Dans le cadre d’une série spéciale, Droit-inc s’entretient deux fois par mois avec des avocats qui ont choisi de s’écarter de la pratique traditionnelle du droit pour exercer des fonctions autres que celles de plaideur ou de conseiller juridique.

Me Martin Michaud, ancien avocat de Fasken Martineau spécialisé en droit des technologies
Me Martin Michaud, ancien avocat de Fasken Martineau spécialisé en droit des technologies
C’est accompagné de sa petite chienne Zoé que Me Martin Michaud, auteur des polars La Chorale du diable et Violence à l’origine nous ouvre la porte de son condo montréalais.

Sur les étagères de la grande bibliothèque de cet ancien avocat de Fasken Martineau spécialisé en droit des technologies, trônent des bouquins policiers de Simenon et d’Harlan Coben ainsi que son livre préféré La Vingt-cinquième heure de Virgil Gheorghiu.

Né d’un père fonctionnaire et d’une mère secrétaire, Me Michaud voit sa vie transformée par un cours de poésie, là où il attrape, dit-il, « la piqûre des mots ». L’avocat a 39 ans quand sort son premier roman Il ne faut pas parler dans l’ascenseur. Il réalise alors deux rêves de gamin : vivre de sa plume et rencontrer le héros de son enfance, Henri Vernes, le créateur belge de Bob Morane.

Droit-inc : Pouvez-vous retracer votre parcours en droit ?

Me Martin Michaud: J’ai fait un baccalauréat en droit à l’Université Laval, ce n’était pas un coup de foudre mais j’aimais ça quand même. J’ai gradué pendant la récession en 92-93. J’ai effectué un stage chez Pépin Letourneau, spécialisé en litige et droit des assurances. Ensuite, j’ai fait une maîtrise dans le domaine des technologies, ce qui m’a permis de décrocher ma première job de conseiller juridique chez Téléglobe, une entreprise de télécommunications. Avant de travailler trois ans chez Fasken, j'ai été successivement directeur des affaires juridiques chez Up2Technologies, expert juridique chez Navilon, et vice-président affaires juridiques et développement des affaires chez Microcell i5.

Pourquoi avoir renoncé à une carrière d’avocat ?

Quand j’étais conseiller juridique, je jouais dans un groupe de rock francophone, M - Jeanne (écoutez un morceau ici). J’y jouais de la guitare et j’écrivais les textes, ça comblait mon besoin de créer, d’écrire. Mais pendant toutes ces années où j’étais avocat, même si j’étais heureux, j’avais l’impression de mettre de côté quelque chose de viscéral. Maintenant que je gagne ma vie en écrivant, je me sens à ma place, « sur mon X » comme on dit. Je ne me lève jamais le matin en me demandant si je passe à côté de ma vie.

Concrètement, comment on passe de la rédaction de contrats chez Fasken Martineau à la publication d’un roman intitulé Il ne faut pas parler dans l’ascenseur ?

Après Fasken, en 2005, j’ai créé Longitudes zéro, ma société de services de scénarisation d’oeuvres cinématographiques et télévisuelles. Puis, j’ai pris six mois pour écrire ce roman. Il est resté dans mes tiroirs un moment, pendant que je travaillais à Radio-Canada comme conseiller juridique. C’est en 2010 qu’il est publié. Lorsque j’ai compris que je pourrais vivre de ma plume, j’ai arrêté mes activités juridiques. J’ai conscience que tout peut s’arrêter d’un livre à l’autre. J’écris pour la télé aussi, maintenant. Du point de vue « business », cela dilue mes risques mais cela demeure de l’entrepreneuriat donc il y a toujours un risque.

À quoi ressemble votre métier d’écrivain de thriller au jour le jour ?

Me Martin Michaud, se demandait en se levant le matin, s'il passait à côté de sa vie.
Me Martin Michaud, se demandait en se levant le matin, s'il passait à côté de sa vie.
Je m’installe à mon bureau vers 8 heures : je fais une revue de presse, je lis, je me documente. Je travaille toujours avec des écouteurs et de la musique. J’essaie d’écouter des chansons qui vont m’amener dans le « mood » que j’ai besoin d’atteindre pour me mettre à écrire. Certains lecteurs m’écrivent pour me dire que je suis un génie, je leur réponds qu’il y a plus de travail que de talent. Je suis habitué à travailler fort, quand j’étais avocat, je devais faire 1600 heures facturables par année. Je peux travailler jusqu’à 17 heures par jour, les mois précédant la publication du roman.

Enfin, j’imagine que l’on n’invente pas l’inspiration… Écrire un roman, ce n’est pas comme écrire un contrat…

L’inspiration… cela n’existe pas ! C’est un mythe ! Ce que les gens appellent l’inspiration, c’est quand tu te sens bien pour écrire. Dans le genre dans lequel j’écris, il y a beaucoup de scénarisation, je sais exactement ce que je dois écrire quand je me lève le matin. Je crois à ces trois clés : la persévérance, l’abnégation et le café (rires).

De quelle façon le droit vous sert-il dans votre travail de romancier ?

Dans un contrat, une virgule peut changer le sens d’une phrase et avoir des répercussions de plusieurs millions de dollars pour ton client. Un contrat, c’est comme un roman policier: il y a une mécanique avec des rouages où chaque détail compte. Grâce à ma pratique, je suis capable de visualiser l’ensemble de cette mécanique et de jouer avec des puzzles. Il y a une rigueur dans le travail juridique que j’ai transporté dans mon modus operandi comme écrivain.

Gagner cinq prix littéraires a-t-il la même résonance que rédiger un contrat qui rapporte ?

C’est très différent. Tout ce que j’ai fait dans le monde juridique, je l’ai fait pour faire avancer la carrière d’autres personnes: mes clients, des entrepreneurs, etc. Mes livres, c’est ma business, c’est mon entreprise. C’est aussi très personnel. Si tu lisais mes romans à travers le bon prisme, tu pourrais me voir presque à nu. Il y a une part d’investissement personnel plus grande.

Comment vos confrères ont-ils accueilli vos romans ?

Au début, ils étaient surpris, ils ne savaient pas que j’écrivais. Ils sont fascinés. Plein m’ont lu, certains me suivent, m’écrivent de roman en roman. Ce sont des amis, des lecteurs, je ne les vois pas comme une entité distincte.

Pourquoi est-ce important pour vous de rester membre du Barreau ?

J’ai travaillé comme avocat pendant 20 ans, j’ai travaillé dur pour avoir le privilège d’exercer ce métier là, et j’entends le conserver. C’est quelque chose qui fait partie de moi. C’est un accomplissement dont je suis fier. J’imagine que quelque part, vu la précarité du métier d’écrivain, reprendre le travail juridique reste une possibilité.