René Villemure, éthicien, conférencier, et à la tête de la firme-conseil en éthique stratégique du même nom.
René Villemure, éthicien, conférencier, et à la tête de la firme-conseil en éthique stratégique du même nom.
L’affaire Marc-Antoine Cloutier a fait couler beaucoup d’encre depuis les derniers jours. Visé par une allégation d’inconduite sexuelle, il a démissionné vendredi de son poste de président du conseil d’administration de la clinique Juripop.

Bien qu’il continue de nier l’événement allégué par une victime anonyme, il a dit agir ainsi pour le bien-être de l’organisme qu’il a fondé en 2009 (et qui, rappelons-le, a reçu 2,6 millions de dollars de la part du gouvernement du Québec, en 2019, pour soutenir les victimes de violence sexuelle).

Mais en ce qui concerne Trivium, le cabinet qu’il a fondé en 2018 avec deux associés, Marc-Antoine Cloutier n’a pas l’intention de démissionner.

Comment le cabinet devrait-il gérer la situation?

Droit-inc en a discuté avec René Villemure, éthicien, conférencier, et à la tête de la firme-conseil en éthique stratégique du même nom.

Droit-inc : Selon vous, que devrait faire Trivium dans la situation actuelle?

René Villemure : Sur le plan éthique, c'est sûr qu'il y a un paquet de mises en garde. Sur le plan légal, il y a bien sûr la présomption d'innocence. Même si l'allégation équivaut à une condamnation…

Une seule parole ne peut pas équivaloir à l'existence automatique d’une victime. C’est pour ça qu’on a un système de justice, quelque part. On parle quand même d'une justice parallèle et expéditive.

Chez Trivium, je pense qu'il y aurait un malaise à ce que M. Cloutier traite des cas de violence typique, absolument. Je pense pas qu'il ne devrait s'approcher de ça.

Marc-Antoine Cloutier n’a pas l’intention de quitter le cabinet qu’il a cofondé.
Marc-Antoine Cloutier n’a pas l’intention de quitter le cabinet qu’il a cofondé.
Mais aller plus loin, c’est embêtant, parce que c’est comme si un bureau d'avocats disait à un avocat que la présomption d’innocence n’existe pas. Ça commence à être beaucoup...

En aucun temps, on ne veut minimiser la victime. Mais dans ce cas-là, on parle quand même d'une allégation faite sur un texto, qui n'est pas public, qui n'est pas déposée...

Sur le plan éthique, ça amène des paquets de phares oranges. On ne veut pas minimiser la souffrance, on ne veut pas non plus que tout le monde dénonce n'importe qui pour n'importe quoi. Il faut utiliser son jugement.

Le cabinet ne devrait donc pas lancer d’enquête à ce sujet?

Quelle légitimité le cabinet a-t-il pour lancer une enquête? Ce n'est pas commis dans le cadre de ses fonctions. Si Trivium lance une enquête, ça revient quelque part à condamner quelqu'un.

Il faut faire attention à la personne accusée, au moins autant qu’à la personne qui fait l'allégation. L'équilibre est dur à trouver.

Ce ne sont vraiment pas des choses faciles, parce que l'anonymat peut permettre les pires excès.

Peut-être que M. Cloutier devrait être sous une certaine supervision, dépendamment des cas qu'il va avoir... Mais ça n'enlève pas sa capacité à gérer un cas de litige commercial, par exemple.

Logiquement, s'il était accusé au criminel, il serait en liberté le temps de son procès, aussi.

Dans le milieu juridique, il va falloir qu’on soit extrêmement prudent, parce que si les bureaux d'avocats commencent à condamner le monde d'avance…

Si Trivium le suspendait, peut-être que j'hésiterais à les embaucher, si j'étais accusé, par exemple. Ce n'est ni noir ni blanc, c'est une teinte de gris qui varie.

La dénonciation, c'est un outil de dernier recours, mais là, ces temps-ci, on l’utilise en premier.

Moi, la dénonciation, j'ai toujours dit qu'on l’utilise quand on a traversé la ligne entre le tolérable et l’intolérable. C'est un genre de guide. Est-ce que tous les gestes sont intolérables? Il y en a qui le sont. Mais la dénonciation ne devrait pas être anonyme.

Chose certaine, on a besoin d’une conversation collective.

Pensez-vous que Trivium devrait publier une déclaration à ce sujet? Publiquement ou à ses clients, du moins?

À mon avis, ce serait créer du feu.

Si, par exemple, un client de Trivium disait : “je ne travaille pas avec du monde de même”… Là, je pense qu'il y aurait lieu de répondre. Mais sinon, c’est pratiquement avouer une culpabilité.

On va devoir attendre de voir la suite des choses. Et j’espère qu’il y en aura une. Je serais désolé qu’on ait fait une dénonciation et qu'il n'y ait pas de suite nulle part. Ça revient juste à remuer quelque chose qui ne sent pas bon, mais qui n'a pas de suite.