Carrière et Formation

L’avocat cinéaste!

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Camille Dufétel

2024-02-02 15:00:40

Me Étienne Trépanier
Être avocat et avoir la fibre artistique… Cela n’est pas forcément incompatible! Rencontre avec un avocat cinéaste et créateur Web.



Quand certains avocats se dédient à la peinture ou la musique, Me Étienne Trépanier, directeur de Jurivision.ca à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, se tourne pour sa part vers le film.

Barreau du Québec depuis 1998, il a pratiqué le droit pendant plus de vingt ans au ministère de la Justice du Canada. Après y avoir été plaideur, une expérience qui l’a beaucoup aidé à structurer sa pensée, il y a œuvré comme conseiller juridique spécialisé en droit des communications et du divertissement.

Tandis que Droit-inc lui demande ce qui l’a mené vers le métier d’avocat, lui qui adore la caméra depuis sa jeunesse, Me Trépanier, dont le père était chanteur d’opéra, répond qu’il est « vraiment un enfant de l’Accord du lac Meech ».

Il se souvient, quand il était adolescent, des débats autour du projet finalement avorté de réforme constitutionnelle au Canada, à la fin des années 80/début des années 90.

« Étant intéressé par la politique et l’histoire, bien que je m’amusais à l’époque déjà avec des caméras, je voulais approfondir mes connaissances sur ces enjeux qui animaient la société québécoise, explique-t-il. Mon cours de droit constitutionnel a sans doute été celui où j'ai eu la meilleure note à ma première session de première année, contrairement à d’autres domaines où j’ai moins bien performé! »

À la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, Me Trépanier utilisait sa caméra pour réaliser « des petits films pour des ‘partys’ de faculté, ou documenter des voyages à Halifax pour des Law Games »… Il rappelle qu’à l’époque, tout était analogique! Jusqu’à ce qu’à la fin des années 1990, et alors qu’il avait déjà quitté la Faculté, quelqu’un lui donne un CD en lui expliquant qu’il pouvait désormais faire des montages sur l’ordinateur. « Là, ç'a été une révélation pour moi! », lance-t-il.

Le droit et la vidéo, dès la faculté, étaient en tout cas déjà interreliés. « À l’époque, il y avait l’émission la ‘Course destination monde’, qui a donné naissance à Denis Villeneuve par exemple! Ils étaient venus se présenter à l’Université d’Ottawa, mais je n’avais pas eu le courage d’appliquer parce que j’étais en deuxième année de droit, je me suis dit que j’allais devoir interrompre mes études »…

À la fin de ses études, l’émission, dont les participants parcouraient différentes régions du monde et réalisaient de petits films, n’existait plus.

Films de découverte

Alors qu’il était en poste au ministère de la Justice, Me Trépanier n’a pas lâché sa caméra. Il a réalisé des films pour des « partys » de Noël, mais aussi pour des campagnes de sensibilisation de Centraide, jusqu’à en faire de manière plus professionnelle.

Mais il a aussi créé sa propre destination monde! L’avocat a réalisé ses propres films de découverte, présentés sous forme de conférences au Québec et en Europe. Sa conjointe lui a fait découvrir à l’époque les ciné-conférences « Les Grands Explorateurs ». Il a vu entre autres des cinéastes français, partis à l’étranger pendant longtemps, présenter leurs films.

« Je me suis dit que je serais capable de réaliser des films comme ça! J’ai mis de l’argent de côté, j’ai pris un congé sans solde et je suis parti pour six mois en Argentine, faire mon premier projet ‘Argentine: la Ruta 40’ (note: avec Amy Arnold). On a monté un projet audiovisuel qu’on a pitché sans garantie à l’organisation, et ils nous ont pris! On a fait la tournée du Québec en 2009-2010, 150 ciné-conférences de la Gaspésie jusqu’en Outaouais, au Nouveau-Brunswick également… »

C’est à la suite de ce projet que l’avocat a vraiment souhaité comprendre comment fonctionnait l’industrie audiovisuelle au Canada.

« Je suis allé voir les gens du service juridique de Justice Canada à Patrimoine canadien, je leur ai dit que je voulais comprendre ces enjeux. J’avais fait un peu de litige fiscal, ce qui m’a aidé, et j’ai travaillé entre autres sur le programme de crédits d’impôts. C’est une grosse portion de la structure financière des projets d’audiovisuel au Canada. »

Son expérience à Patrimoine canadien a duré quinze ans. Son quotidien consistait à travailler avec les clients du ministère du Patrimoine canadien pour les appuyer dans les litiges ou les problèmes émanant de différents programmes. Il explique qu’il a eu l’occasion de côtoyer beaucoup de producteurs de films, dans des conférences, des festivals de films, en tant qu’avocat. ll leur posait des questions et assimilait des informations sur le monde de l’industrie canadienne de l’audiovisuel, ce qui a été selon lui extrêmement enrichissant.

Durant tout ce temps, il a aussi pris plusieurs petits congés sans solde pour partir en tournée présenter son film sur l’Argentine, puis réaliser un film sur le pays basque avec une autre organisation… Ainsi qu’un autre sur la Colombie, qu’il a présenté en Europe en 2019.

Mobiliser le savoir juridique

C’est d’ailleurs ce qui l’a mené à proposer au ministère de la Justice d’utiliser l’audiovisuel pour faire de la mobilisation du savoir juridique. Pour expliquer cette initiative, l’avocat revient sur l’année 2014.

« Cette année-là, la fonction publique souhaitait imaginer la fonction publique de 2020. Avec trois autres collègues, on a proposé l’idée de créer un projet appelé ‘Justice.tv’, relate-t-il. L’objectif était de créer des contenus audiovisuels pour la formation et la mobilisation du savoir à l’interne. Il faut savoir qu’au ministère de la Justice, il y a des avocats à travers le pays. L’idée, c’était par exemple, si on avait un juriste qui allait en Cour suprême, de l’asseoir quelques minutes et d’écouter son propos pour bâtir de la formation. On a fait des démos, un projet sur la réconciliation en 2016, un autre sur la gestion des risques juridiques… Mais je me suis frappé à la dure réalité pré-pandémie. Il y avait des limitations techniques et de politiques pour distribuer les contenus qu’on faisait. »

Il explique que les contenus ont été utilisés dans le cadre de formations en personne, mais l’avocat souhaitait créer un véritable environnement numérique permettant de rejoindre l’ensemble de la communauté juridique du ministère.

Une initiative permanente

Un peu plus tard, alors qu’une nouvelle doyenne était sur le point d’être nommée à la Faculté de droit - section de droit civil de l’Université d’Ottawa, en l’occurrence Marie-Ève Sylvestre, Me Trépanier lui a suggéré l’idée de créer une plateforme audiovisuelle du droit. Une entente a eu lieu entre l’université et le ministère de la Justice, explique l’avocat.

C’est en 2020 que Me Trépanier a rejoint la Faculté de droit civil de l’Université d’Ottawa, où il a ainsi lancé Jurivision.ca, une initiative qui y est depuis peu permanente. « Avec le temps, l’université a aimé le concept, et on a trouvé un arrangement pour que je sois à 100 % membre de l’Université à titre de directeur de ce projet ».

Il se décrit comme étant presque un producteur interne, qui développe des projets, voit comment les financer et les produire, fait du montage et du tournage… Le tout accompagné d’une petite équipe qui l’appuie.

« J’essaie de briser les silos entre le monde universitaire et le monde créatif, pointe-t-il. Je ne suis pas le seul à le faire, je le fais en droit, mais ça pourrait être reproduit dans d’autres domaines. Il y a un intérêt de la part de la communauté pour l’utilisation de ce que j’appelle la démarche documentaire, pour valoriser du contenu, mobiliser du savoir universitaire et le rendre disponible dans un format beaucoup plus accessible à la multitude. »

Il présente Jurivision comme une plateforme de communication efficace du savoir juridique, qui met en valeur des capsules vidéos accessibles et filmées dans un style de film documentaire. Il précise qu’il s’agit d’une plateforme multimodale avec des vidéos comme point d’ancrage, des textes d’accompagnement, des références, des liens utiles…

On y retrouve à la fois des vidéos courtes, de 10 minutes maximum, du JuriSavoir, qui met en valeur le travail des chercheurs, des JuriDocs, sur comment se vit le droit sur le terrain, des JuriExpériences, dans lesquels des juristes parlent de leur expérience, et des JuriMetho sur les chercheurs en droit.

Me Trépanier évoque aussi les Visio Formations, des « massive online courses ». « On en a une sur le processus législatif canadien dont la version anglaise est sur le point de sortir », note l’avocat, qui décrit ainsi de nouveaux formats pour enseigner le droit.

« L’objectif sous-jacent, c’est d’occuper les algorithmes avec des contenus fondés sur le savoir, précise-t-il. Les gens qui font des recherches tombent sur des savoirs fondés sur des recherches empiriques, des recherches de terrain, au lieu de tomber sur des contenus de gens qui sont des complotistes, ou des choses comme ça! Pour moi, ç'a une valeur. Et puis aujourd’hui, les universitaires sont obligés d’écrire des textes que douze personnes lisent alors qu’on ne valorise pas le travail audiovisuel. Mais la mentalité est en train de changer dans le monde universitaire. »

Aujourd’hui, quand il mène des entrevues pour des projets d’audiovisuel, Me Trépanier remarque que son expérience en litige au ministère de la Justice lui a été fondamentale, non seulement en termes de structure, mais aussi pour son esprit de synthèse.

Il aimerait aussi explorer, en dehors de Jurivision, tout l’aspect de persuasion visuelle, soit l’intégration de l’audiovisuel dans le droit et dans le litige, pour le Canada et le Québec.

Il donne par ailleurs, toujours à l’Université d’Ottawa, un cours expérientiel baptisé « Plaidoirie visuelle/Droit et cinéma ». Dans le cadre de ce cours, il initie les étudiants en droit à la production multimédia en plaidoirie visuelle à des fins de sensibilisation, de mobilisation des connaissances ou de persuasion.

Il supervise ainsi le développement de projets audiovisuels par les étudiants et précise qu’ils sont de plus en plus nombreux à s’inscrire à son cours.

Préparer l’avenir

Me Trépanier rappelle que les jeunes ont grandi avec les nouvelles technologies. Il souhaite leur apprendre comment prendre du savoir, le décortiquer, apprendre à le scénariser, et produire un clip avec un objectif identifié. « C’est la démarche du film documentaire mélangée à une démarche de marketing », même s’il ne dit pas que les vidéos vont remplacer les textes.

Qu’il s’agisse d’ailleurs de vidéos ou d’un PowerPoint, l’avocat met aussi en avant les outils visuels qui peuvent expliquer un fait, un concept, et qui pourront servir notamment aux futurs avocats dans leur quotidien.

« C’est de dire aux juristes: oui, le nec plus ultra, c’est le documentaire juridique pour raconter une histoire, mais ça peut être de réfléchir à comment, en parlant à votre client, avec votre adversaire, aux juges, vous pouvez utiliser les images pour une communication claire du droit ».

Dans le cadre de son cours, il a déjà fait venir un producteur américain travaillant avec des juristes aux États-Unis pour produire des appuis audiovisuels. Il admet qu’aux États-Unis, pour des poursuites avec des montants extrêmement importants, cela peut valoir la peine d’investir 15 000 $ pour un appui visuel, là où au Canada, « ça ne fait pas de sens ».

« Ça n’a pas besoin d’être aussi développé, mais ça peut être des reconstitutions 3D, je sais qu’une compagnie dans l’ouest canadien fait des prises de drones et de la réalité augmentée pour montrer comment par exemple un train a déraillé, comme ça le juge voit les lieux et est capable de comprendre les faits. Évidemment, ça doit être accompagné d’un témoin, il faut respecter les règles de preuves, mais tout ça, ce sont des appuis visuels que les jeunes juges, qui vont avoir aussi grandi avec ça, vont peut-être s’attendre de plus en plus à avoir. »

L’avocat propose ainsi à la relève juridique d’y réfléchir.

Cela fait d’ailleurs l’objet d’un projet de maîtrise, pour l’avocat décidément très occupé, qui prévoit de produire un JuriDoc sur la question!

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