Christophe Achdjian est étudiant à la maîtrise en droit à l’Université Laval.
Christophe Achdjian est étudiant à la maîtrise en droit à l’Université Laval.
Qu’arrive-t-il lorsqu’une personne dit à une autre de ne pas penser à un éléphant rose ? Cette autre personne va probablement passer outre l’interdiction et penser à un éléphant rose. Sans doute que plus la restriction de penser à une telle chose sera vive, plus il sera tentant de faire exactement le contraire. C’est là une manière bien simple de rappeler que certains remèdes peuvent aggraver, et parfois même engendrer le mal qu’ils désirent contrecarrer.

Il y a peu, en France, une vive polémique éclatait quant à l’établissement d’une « journée burkini » dans un parc aquatique de Marseille. Il s’agissait de prévoir une journée réservée exclusivement aux femmes et aux enfants (mais interdite aux garçons de plus de 10 ans), à laquelle les femmes désireuses d’y assister devaient porter un maillot cachant une bonne partie de leur corps. Face au tollé suscité, la journée a finalement été annulée, mais également à la suite des menaces reçues.

C’est dans ce contexte que de multiples villes de France, à commencer par Cannes, puis Villeneuve-Loubet (département des Alpes maritimes) et Sisco (département de la Haute-Corse) ont décidé d’interdire le burkini en lieux publics. La décision de Cannes mérite néanmoins une attention particulière, puisque la ville a lancé l’initiative.

Ainsi, depuis le 28 juillet dernier, est interdit « l’accès aux plages et à la baignade à toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes moeurs et de la laïcité et respectant les règles d’hygiène et de sécurité ». Une interdiction justifiée notamment par le fait qu’« une tenue de plage manifestant de manière ostentatoire une appartenance religieuse alors que la France et les lieux de culte religieux sont actuellement la cible d’actes terroristes est de nature à créer des risques de troubles à l’ordre public qu’il est nécessaire de prévenir ». Quoique le port du burkini ne soit pas expressément mentionné par le libellé de la loi, un grand effort d’imagination n’est pas nécessaire pour comprendre que c’est ce qui est visé.

Symbole de l’extrémisme islamiste ?

De toute évidence, la volonté de prévenir des tensions similaires à celles survenues à Marseille a animé cette nouvelle interdiction. Il y a néanmoins lieu de se demander s’il était nécessaire pour ce faire de laisser entendre que le burkini n’est pas une tenue correcte ou respectueuse des règles d’hygiène.

Le doute n’est cependant pas permis quant aux propos de Thierry Migoule, directeur général des services de la Ville de Cannes, pour qui le burkini est une « tenue ostentatoire qui fait référence à une allégeance à des mouvements terroristes qui nous font la guerre ». Et le maire de Cannes, David Lisnard, d’ajouter : « On n’interdit pas le voile ni la kippa ni les croix, j’interdis simplement un uniforme qui est le symbole de l’extrémisme islamiste. »

De tels propos sont pour le moins étonnants. Porter un burkini, ou à la limite n’importe quel signe religieux musulman, signifierait donc approuver les massacres perpétrés par le groupe État islamique ? Il y a certainement là une hyperbole. Mais plus encore : ladite interdiction ne s’applique que jusqu’au 31 août 2016. Aussi bien dire que passée cette date, le burkini ne sera plus un symbole d’allégeance envers le terrorisme et que toutes les tensions engendrées de par sa présence tomberont par elles-mêmes. La contradiction entre la nécessité de la mesure et sa durée est donc manifeste, la seconde remettant en question la pertinence de la première.

Il n’aura pas fallu attendre très longtemps pour que le burkini revienne au coeur de l’actualité, cette fois de bien triste manière. Pendant la fin de semaine du 13 août, de violents heurts ont eu lieu à Sisco, heurts ayant incité le maire Ange-Pierre Vivoni à emboîter le pas à Cannes quant à l’interdiction précitée.

Les origines de ces actes ne sont pas très claires. Un vacancier aurait pris des photos sur une plage où étaient des familles dont les femmes portaient le burkini. Une altercation a ensuite eu lieu entre le vacancier et les hommes des familles, qui pensaient à tort ou à raison que celui-ci prenait des photos de leur femme. La violence a par la suite pris des proportions majeures pendant près de deux jours, menant par exemple à des voitures incendiées et à cinq blessés.

Il est difficile de ne pas penser à « l’effet papillon » lorsqu’on considère qu’une décision maladroite prise par un parc aquatique à plusieurs kilomètres de là a pu avoir de telles répercussions quelques semaines plus tard.

Effets contraires

Cependant, inutile de désigner des responsables quant à l’escalade des violences : le jeu de « celui qui a commencé » est interminable. Revenons-en plutôt au principe mentionné dans le titre de cet article : il existe des circonstances dans lesquelles une interdiction peut engendrer des effets contraires à ceux qui sont prévus.

Ainsi, prétendre que le burkini n’a pas sa place dans l’espace public est une chose. Faire un lien direct entre le soutien au terrorisme et le port d’un tel maillot en est une autre. Peut-être qu’en l’absence de cet amalgame cannois, les violences de Sisco auraient malgré tout eu lieu. Il est toutefois raisonnable de penser qu’un tel discours tenu par de hauts responsables de l’État a une certaine influence sur l’humeur d’une population meurtrie, soit en confortant certains préjugés, soit en alimentant un sentiment de persécution.

De toute évidence, en cherchant à apaiser les tensions qui animent les Français, Cannes aura prévu une interdiction justifiée d’une telle manière qu’elle s’apparente à celle de ne pas penser à un éléphant rose.

Christophe Achdjian est étudiant à la maîtrise en droit à l’Université Laval.