Rosy Abi Nader, coincée six mois à Dubaï en pleine pandémie.
Rosy Abi Nader, coincée six mois à Dubaï en pleine pandémie.
Tout juste diplômée en droit de l’Université de Montréal en février après sept ans d’études, Rosy Abi Nader a décidé de se récompenser avec deux semaines de vacances au chaud à Dubaï. Elle a dû y rester six mois.

« C’était vraiment strict là-bas, relate l’ancienne étudiante. Le gouvernement n’est pas démocratique (aux Émirats arabes unis). On ne pouvait pas sortir sous peine de peut-être se faire mettre en prison. Ils ont pris des mesures draconiennes face à la pandémie. »

Au départ, le vol de retour de Rosy est reporté : « Une semaine de plus, c’est cool, non? ».

Cette semaine aura finalement duré six mois, et sans qu’elle ne connaisse une seule âme dans la ville. Pas de vols vers Montréal, pas moyen d’être rapatriée à moins de débourser d’importantes sommes pour une récente diplômée. Après tout, son billet de retour était déjà payé, alors autant attendre...

Au moins, la jeune femme parle bien arabe, sa famille étant d’origine libanaise. Pas besoin de porter le voile non plus. Elle pouvait aussi travailler à distance sur son ordinateur portable. Elle est coordonnatrice des paperasses juridiques de l’entreprise Genatec depuis 2010, un boulot qu’elle conserve aujourd’hui.

Un couvre-feu et des mesures « draconiennes »

Arrivée le 21 février aux Émirats arabes unis, Rosy a dû être confinée dans des hôtels jusqu’en août : 18 hôtels, pour être exact! Mais ce mode de vie nomade n’a pas été adopté par obligation.

« La seule manière de pouvoir se déplacer, c’était de changer d'hôtel, explique Rosy. Le chemin pour aller à l’autre hôtel était la plus grosse sortie que j’avais. »

Les cartes magnétiques des 18 hôtels où Rosy a habité à Dubaï.

Le couvre-feu a été instauré au début de la crise à Dubaï et s’est prolongé jusqu’à la fin mai. Masque obligatoire partout, restaurants fermés, tout le monde chez soi à part pour faire les courses toutes les 48 heures.

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Pour faire respecter le couvre-feu, une horde de policiers se promenaient dans les rues. Les radars de la ville ont été reprogrammés pour remettre automatiquement une amende aux conducteurs qui se déplaçaient hors des heures permises.

Rosy s’est d’ailleurs vu remettre une amende une fois alors qu’elle était sortie faire des courses.

« Je ne savais pas que c'était aussi strict! J’ai eu une amende d’un peu plus de 200 dirhams, peut-être un peu moins de 100 $ canadiens », détaille Rosy.

Consolation : le séjour dans les hôtels cinq étoiles ne coûtait presque plus rien puisque la clientèle avait disparu. La ville hautement touristique de Dubaï a été complètement désertée non seulement par les touristes, mais par ses résidents aussi.

« Une ville fantôme », illustre Rosy, qui pourrait maintenant facilement écrire un guide sur les meilleurs hôtels de la ville.

Pas facile de vivre dans des hôtels, aussi chics soient-ils. Rosy a dû faire son lavage dans sa baignoire avec du détergent assez fort pour susciter de désagréables réactions allergiques. Une fois par mois, elle se permettait de faire faire sa lessive dans un petit nettoyeur pour 25 $.

Pour manger, il y a UberEats et une dizaine d’autres équivalents qui livrent très efficacement à mobylette tout ce qu’on peut imaginer vouloir manger. « Si tu veux une vache, ils vont te la livrer », rigole Rosy.

Rosy avec un repas fraîchement livré à son hôtel de Dubaï.

Seule, arnaquée… et sans cheveux

Les mois passent, Rosy déprime et se sent seule. Ses seuls contacts sont avec les employés des hôtels et le peu de clients qui y séjournent. « Tu parles avec le mur la plupart du temps. »

La ville finit par rouvrir progressivement à partir de la fin mai, mais « c’était quand même comme vivre dans un film », se souvient Rosy.

La jeune femme décide un jour qu’une coupe de cheveux lui ferait du bien physiquement et mentalement. Elle trouve une petite boutique de coiffure encore ouverte et explique qu’elle veut quelque chose de simple, rien de spécial. Elle y demeurera sept heures et en ressortira avec les cheveux brûlés par le peroxyde… et une facture de plus de 2000 $ canadiens. Elle s’est fait arnaquer.

« Je me sentais violée, violée à tel point que je ne pouvais même pas m'obstiner, se rappelle douloureusement Rosy. J’avais les larmes aux yeux, et aussi j’étais fâchée contre moi-même. J’ai fait confiance et ils en ont profité. Je voulais juste me sentir mieux. Ils m’ont “bleachée” quatre fois. Il n’y avait plus de cheveux. Ils m’ont collé des rallonges. »

Sous le choc, incapable de se rebiffer, Rosy a payé les 2000 $ avec sa carte de crédit. Elle arbore depuis une coupe courte à la Rihanna, elle qui avait de longs cheveux jusqu’aux fesses.

Retour à Montréal

En juillet, Rosy n’en peut plus. Il fait 60 degrés Celsius dehors. C’est épouvantablement chaud avec le masque obligatoire, et la plage est hors de question : « l’eau bout, il y a tellement de sel! Ce n’est même pas plaisant, et tu vas mourir de déshydratation à la plage », souligne l’ancienne étudiante en droit.

Et surtout, elle veut rentrer à la maison. Son père lui achète un billet de retour. Elle atterrit le 2 août à Montréal et retourne dans un hôtel pour une quarantaine de deux semaines : son 19e et dernier hôtel de la pandémie.

« C’est comme si j'avais fait le confinement deux fois, à Dubaï et ici, soupire Rosy. Je ne vais pas te mentir : quand je suis arrivée ici, j'ai dû faire de la thérapie. Ce n'est pas facile la santé mentale avec le confinement. Aucun contact, et n’oublie pas, décalage horaire d’à peu près sept heures. »

Toutes ses économies sont passées dans les six mois à Dubaï, et Rosy a de plus des dettes d’environ 6000 $.

« Une chance que j'avais mes parents, s’exclame la jeune femme. Personne d'autre ne m’a tendu de l'aide, malgré que j'avais un copain dans le temps. »

Elle n’est plus avec ce copain, avec qui elle habitait et avec qui elle était depuis plus de quatre ans. Elle l'avait rencontré pendant ses études en droit à l’Université de Montréal.

« Ça s’est fini à mon retour à Montréal. Je me suis sentie encore plus délaissée que tout. Aucune aide émotionnelle, aucune. Excuse-moi, à quoi tu me sers dans la vie si tu n’es pas là dans les pires moments? »

Rosy habite maintenant avec son père et son frère. Elle est contente d’être revenue chez elle au Québec.

On pourrait penser qu’elle ne voudrait plus jamais vivre de couvre-feu comme à Dubaï, mais au contraire, elle estime que le gouvernement québécois devrait aller encore plus loin.

« Le droit de liberté est déjà enfreint. Tant qu’à y être, vas-y donc un peu plus loin et fais donc des mesures qui ont du sens! La moitié des personnes n'ont pas respecté les mesures de rassemblement. Une sur deux n’était pas chez eux à Noël » déplore Rosy.

Une bonne nouvelle au moins : Rosy attend des nouvelles pour un nouvel emploi dans une maison d’édition. On lui souhaite.