Duel entre deux géants des technologies
Duel entre deux géants des technologies
Le très médiatique procès intenté par Epic Games contre Apple s'est ouvert lundi devant un tribunal californien qui sera, pendant trois semaines, le théâtre d'accusations sur le monopole de l'un et l'avidité de l'autre. Cette affaire est susceptible d'influencer toute l'économie des industries de la technologie et de ses plateformes utilisées par des milliards de personnes.

« Nous allons prouver, sans ambiguïté, qu'Apple exerce un monopole », a affirmé l'avocate d'Epic Katherine Forrest, lors de remarques préliminaires suivies par des centaines de personnes par téléphone.

L'App Store, l'incontournable magasin d'applications pour les iPhone et iPad, fonctionne selon elle comme un « jardin clos » (« walled garden »).

Cette métaphore critique des géants des technologies désigne leurs écosystèmes, où ils peuvent fixer les règles, privilégier leurs propres produits, attirer et piéger les internautes et les développeurs, qui n'ont pas d'autres options pour accéder à ce marché.

« La fleur la plus répandue, dans ce jardin clos, c'est la dionée attrape-mouche, une plante carnivore », a assené Katherine Forrest.

À preuve : « Faire en sorte que notre clientèle utilise nos magasins iTunes, App Store et iBookstore est l'un des meilleurs moyens de rendre les gens accros à l'écosystème », écrivait Eddy Cue, un vice-président d'Apple, au patron Tim Cook en 2013 dans un courriel présenté par l'avocate.

Les adeptes de Fortnite peuvent jouer sur un autre appareil que celui de la marque à la pomme, mais, selon le patron d'Epic, Tim Sweeney, Apple a forcé son entreprise à soit accepter des conditions défavorables, soit perdre l'accès à ce marché.

« Alors que Fortnite s'étend au-delà des jeux vidéo, il est essentiel de pouvoir inclure le milliard et quelques de propriétaires d'iPhone dans le monde », a-t-il déclaré à la juge Yvonne Gonzalez Rogers.

Tim Cook doit aussi venir en personne au tribunal d'Oakland, une ville voisine de San Francisco.

Une commission justifiée, selon Apple

Apple a exclu Fortnite de l'App Store en août dernier, pour rupture de contrat, immédiatement après qu'Epic eut tenté de contourner son système de paiement, et ainsi, d'éviter la commission de 30 % prélevée sur les ventes.

« Je voulais que le monde voie qu'Apple exerce un contrôle total sur l'accès à tous les logiciels par le biais de ses appareils mobiles » - Une citation de Tim Sweeney.

Son studio a porté plainte pour abus de position dominante.

Mais le groupe californien n'exerce pas plus un monopole qu'une « épicerie », a rétorqué l'avocate Karen Dunn pour Apple, accusant Epic de cupidité.

« Apple n'a pas construit un écosystème sûr pour en exclure les gens, il l'a fait pour y inviter les développeurs », a-t-elle argumenté.

Si Epic l'emportait, cela signifierait, pour les consommateurs et consommatrices, de même que pour les développeurs, « moins de sécurité, moins de confidentialité, moins de fiabilité, moins de choix et une baisse de la qualité. Toutes ces choses que les lois anticoncurrentielles protègent », a-t-elle affirmé.

Des conséquences à prévoir

« Epic va se servir de son immense base d'utilisateurs et utilisatrices (environ 350 millions d'adeptes de Fortnite dans le monde), qui n'a pas d'équivalent, pour générer du soutien par l’entremise des réseaux sociaux », a commenté Dan Ives, analyste à Wedbush Securities.

Mais il note que la défense d'Apple est bien rodée et n'a pas failli depuis des années. Il prédit une victoire pour le groupe, « qui renforcera son emprise sur son App Store et les paiements ».

Avec les appels et les recours, la bataille pourrait durer des années. Mais elle pourrait aussi influencer le débat actuel sur le droit de la concurrence.

« Si Epic gagne et obtient une déclaration selon laquelle les règlements d'Apple enfreignent les lois antitrust, alors Apple devra en écrire de nouveaux » - Une citation de Tejas Narechania, professeur de droit à l'Université de Berkeley.

« Il y aurait des réactions en chaîne pour toute l'industrie, potentiellement », ajoute Tejas Narechania.

Apple dans le collimateur

Différents régulateurs américains enquêtent sur les pratiques d'Apple, et sur celles de la plateforme de commerce en ligne Amazon, aussi considérée comme juge et partie.

Et vendredi, l'Union européenne, saisie d'une plainte de Spotify, a estimé que le fabricant de l'iPhone avait bien « faussé la concurrence » pour évincer ses rivaux, notamment grâce à des commissions « très élevées », desquelles ses propres applications sont de facto exemptées.

Sur Android, doté du système de Google, largement dominant sur les téléphones intelligents, le magasin fonctionne de façon similaire, mais avec une différence majeure : d'autres plateformes de téléchargement sont autorisées.

« La vraie question, pour moi, c'est : veut-on vraiment un environnement où toutes les applications doivent passer par le même portail, qui est contrôlé par le développeur des appareils et du système d'exploitation mobile? » - Une citation de Erik Stallman, professeur de droit à l'Université de Berkeley.

« C'est l'avenir de l'informatique mobile qui est en jeu ».