Me Ioanna Lianis. Source: Site web de Ioanna Lianis
Me Ioanna Lianis. Source: Site web de Ioanna Lianis
Si je prends le temps d’écrire cet article aujourd’hui, c’est parce qu’il est urgent que la question de la rémunération des avocats de pratique privée qui acceptent les mandats d’aide juridique se règle. Bien que cette question ne me touche pas personnellement puisque je boycotte les mandats d’aide juridique depuis plusieurs années, et ce, pour plusieurs raisons, dont la lourdeur administrative, je considère qu’il est urgent que les avocats soient enfin rémunérés à la hauteur de la qualité des services rendus. Ceux qui me connaissent savent que je n’ai pas la langue dans ma poche et c’est l’une des raisons pour lesquelles je suis devenue avocate : pour donner une voix à ceux qui n’osent pas la faire entendre.

Depuis quelques mois, je demande à des collègues de pratique privée qui acceptent ou ont déjà accepté des mandats d’aide juridique de me faire parvenir un court témoignage écrit sur la question de la tarification. Plusieurs ont répondu à l’appel mais la plupart ont tenu à le faire sous le couvert de l’anonymat. Ce n’est pas parce qu’on est avocat qu’on dit tout haut ce que l’on pense tout bas. « Les cordonniers sont les plus mal chaussés. » À cet égard, les avocats n’y font pas exception. Heureusement, ils ont toutefois accepté que je les cite ou les paraphrase afin que je transmette leur message publiquement. Voici les commentaires les plus éloquents :

« Chère consoeur,

Nous débutons par vous remercier d’être entrée en contact avec notre cabinet afin de requérir notre position quant à la réforme du tarif d’aide juridique. Cette lettre pourra être remise à qui que ce soit que vous jugerez pertinent afin de les éclairer sur les motivations qui nous poussent à ne plus accepter de mandats d’aide juridique depuis plusieurs années maintenant.

En effet, il y a environ 10 ans, notre cabinet acceptait que ses avocats représentent des justiciables bénéficiant de mandats d’aide juridique. Nous étions (et sommes toujours) d’avis qu’une accessibilité à la justice adéquate et de qualité, passe par la représentation des parties par avocat devant les tribunaux.

Malheureusement, au fil des ans, nous avons constaté que la rémunération reçue pour ces mandats était extrêmement loin du temps et des efforts investis dans ces dossiers. Malgré la croyance populaire à l’effet contraire, les avocats qui acceptent des mandats d’aide juridique mettent autant de temps et d’énergie dans leurs dossiers, peu importe qu’ils soient payés à l’heure, à forfait ou par mandats d’aide juridique. Le professionnalisme et la rigueur qui nous habitent sont présents peu importe le type de dossier dans lequel nous travaillons.

Force est de constater que l’État ne valorise plus, depuis longtemps, ce travail et s’attend à ce que les avocats exercent à rabais dans des dossiers qui, souvent, sont tout aussi exigeants intellectuellement et professionnellement que des dossiers où nous sommes payés à notre juste valeur.

Dans la mesure où la réforme que nous attendons depuis fort longtemps se concrétise et où les tarifs reflètent adéquatement l’importance du travail des avocats et leur compétence, il est clair que notre cabinet (et plusieurs autres, nous en sommes convaincus), reprendront le service pour les citoyens les plus défavorisés de notre société.

Être dans une société de droit, qui favorise la justice et l’équité, c’est aussi accepter de traiter les acteurs principaux du système de justice avec respect, ce qui passe nécessairement par une rémunération digne de ce nom.

Espérant le tout conforme, nous vous prions de recevoir, Me Lianis, nos salutations distinguées. » - Me Marilou Lévesque, CHABOT médiateurs avocats

« Honnêtement, je n’accepte plus les mandats d’aide juridique depuis le tout début de ma pratique, sauf en de très rares occasions, et ce, en raison du temps requis pour la facturation ainsi qu’en raison du tarif qui est dérisoire. Ça revient à travailler à une tarification horaire moindre que le salaire minimum. Également, il m’est arrivé de poser des actes juridiques pour préserver les droits de mes clients dans certains dossiers et pour lesquels je n’ai jamais été payé par la suite en raison du refus de la Commission des services juridiques d’émettre un mandat d’aide juridique. Je pratique depuis plus de 10 ans et je préfère ne pas travailler du tout que d’accepter les mandats d’aide juridique. Je gagne plus en offrant deux consultations à ma clientèle privée qu’en faisant un dossier au complet, comprenant la tenue d’un procès, sur un mandat d’aide juridique. » - Anonyme

« Je ne prends plus de dossiers d’aide juridique depuis 2018 parce que je faisais mes mandats à perte. » - Anonyme

« Je pratique en droit civil et je n’accepte plus de mandats d’aide juridique parce que j’ai calculé que ça me rapportait environ 4 $ de l’heure. » - Anonyme

« La plus belle journée de ma vie est celle où j’ai cessé d’accepter des dossiers d’aide juridique, soit une aide qui nuit d’ailleurs à la justice en me mettant financièrement en conflit d’intérêts avec mon client. » - Anonyme

À propos de l’auteur

Avocate Ioanna Lianis pratique le droit criminel et pénal depuis plus de dix ans. Diplômée de l’Université de Montréal, elle est membre du Barreau depuis 2007.