Me Patrick Martin-Ménard. Source: Site web de Ménard, Martin, Avocats
Me Patrick Martin-Ménard. Source: Site web de Ménard, Martin, Avocats
Lors d’une visite à l'Hôpital général du Lakeshore, dans l’ouest de Montréal, il y a quelques semaines, Daljinder Nahar et ses proches ont obtenu du médecin traitant une mise à jour accablante au sujet de l'état de santé de celui-ci.

La cirrhose du foie de M. Nahar, 43 ans, avait franchi une phase terminale et son espérance de vie au-delà de trois mois n’était que de 30 %. Le taux de mortalité à trois mois s'élève à 70 %.

« Mon frère est à l’hôpital (du Lakeshore) depuis la mi-mai, il est aux soins intensifs (...), il risque de mourir s’il ne reçoit pas un nouveau foie », explique Kiranpal Nahar. « Il a une cirrhose du foie à cause de son alcoolisme. »

Comme le précise son beau-frère, Amid Tak, « il a tenté plusieurs fois d’arrêter de boire de l’alcool, il a suivi des traitements, mais la raison première (...), c’est qu'il s'agit de quelqu’un qui a des problèmes de santé mentale, de dépression. Il boit la nuit pour s’aider à dormir ».

Selon leurs explications, c’est lors d’une visite à l’hôpital pour des symptômes liés au sevrage à l’alcool que les médecins auraient constaté l’ampleur des dommages au foie de M. Nahar.

La règle des six mois

Selon les dossiers médicaux consultés par Radio-Canada, M. Nahar n’a pas pu se qualifier pour recevoir une greffe de foie au cours des dernières semaines. Dans une note interne récente des Services ambulatoires du CUSM, on fait état des démarches des médecins du Lakeshore pour leur patient Daljinder Nahar en précisant que « celui-ci a été refusé pour une greffe dans notre institution en raison d'un trouble médical non traité, c'est-à-dire un trouble lié à la consommation d'alcool (...). (A)près avoir été refusé au CUSM, son cas a été présenté au CHUM, et il y a été refusé ».

On y fait mention d’un projet pilote dans un hôpital de Toronto pour les patients qui ne sont pas abstinents depuis six mois, mais ce patient n'est pas candidat, car c'est un projet pilote pour les Ontariens ».

Dans une autre note interne du 10 juillet 2022 des Services ambulatoires du CUSM, un gastroentérologue et hématologue du CUSM écrit ceci : « Notre politique à McGill est qu'une maladie médicale non traitée et non maîtrisée est une contre-indication à la transplantation. »

« Dans ce cas, son problème lié à la consommation d'alcool et sa dépression ne sont pas traités avec succès et ne sont pas maîtrisés. Nous n'adhérons pas strictement à une règle de six mois, mais si ces ennuis de santé peuvent être traités et maîtrisés, (le patient) peut être réévalué pour une candidature ultérieure à une greffe », peut-on lire sur une note interne du 10 juillet 2022 des Services ambulatoires du CUSM.

Le médecin spécialiste précise avoir contacté « six autres programmes de transplantation à l'échelle du Canada », y compris à Vancouver et à Edmonton, et avoir essuyé des refus.

Selon les données de l'Institut canadien d'information sur la santé (ICIS), on compte environ 500 transplantations du foie par année au Canada, dont une centaine au Québec. La liste d’attente en compte autant.

Pour l’avocat en droit de la santé qui représente la famille, Me Patrick Martin-Ménard, l’imposition du critère de sobriété de six mois en dehors d’un milieu hospitalier avant de pouvoir considérer que le patient est admissible à une greffe du foie apparaît « discriminatoire ».

« À l'évidence, c’est un critère discriminatoire. Une personne qui aurait fait des choix alimentaires qui auraient mené à la perte de son foie va être admissible à une greffe du foie, alors qu’une personne qui a un problème d’alcool ne le sera pas », mentionne Me Patrick Martin-Ménard, avocat en droit de la santé.

Les proches se portent volontaires

La famille Nahar se dit volontaire pour participer à une greffe du foie pour son proche malade ou au moyen d'un programme d’échange avec une autre famille compatible.

Comme le reconnaît Amid Tak, « nous sommes conscients que c’est possible que ça puisse ne pas réussir, qu’il peut y avoir des complications, mais personne n’a la chance actuellement d’être considéré comme un candidat, et ça, on trouve ça décevant. C’est difficile pour la famille ».

Dans une cause similaire judiciarisée en Ontario, Debra Selkirk, dont le mari est décédé en 2010 faute d’une greffe du foie, estime que les critères pour le don d’organe d’un proche ne devraient pas être aussi stricts que pour le don d’un foie d’un donneur décédé.

« Le critère du donneur décédé est conçu pour protéger une ressource rare. Ils veulent donc s'assurer que la personne qui la reçoit ne va pas la gaspiller », explique-t-elle.

« Ils sont trop stricts lorsqu'ils évaluent des patients qui souffrent de troubles liés à la consommation d'alcool. Mais un donneur vivant n'est pas une ressource rare, car il s'agit d'un don personnel, et je pense qu'on devrait pouvoir utiliser un membre de sa famille comme donneur. Pour moi, c'est scandaleux. », ajoute-t-elle.

Me Martin-Ménard précise que la famille se réserve la possibilité de recourir aux tribunaux pour obtenir une injonction afin que M. Nahar soit évalué en vue d'une greffe de foie provenant d'un donneur vivant.