L’avocate et militante pour les droits des animaux Anne-France Goldwater a réussi à sauver la quinzaine de cerfs qui devaient être abattus. Photos : Site web d'Anne-France Goldwater et Shutterstock
L’avocate et militante pour les droits des animaux Anne-France Goldwater a réussi à sauver la quinzaine de cerfs qui devaient être abattus. Photos : Site web d'Anne-France Goldwater et Shutterstock
Si les cerfs pouvaient parler, il y en a probablement une quinzaine à Longueuil qui verbaliseraient leur étonnement de faire autant les manchettes, depuis quelques semaines…

La décision de la Ville de Longueuil d’abattre la moitié de la population des cerfs de Virginie du parc Michel-Chartrand, notamment parce qu’ils détruisaient l’écosystème du parc, a suscité un véritable tollé. Des manifestations ont eu lieu, et la mairesse Sylvie Parent a même reçu des menaces.

Ce lundi, l’avocate et militante pour les droits des animaux Anne-France Goldwater a réclamé une rencontre d’urgence avec la mairesse. En soirée, Mme Parent a finalement annoncé qu’elle cédait à la pression populaire, et que les bêtes seraient épargnées.

Droit-inc s’est entretenu avec la colorée avocate à propos de ce pari réussi.

Droit-inc : Les 15 cerfs de Virginie ne seront finalement pas abattus… Avez-vous l’impression que c’est un peu grâce à vous?

(Rires) Ça fait appel au narcissisme inné de tout être humain... Bien sûr, je pense que c’est grâce à moi! Mais j’ose penser que ce n’est pas seulement grâce à moi – je n'ai pas fait de procédure, je n'ai pas fait d’injonction… C'est peut-être grâce à un peu d'entregent, grâce à un peu de préparation, grâce à l'ouverture d’esprit de la mairesse de Longueuil... Je dirais que c'est une réussite en équipe.

Quand je me suis endormie (lundi) soir, je me suis dit : « je suis la meilleure, la plus fine, la plus excellente…! » (rires)

Mais il faut avouer que ça aurait pu tourner au vinaigre. Et ça n'a pas été le cas!

La mairesse m’a contactée, avec son chef d'opération, pour m'expliquer leurs besoins de sauvegarder la biodiversité dans ce parc énorme.

Il faut savoir qu'avec la taille du cheptel, la végétation dans ce parc est assez maganée. Les cerfs, comme Anne-France, sont très gourmands… Je ne peux pas les blâmer!

Il y a des petits mammifères aussi, qui doivent être capables de survivre dans le parc.

Pourquoi avez-vous pris position dans ce débat? On vous l’a demandé?

Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de mes fans qui m’ont écrit, texté, téléphoné, envoyé des messages sur les réseaux sociaux : « svp, au secours, Me Goldwater! » J'ai été inondée de messages. J'ai passé des nuits blanches à lire sur le sujet, qui est fascinant… J'ai même amélioré mon français!

J'ai appris la science, le vocabulaire, j'ai étudié la loi elle-même... pour améliorer mes connaissances en droit administratif et en droit municipal, comme j'ai dû le faire pour la bataille pour les chiens.

Donc ça m'a enrichie intellectuellement, et spirituellement, je sais qu'il y a 15 cerfs qui sont là sur la terre, dont la vie est maintenant protégée, grâce à un petit effort, qu'on a fait tous ensemble... Et ça fait du bien! Why not?

Je ne peux pas juste travailler, en pensant seulement aux prochaines factures… La vie doit avoir un sens plus important!

J’espère que ça va inspirer d’autres avocats à se prêter à ce genre d'exercice, parce que je crois que beaucoup d'avocats qui font du litige développent de l'entregent naturellement, à résoudre des différends... À force d’être dans le champ de bataille souvent, vous apprenez comment contourner des batailles, et comment mener des gens à s'entendre!

Je suis contente, parce que j’avais fait une promesse à la Ville, quand j’ai commencé mes contacts avec eux, la semaine passée… Et ç'a réussi.

Je leur avais dit : écoutez, on va régler ça en parlant comme du monde. Je m'engage à ne pas entamer une requête. Mais j'espère que ça va vous inspirer à vouloir parler avec moi, et qu'on trouve une façon de régler ce différend. C'était une déclaration de non-guerre. On fait le traité de paix avant, et on règle le différend après. Ce n'est pas chouette, ça? J'ai beaucoup aimé cette approche.

Mais pourtant, lundi, pendant la conférence de presse virtuelle avec l’organisme Sauvetage Animal Rescue, vous avez dit que vous vouliez déposer une requête…

On m'a posé la question, bêtement, comme ça! Et vous savez, moi, je donne toujours une réponse directe, je dis toujours le fond de ma pensée! On m’a demandé : « Mais Me, qu'est-ce que vous allez faire si la mairesse ne veut pas vous parler? » J'ai dit : « Ben on va aller à la cour! » Ça ne va pas être agréable pour personne! Il n'y a personne qui n’aime aller à la cour contre moi! Oui, ça me donne un certain pouvoir... mais j'ai pris l'engagement de ne pas le faire avant. Je n'ai pas utilisé ça comme une arme ou une menace.

Mon engagement était déjà là, je ne vais pas entamer de procédures, on ne va pas gaspiller plus d'argent en chicanes devant le tribunal... Ça peut être agréable de gagner une cause, mais ce n'est pas le but! Je voulais faire savoir à la municipalité qu'il y avait moyen de régler ça sans confrontation, et surtout, je ne voulais pas gratifier les gens qui avaient levé le ton agressivement envers la mairesse.

Parce que parfois, j'ai le sentiment que des gens me contactent en se disant : « ah, celle-là, elle est bagarreuse! » Non, je veux estomper cette ardeur pour la chicane. Et là, j'ai réussi. Et c'est important!

Donc vous lui avez parlé lundi?

Oui. Elle m’a rejoint à la maison, et on a jasé. Elle était gentille, elle a tout accepté, je suis heureuse et fière d’elle!

Un avocat qui réussit à faire du bon travail sans aucune procédure, aucun tribunal, aucune requête… C'est merveilleux, ça!

Que va-t-il se passer avec les cerfs, donc?

Avant de déplacer les cerfs, on va avoir sur le site un vétérinaire pour s’assurer que les cerfs sont en bonne santé, et qu'ils ne vont pas transmettre des parasites ou des maladies (comme la maladie de Lyme).

On administre un sédatif à l’animal, le tout supervisé par un vétérinaire. On va mettre l’animal dans une cage adaptée, on va lui faire des prises de sang et un examen complet, on va le traiter pour les tiques, on va le vermifuger. Tout cela prend entre 24 et 72 heures. Ça va être fait sur les lieux, un animal à la fois. Ça va prendre un mois pour déplacer les 15 animaux. Ils seront deux ou trois par sanctuaire...

Donc vous avez trouvé des endroits où ils pourraient être accueillis? Parce que c’était l’enjeu au coeur du débat…

Oui, plein! On a des sanctuaires officiels et même non officiels. Il y a plein de gens qui m’ont écrit, avec beaucoup de générosité, qui disaient : « je suis propriétaire d'un vaste terrain, il y a un grand boisé, on est prêts à accueillir tant de cerfs, on a plein de végétation, il n'y a pas de prédateurs… » La générosité des Québécois était une chose à voir! C'était merveilleux!

Et ça sera sans aucuns frais pour les contribuables, ce qui est encore plus merveilleux!

Parce que moi, je n'aime pas imposer des solutions qui sont coûteuses, surtout pendant cette pandémie, où il y a plein de gens qui ont perdu leur emploi…

Donc c’est Sauvetage Animal Rescue qui va assumer les frais?

C'est ça. Sauvetage Animal Rescue fonctionne avec les contributions de leurs membres, avec le bénévolat, et donc ce travail ne coûte rien à la société. C'est une bonne raison de devenir membre, parce qu'ils viennent en aide à tout animal en détresse. Ils ont sauvé un bébé ours il y a une semaine ou deux… Ils sont dans tous les environnements urbains où il y a de plus en plus d'êtres humains et de moins en moins d'espèces animales.

Il faut qu’on adapte nos façons de faire, avec intelligence, collaboration, convivialité... parce que c’est une priorité de préserver ces animaux, et d’en prendre soin. Nous sommes au sommet de l’existence, mais ce n'est pas une raison de tout détruire autour de nous… On a de plus en plus une obligation morale de veiller au bien-être des animaux.

Moi-même, je fais des efforts depuis deux ans et demi pour devenir végétarienne. Je travaille très fort là-dessus... Et quand je fais une erreur, vous pouvez vous assurer que ma fille est là pour me critiquer!

Je reconnais que c'est une obligation morale. Donc c'est parti d'une plus grande mission... Mais moi, je le fais 15 cerfs à la fois.