Clément Gascon. Source: Site web de la Cour suprême
Clément Gascon. Source: Site web de la Cour suprême
L’année n’est pas terminée qu’elle est déjà chargée pour l’ancien juge de la Cour suprême Clément Gascon.

De partout au pays, des juges en chef, des magistrats, des juges administratifs, les membres des barreaux d’au moins trois provinces, des cabinets d'avocats, et quelques facultés de droit l’ont invité à parler de santé mentale.

Celui qui est aujourd’hui avocat-conseil chez Woods, ainsi que juge au tribunal administratif de l’Organisation Internationale du Travail, est un conférencier recherché.

En 2019, l’ex-magistrat du plus haut tribunal du pays avait connu une crise de panique, disparaissant plusieurs heures pour finalement être retrouvé à l'hôpital. Il révélait alors qu'il souffrait d'anxiété et de dépression depuis plus de 20 ans.

Le droit particulièrement touché

Depuis le début de la pandémie, le Globe and Mail rapporte que la profession juridique accorde de plus en plus d’importance à la santé mentale des juges et des avocats, citant l’exemple de l'ancien juge de la Cour suprême et celui du juge en chef de l'Ontario George Strathy qui livrent des témoignages « très personnels sur la question ».

Toujours selon le Globe and Mail, une activité organisée par le Barreau de l’Ontario plus tôt ce printemps a réuni 5 800 personnes venues entendre ce que le juge en chef ontarien avait à dire sur la question.

Un signe que les temps changent?

L’ex-président de l’Association du Barreau ontarien Orlando Da Silva, qui a souffert de dépression, relate au journaliste du Globe que lorsqu’il a été nommé à la tête de l’ABO, en 2014, « personne n'aurait été vu s'approcher d'une table d'information sur les services de counselling ».

Le tabou et la stigmatisation étaient forts.

Les juristes les plus touchés

Pourtant, maintes études sur la question concordent: les problèmes de maladie mentale et de détresse psychologique sont beaucoup plus élevés dans la profession juridique que dans la population générale, relate le juge en chef Strathy dans un document publié ce printemps sur les sites Web de la Cour d'appel, du Barreau de l'Ontario et du Conseil canadien de la magistrature.

Plus près de nous, le Barreau du Québec révélait en 2019 que près de la moitié des avocats faisaient état de détresse psychologique. Le Globe relate une étude de l'Université de Toronto qui va dans le même sens, évoquant une forte corrélation entre les signes de dépression et la célébrité et l'argent associés à la réussite professionnelle en droit.

Clément Gascon, évoquant la sclérose en plaque de sa femme que personne ne remet en question, se demande pourquoi les attitudes sont différentes envers les problèmes de santé mentale.

Citant sa propre expérience - dont cinq ans à la Cour suprême, d’où il a pris sa retraite à 59 ans - Clément Gascon affirme que le perfectionnisme peut entraîner des problèmes de santé mentale.

Pour en finir avec le mythe du gladiateur

« Le droit est une profession où l'on trouve beaucoup de personnes très performantes, perfectionnistes, dit-il. Et les perfectionnistes ont tendance à repousser les limites par peur de ne pas être assez bons, par peur de décevoir, ou par peur de l'échec parfois. »

Quant au juge en chef Strathy, il remet en question le mythe du gladiateur, dont beaucoup d’avocats s’inspirent: sans peur, tranchant comme un rasoir, toujours en contrôle de ses émotions, infatigable… Et la profession est victime de ce mythe selon lequel seuls les invincibles réussissent.

D’où l’importante prévalence des problèmes de dépression et de troubles de santé mentale. Le « gladiateur », surtout lorsqu’il est plaideur, est sur le chemin de l’autodestruction, soutient le juge en chef Strathy.

Orlando Da Silva, pour sa part, constate que malgré la plus grande ouverture aujourd’hui, « l’opinion dominante est que pour être un avocat, il faut être fort. Et rien ne dit mieux faiblesse et vulnérabilité aux collègues et à leurs clients que l'incapacité à gérer sa propre dépression et son anxiété. »