Me Julia J. Yu, l’auteure de cet article.
Me Julia J. Yu, l’auteure de cet article.
Mardi, j’ai pris une marche et je suis allée porter mon courrier du jour à la poste. Dans la file d’attente du comptoir postal, la dame devant moi se retourne et me demande de m’éloigner d’elle. Elle me surprend, car je respecte scrupuleusement les règles de distanciation sociale.

Devant mon incompréhension face à sa demande, la dame s’explique en haussant le ton: « je veux que tu te tiennes plus loin encore, le plus loin possible de ma personne. On sait tous comment le virus est arrivé ici. C’est à cause de vous-autres qu’on est rendus ainsi », me lance-t-elle tout en ajustant son couvre-visage. Elle parle fort. Je suis à 3-4 mètres d’elle. Je suis estomaquée.

Les quatre autres personnes dans la file ne disent rien. Personne ne veut croiser mon regard. La préposée de Poste Canada ne dit rien. Elle continue de faire son travail. Il y a une dizaine de personnes en tout dans ce coin de la pharmacie. Personne ne dit rien. Pourtant, tout le monde m’a vue. Tout le monde a entendu la dame. On se retourne, la vie continue.

Depuis plusieurs semaines, je vois d’un œil inquiet les nouvelles rapportant la recrudescence des incidents racistes contre la communauté asiatique partout dans le monde. J’ai une amie asiatique à Atlanta, que j’ai appelée suite à l’attaque en Géorgie où six femmes d’origine asiatique ont été abattues. Les frissons me passent dans le dos quand je me prends à penser « et si la dame du comptoir postal était armée ».

Le Canada n’y échappe pas. On cumule les agressions, les injures, les crimes haineux. Chaque nouvelle est comme un étau qui se resserre. La haine monte. Elle se rapproche de chacun de nous. Elle s’infiltre dans nos vies, dans nos quartiers et nos communautés.

Ma semaine s’est arrêtée à cet instant. Je suis en suspens depuis mardi 30 mars 2021, 13h23. Je vis et revis cet incident dans ma tête, toute autre fonction sur pause. Mes proches qualifient ce qui m’est arrivé d’« attaque », de « violence verbale », de « comportement antisocial inacceptable ».

Ce qui m’est arrivé, c’est de la haine. Une haine comme je n’en ai jamais connu lors de mes vingt ans dans ce pays. Ma race n’a pas changé, mais la perception de la couleur de ma peau, de mon origine, est devenue une cible indélébile pour une nouvelle vague d’intolérance. Je peine à concilier cette montée de haine avec mon quartier que j’habite, où j’ai établi ma pratique, où le voisinage me connaît depuis longtemps. C’est difficile de me retourner à mon tour et de laisser la vie continuer.

Je ne peux plus passer sous silence ce qui est venu chavirer ma réalité quotidienne. Ce qui tue, après tout, c’est le silence. Le plus grave de ce qui m’est arrivé est que moi non plus, je n’ai rien dit. Je n’ai pas rapporté l’incident au 911, je n’ai pas demandé de parler au gérant de la pharmacie, je n’ai même pas laissé de commentaire à Poste Canada. Dans ma panique, je me suis rabattue sur mes réflexes d’immigrante « modèle ».

Même si je suis aujourd’hui avocate, mes instincts d’immigrante asiatique demeurent difficiles à changer. Surtout, ne pas faire de bruit, ne pas en faire une scène, ne pas parler.

Mais il faut en parler. Il faut que l’on parle du racisme et de la haine envers la communauté asiatique, il faut que le Québec en parle, il faut que nos voisins en parlent. Il faut que les victimes brisent le silence. Il faut que l’on cesse de se retourner et de s’attendre que la vie continue dans le statu quo.

Sur l’auteure

Julia J. Yu est avocate à son compte à Montréal