Mamadi III Fara Camara. Photo : Radio-Canada
Mamadi III Fara Camara. Photo : Radio-Canada
Mamadi III Fara Camara avait été arrêté le 28 janvier dernier. Le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) lui reprochait d’avoir désarmé et blessé un policier du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) après que ce dernier l’ait intercepté pour cellulaire au volant.

Bien que l’accusé de 31 ans ait clamé son innocence, il a passé six jours en détention jusqu’à mercredi. Le DPCP, en la personne de la procureure Me Anne-Andrée Charette, a ce jour-là annoncé en cour un arrêt des procédures à son encontre : un fait rare.

Une vidéo des événements aurait permis de remettre M. Camara en liberté. Un autre suspect aurait commis la tentative de meurtre à l’encontre de l’agent du SPVM.

L’avocat criminaliste Me Cédric Materne, de Riendeau Avocats, défendait Mamadi Camara dans ce dossier. Il explique à Droit-inc ce qui s’est passé.

Si je comprends bien, votre client n’est pas encore innocenté?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que le DPCP a demandé l'arrêt des procédures pour l'instant. L’enquête se poursuit toujours, mais il n’y pas assez de preuves pour continuer à garder M. Camara en détention.

Hier, ce qui est arrivé, ce n’est pas un blanchiment ou quoi que ce soit. On arrête les procédures à l’encontre de M. Camara pour l'instant parce qu’on n’a pas assez d'éléments pour le retenir, et on continue l'enquête pour voir où ça va nous mener.

Est-ce que c'est vous qui avez demandé à voir la vidéo?

La vidéo, on l’a seulement reçue hier matin vers 10h ou 10h30.

On est arrivés, on était prêts à procéder dans ce dossier-ci, et c'est à ce moment-là que la poursuite s'est levée et a mentionné à la juge qu'il y avait une vidéo et qu’elle était en train de l'analyser pour savoir ce qui en était.

Le temps que le DPCP la regarde, et qu'on la regarde, on est revenus, il y a eu une discussion, ils ont analysé le dossier et c’est ce qui a mené à la conclusion du DPCP hier.

Vous-même, vous avez vu la vidéo?

Oui, on l’a vue.

Qu'est-ce que vous pouvez en dire?

C’est une vidéo du ministère des Transports du Québec qui montre l'autoroute métropolitaine. Les images sont quand même relativement floues. Ce n’est pas comme si c'était, par exemple, des images directes.

Me Cédric Materne, de Riendeau Avocats.
Me Cédric Materne, de Riendeau Avocats.
C’était une vidéo qui était parmi l'ensemble de la preuve, mais même avant d'avoir cette vidéo-là, avec la preuve que nous on avait reçue, on a décelé une énorme problématique sur l'identification de l'agresseur de l'agent.

Cela a fait que la vidéo n'a pas joué un rôle extrêmement majeur, parce qu’on avait déjà des bons points avec la preuve qui nous avait déjà été donnée. Par la suite, est-ce que c'est vraiment ça qui a fait pencher la balance pour le DPCP, ça, je ne peux pas parler pour eux.

Pour ce qui est de la preuve qu'on avait déjà, l'identification était majeure. Il y avait un problème.

L'identification reposait donc seulement sur le témoignage du policier?

Si on fait un plus un, ça ressemble pas mal à ça.

Quel est l'élément principal de la vidéo qui a permis de libérer votre client?

La vidéo, je ne peux pas beaucoup en parler parce que c'est toujours sous enquête. Mais nous on l’a regardée, et ce n’est pas la vidéo la plus claire de l'histoire!

Mais ce qu'on comprend, c'est qu'avec la preuve qu'il y avait déjà, les témoignages des témoins qui parlaient de ce qui s'était passé et avec la vidéo, ça mettait la lumière sur le fait qu’il y a une troisième personne qui était impliquée là-dedans, et que c'est cette troisième personne-là qui aurait agressé l'agent du SPVM.

Ça concorderait avec le fait qu’ils n'aient pas retrouvé l'arme de l’agent agressé...

Exactement! L’arme n’est toujours pas retrouvée. On parle d’une grosse enquête quand même, donc évidemment si l'arme n'est pas retrouvée sur M. Camara, on peut se dire qu’effectivement l'agresseur est parti avec l’arme.

Qu’il y avait-il comme preuve contre votre client, finalement?

Il était sur les lieux, il était avec l’agent du SPVM, mais par la suite il y a plusieurs témoignages qui entrent en ligne de compte dans la preuve.

Nous, de notre point de vue en défense chez Riendeau Avocats, ce qu'on a constaté c’est qu'effectivement il n’y avait pas grand-chose qui tenait sur la culpabilité même de Monsieur Camara. L'identification était tellement incomplète que nous, dans notre tête, on savait.

Ce n’était pas lui.

Donc vous, vous saviez déjà que M. Camara n'avait pas commis le crime!

Exact! Nous, on le savait déjà. On était plusieurs avocats à travailler là-dessus, et ça a vite sauté à notre visage que ce n’était pas lui.

Votre client clamait lui-même son innocence.

Il a toujours clamé son innocence, et ça, c'est extrêmement important à dire.

Dans ce dossier-ci, on a énormément de questions à se poser non seulement sur le travail qui a été fait par tous les intervenants là-dedans, mais aussi sur la présomption d’innocence de M. Camara.

Il n’y en a eu aucune, présomption d'innocence.

Les médias ont fait en sorte que rapidement, il était le coupable. Il n’y a pas seulement M. Camara là-dedans, il y a toute sa famille!

Dont sa femme, qui est enceinte de jumeaux!

Exact, et cette perception-là de la société où on arrête la personne (pour un crime) et directement c'est la personne qui l’a commis, et six jours plus tard quand ça, ça arrive, eh bien on est les premiers choqués à se dire “ Ben voyons donc, ça n’a pas de sens ”!

La présomption d'innocence dans ce dossier-là en a pris pour son argent.

C’est quelque chose dont il faut toujours se rappeler en droit criminel, c’est la chose la plus primordiale : chaque citoyen au Canada est innocent jusqu'à ce qu'on ait prouvé le contraire.

Évidemment, dans le dossier de M. Camara, on a à mon avis une réflexion à faire socialement pour se dire qu'est-ce qu'on fait avec cette présomption d’innocence.

La situation a fait couler beaucoup d’encre. Certains se demandent si ce serait arrivé si M. Camara n’avait pas été noir. Qu’en pensez-vous?

Si on commence à parler de racisme systémique, moi je ne veux pas rentrer là-dedans. Ce n'est pas mon travail de faire ça.

Mon travail, c'est de regarder la preuve, de l'analyser et de me demander si ça tient la route ou non, peu importe la couleur de peau de notre client. Notre travail, c'est vraiment de regarder ce qu'il en est et de voir si la police et le DPCP seraient en mesure d'aller quelque part avec cette preuve-là. Et si c'est non, je fais en sorte que ce soit démontré.

C’est assez rare qu’un accusé de tentative de meurtre soit libéré. C’est arrivé souvent, selon votre connaissance?

Moi, je n’en ai pas vu très souvent. Même la juge l’a mentionné au moment de la déclaration de la Couronne. C’est extrêmement rare que ça arrive .

On ne parle pas d'arrêt des procédures dans un cas de conduite avec facultés affaiblies, on parle de tentative de meurtre sur un agent du SPVM! C’est énorme!

Il y a des questions qui doivent se poser au niveau du SPVM, au niveau de comment le dossier a été fait. Beaucoup de choses doivent être analysées, et je sais que ce dossier-là a fait bouger beaucoup de choses.

Ce que je trouve déplorable un peu là-dedans, c'est qu'on doit en arriver à ce qu’un homme se retrouve pendant six jours en détention alors qu’il n'a absolument rien commis, pour faire bouger les cartes et se dire qu'il y a peut-être une problématique à quelque part.

Ça a dû être un moment assez émotif hier. Comment avez-vous vécu ça avec votre client?

Écoutez, nous en tant que tel on avait déjà l'information, on l’a reçue quelques minutes avant. J’ai parlé avec M. Camara, je lui ai expliqué et il était extrêmement soulagé et très satisfait de la déclaration du DPCP hier.

Évidemment, c'est extrêmement émotif! Comme je vous le dis, monsieur a clamé son innocence depuis le début. Depuis son arrestation, il a dit que ce n'était pas lui.

Il a tout fait pour dire “Ce n'est pas moi”, et six jours plus tard se faire dire qu'il a raison, c'est sûr que ça fait naître beaucoup d'émotions. Vous l'avez vu aussi, sa famille qui était présente. Je pense que ça parlait beaucoup. Une image vaut mille mots, comme on dit! Autant M. Camara que sa famille étaient extrêmement soulagés de ce qui s'est passé hier.

Du côté du cabinet également! Quand j'ai su la nouvelle et que je l'ai partagée avec le cabinet... Tout le travail qu'on a mis là-dedans a porté ses fruits! On était extrêmement soulagés, on était extrêmement contents de cette décision-là du DPCP.

Comment votre client a-t-il vécu ses six jours de détention avant que la décision ne tombe?

Ce que je peux vous dire, c'est que c'est sûr qu'il était sous le choc. On parle d'une personne qui a été arrêtée puis détenue, et qui passe six jours en détention.

C’est sûr qu'il a eu peur en détention. Pas nécessairement peur à cause de sa sécurité, mais c’est sûr qu’il était dans le néant. Il clame son innocence, il sait qu’il n’a rien fait, il se demande ce qu’il va se passer. Il était extrêmement choqué de ce qui s'est passé.

Est-ce que vous savez si votre client va porter plainte au civil?

S’il doit faire valoir ses droits, il le fera en temps et lieu. À ce moment-ci, cette décision-là n'est pas prise. C’est sûr qu'il est en train d'y penser. Mais je pense qu'il a d’autres choses à penser avant.

On va être là pour l'épauler. Oui, on fait du droit criminel, mais on va le référer, on va le guider, on va le supporter.

On va suivre de près l'évolution de la situation pour savoir ce qu’il en est, vu le lien qu'on a avec M. Camara. Évidemment, on garde ce lien-là, on est toujours en communication.