Loïc Philibert-Ayotte est étudiant de 2e année à la Faculté de droit de l'Université de Montréal et membre du Comité droit constitutionnel.
Loïc Philibert-Ayotte est étudiant de 2e année à la Faculté de droit de l'Université de Montréal et membre du Comité droit constitutionnel.
Mitch Garber, ancien « dragon », PDG de Caesars Acquisition Company et président du Cirque du Soleil a affirmé vouloir engendrer une discussion concernant la sécularité des communautés francophones et anglophones au Québec. L’Entrepreneur montréalais a entre autres fait la critique vigoureuse de ce phénomène persistant devant une foule de gens d’affaires réunis par le Cercle canadien de Montréal le 19 septembre dernier.

Garber trouve embarrassant le refus des membres de la communauté anglophone qu’il côtoie d’apprendre le français et de contribuer à l’épanouissement de la francophonie dans la province. Il va jusqu’à affirmer que les anglophones « s’appauvrissent en ne connaissant pas Martin Matte, ni Robert Charlebois. », coqueluches des francophones dans la Belle Province.

Il ne s’abstient néanmoins pas de critiquer la communauté francophone. Ce qu’il déplore est le refus de certains parents francophones de « reconnaître les bénéfices du bilinguisme », ajoutant que l’anglais est d’ailleurs « la langue la plus couramment utilisées dans le monde des affaires et sur l’Internet. » Il constate que cette mentalité « paralyse toute une génération de Canadiens français. »

Pour un Québec bilingue?

À l’émission Tout le monde en parle, sur les ondes de Radio-Canada, l’ancien « dragon » a eu l’occasion de préciser les propos qu’il a véhiculés lors de son allocution. En réponse à Guy A. Lepage qui lui demande d’expliquer les causes de l’isolationnisme linguistique au Québec et des « deux solitudes », Garber parle d’une « guerre linguistique » qui dure depuis 40 ans. Il observe que le climat tendu entre les communautés francophones et anglophones au Québec existe toujours et il appelle d’ailleurs à un changement au niveau des valeurs pour chasser cette intolérance désormais standardisée dans la province.

Une question charnière lui est ensuite posée : « Proposez-vous un Québec bilingue ? » Grande surprise pour certains ; « Non », a affirmé M. Garber sans la moindre hésitation. « Je propose un Québec francophone où les gens, les jeunes peuvent travailler en anglais. », poursuit-il. L’homme d’affaires s’explique d’emblée en disant ne pas vouloir parler de bilinguisme, puisque ceci impliquerait une omniprésence de la langue anglaise, langue maternelle d’une minorité de Québécois.

En substance, les propos de Mitch Garber font un appel à un grand ménage des perceptions linguistiques et culturelles des Québécois et, parallèlement, ceci ouvre béante la porte à une réflexion au sujet des droits linguistiques dans la province. Quelles sont les mesures à prendre au niveau législatif et judiciaire pour venir à bout des « deux solitudes » et pour appuyer de manière concrète le projet d’un Québec débarrassé de la divergence linguistique qui le handicape depuis trop longtemps ?

L’Ontario : un exemple à suivre?

Pourquoi ne pas prendre l’Ontario en exemple ? Durant les années 1970 et 1980, la tension était palpable entre la majorité anglophone et la communauté franco-ontarienne qui revendiquait certains droits, notamment celui à l’accès à l’éducation publique en français. La réponse du gouvernement provincial : en 1989 est entrée en vigueur la Loi sur les services en français qui avait pour objectif, selon toute évidence, d’assurer la présence de services en français, mais aussi de reconnaître l’apport de la culture francophone en Ontario. Ceci est clairement établi dans le préambule de la loi :

« Attendu que la langue française a joué en Ontario un rôle historique et honorable, et que la Constitution lui reconnaît le statut de langue officielle au Canada; attendu que cette langue jouit, en Ontario, du statut de langue officielle devant les tribunaux et dans l’éducation; attendu que l’Assemblée législative reconnaît l’apport du patrimoine culturel de la population francophone et désire le sauvegarder pour les générations à venir; et attendu qu’il est souhaitable de garantir l’emploi de la langue française dans les institutions de la Législature et du gouvernement de l’Ontario, comme le prévoit la présente loi. »

Sachant cela, il faut tout de même noter que des droits en matière de services en Anglais sont également garantis au Québec, autant par la Charte canadienne des droits de la personne que par la législation provinciale. On peut notamment penser à l’article 73 de la Charte de la langue française qui garantit l’accès à l’éducation en anglais aux anglophones sous certaines réserves.

La nuance à cerner ici est que contrairement à l’Ontario, le Québec n’a pas de loi servant spécifiquement à itérer les droits linguistiques de la communauté linguistique minoritaire sur son territoire, en l’espèce, la communauté anglophone.

La forme n’a peu d’importance pourvu que les droits fondamentaux des anglophones au Québec soient respectés, diront certains. Pourtant, qu’un tel projet de loi soit voté par le gouvernement de la province expliciterait de manière non équivoque une intention du législateur d’établir un équilibre entre les dispositions visant la protection de la langue française qui assurent incidemment une présence minimale de l’anglais dans le domaine public québécois, au grand désarroi de la communauté anglophone et ce dit projet de loi éventuel.

Une telle loi aurait d’ailleurs une incidence directe sur les décisions judiciaires en matière de droits linguistiques au Québec en instaurant un modèle à « deux têtes pensantes ». De rétablir un climat de confiance dans la communauté anglo-québécoise à l’égard de son gouvernement et de leur concitoyen francophone serait un effet secondaire somme toute fort agréable à imaginer.

L’exil des entreprises

Qui plus est, les effets secondaires ne s’arrêtent pas là. Lors de son passage à Tout le monde en parle, M. Garber s’est exprimé au sujet de l’exil de certaines entreprises autrefois basées au Québec et sur l’hésitation de plusieurs multinationales à venir s’installer dans la province. Sans faire mention d’une évidence; le taux d’imposition élevé dans la province qui repousse certains entrepreneurs, il écarte toute responsabilité émanant du zèle francophone au Québec dans l’occurrence de ce phénomène.

Il va plutôt en affirmant que l’instabilité politique vécue durant les dernières années dans la province sont à la source du « problème de markéting » qui empêche le Québec de se démarquer dans l’œil de l’entrepreneur étranger.

Quelle meilleure façon de redorer l’image du Québec à l’extérieur de la province qu’en faisant des tensions linguistiques une affaire du passé ? Il s’agit d’un projet audacieux qui implique une plus grande ouverture d’esprit de tous les citoyens québécois en ce qui concerne la langue tel que le suggère Mitch Garber. Il faut toutefois sans faute que le gouvernement québécois entreprenne des actions concrètes ayant comme objectif de promouvoir la langue anglaise tout en protégeant la francophonie dans la province.

Loïc Philibert-Ayotte est étudiant de 2e année à la Faculté de droit de l'Université de Montréal et membre du Comité droit constitutionnel. Il est également pigiste pour l'Observatoire national en matière de droits linguistiques et collaborateur au Pigeon dissident, le journal étudiant de sa Faculté de droit.