radio sur la maltraitance financière, sur l'âgisme, sur la bonne traitance aussi...

J’ai traduit les thèmes en italien. Le comité national travaille avec les communautés culturelles, aussi, donc moi, je sers d'interprète pour la communauté italienne.

Ça prend tout son sens, en ce moment, j'imagine...?

C'est très important! Ça brise le coeur de voir ce qu'il se passe avec les aînés. Des fois, on peut se fâcher, même, de constater comment ç'a été négligé. On essaie de comprendre les raisons, mais c'est inacceptable, ce qui est arrivé. Ça s'améliore un peu...

Pourquoi considérez-vous que c'est important de redonner à la société?

Mon Dieu... je ne me pose même pas la question! Je pense que j'ai reçu beaucoup. Il y a eu des défis comme... Ç'a été difficile, vous savez, arriver au Québec à l'âge de neuf ans, aller à l'école et ne rien comprendre. J'ai été victime d'intimidation quand j'étais jeune, parce que je ne comprenais pas les langues, et donc, on pensait que je n'étais pas très brillante.

Je devais rester après les classes, la prof m'enseignait individuellement... parce qu'il n'y avait pas les classes d'accueil, quand je suis arrivée au Québec.
Redonner à la société, c'est important! Je pense que tout le monde doit faire cela! Bon, ce n'est pas une responsabilité sociale, ça dépend des individus. Moi, je suis une de ces personnes, qui apprécient et qui n'oublient pas.

Parce qu'en fin de compte, oui, on a eu des opportunités, et je ne prends rien pour acquis.
On critique souvent, c'est sûr, mais il y a aussi des bonnes choses. Il faut l'admettre, il faut le dire, et il faut redonner, c'est tout.

Vous vous définissez comme une avocate-activiste... Y'a-t-il un moment où vous avez senti que c'était plus difficile de combiner ces deux titres?

Oui, totalement. C'est maintenant la première fois, je pense, que je n'ai pas peur de dire que oui, j’ai été militante, et que oui, je suis activiste. Parce que notre profession est très conservatrice. Et ce n'est pas vraiment bien vu.

Mais moi, je viens d'une tradition de gauche, je dois le dire (rires)! Et s'impliquer dans la société, c'était comme... il fallait le faire! Vous savez, ça vient avec le territoire, un peu!

Moi, j'ai trouvé ça très intéressant, de rencontrer des gens, de fonder des groupes, d'assister à des conférences, de donner des conférences, d'échanger avec d'autres pays, d'autres provinces... C'est une richesse, je pense.

Pour moi, tout ça, ça fait partie de la même revendication. Revendiquer les droits des individus, les droits devant les tribunaux, de faire valoir un point que quelqu'un a besoin de prouver, je pense que c'est dans la même veine.

Mais je ne l'ai pas affiché, pas du tout... En même temps, personne n'a besoin de savoir.

Donc, c'est assez récent que vous vous affichez comme activiste, dans votre milieu professionnel?

J'ai toujours été activiste! Les personnes qui me connaissent le savent! Mais je ne me suis jamais vraiment affichée comme une avocate activiste...

Je pense que le prix m'a fait réaliser certaines choses (rires)!

Est-ce qu'il y a un cas en particulier qui vous a marquée, où vous avez senti que vous faisiez vraiment une différence?

Il y en a un qui remonte à quelques années. J'aidais une personne aînée qui avait perdu sa maison. Son mari était décédé, et c'est lui qui faisait tout... Elle n'avait aucune idée de ce qu'il fallait faire. Elle n'a pas payé les taxes municipales, qui étaient de 500$ à l'époque... et elle a perdu sa maison.

Elle m’avait été référée par le Barreau de Montréal. Elle avait 70 ans à l'époque, et ne parlait pas très bien ni l'anglais, ni le français, ni l'italien. Elle parlait un mélange de ces trois langues, et personne ne la comprenait!

J'ai contesté le tout, et on a pu récupérer son immeuble. Je l'ai mise en contact avec la seule famille qui lui restait en Italie, et ç'a été une belle histoire! Ça m'a beaucoup marquée.

Vous avez senti que vous avez vraiment fait une différence dans la vie de cette dame...

Oui, totalement. C'est un de ces rares cas... Ce n'est pas toujours comme ça! Des fois, on tente de changer, de récupérer, et on ne réussit pas, pour une tonne de raisons. Mais dans son cas à elle, on a pu le faire, et ç'a été vraiment valorisant : ç'a vraiment changé sa vie!
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1 commentaire

  1. Anonyme
    Anonyme
    il y a 3 ans
    Bravo!
    Bravo, Me Morsella, vous faites honneur à notre profession qui malheureusement ne compte pas assez d'activistes impliquées socialement comme vous.

    Keep up the good work.

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